En décembre 1976, la parution d’un roman de Christa Wolf fait évènement quoiqu’il ait été un peu éclipsé par les suites de l’« affaire Biermann ». La romancière avait été l’une des premières signataires de la pétition de protestation contre la déchéance de citoyenneté frappant le chanteur-compositeur. Le roman était sous presse à ce moment-là, et son auteure craignait qu’il ne soit pas publié. Je l’avais rencontrée chez elle, dans la Friedrichstrasse, en décembre 1976. En atteste, la date qu’elle a portée sur la dédicace de son livre. J’ai peu de souvenir de cette rencontre si ce n’est que j’étais intimidé par cette dame écrivaine.
Je ferai pour traiter ce sujet une entorse à la chronologie adoptée jusqu’à présent dans cette série dans la mesure où je n’ai interviewé Christa Wolf que deux ans plus tard, en janvier 1979 pour un article paru dans L’Humanité le 10 mars 1979 sous forme de propos choisis, c’est à dire qu’il ne s’agit pas de l’intégralité de l’entretien que j’ai toujours. La raison du décalage tient à l’attente de la parution d’une édition française du roman. Il était difficile de parler d’un ouvrage inaccessible à un lectorat français. J’affirmais dans le chapô de l’article que le roman était en préparation de parution aux éditions du Seuil. Or, si tu es bien informé, il ne paraîtra qu’en 1987 chez Alinea. Tu imagines mal avoir pu l’inventer. Tu n’as rien pu savoir non plus du cheminement éditorial de l’ouvrage, désormais disponible chez Stock, dans la traduction de Ghislain Riccardi, avec une postface de Danièle Sallenave (2010).
Pour en saisir la portée, il ne faut pas oublier que le présent de l’écriture du roman se situe dans les années 1970, dans un contexte dans lequel la RDA prétendait que, par l’étatisation des moyens de production, et l’expropriation des propriétaires terriens ainsi que la traque des fonctionnaires au passé nazi, elle avait réglé la question du fascisme. Dire que c’était la faute au capitalisme et que maintenant nous avons le socialisme dédouanait la population est-allemande de toute responsabilité par rapport au nazisme et la dispensait aussi de tout travail réel, personnel et familial autant que collectif sur son histoire. Une population de vaincus était ainsi placée dans le camp des vainqueurs. Or, c’est précisément, ce tabou que brise la romancière.
J’ai une autre raison d’être particulièrement intéressé par ce roman. Christa Wolf est née le 18 mars 1929, ma mère le 6 décembre de la même année. Ce n’est pas le seul point commun. Les troupes nazies étaient entrées à Mulhouse en juin 1940, ma mère avait alors 10-11 ans et a passé donc une partie de son enfance et de sa scolarité sous le fascisme. Je ne sais pas grand-chose sinon rien de son vécu de cette période. Je me souviens par contre très bien de sa vive réaction face à la relève de la garde devant la Neue Wache, à Berlin-Est, le monument dédié aux « victimes du fascisme et du militarisme ». Ma maman ne pouvait pas voir cela. Tout simplement parce que la garde de l’armée est-allemande marchait au pas de l’oie, ce qui éveillait en elle le souvenir de son adolescence. Cet antifascisme au pas de l’oie, par ailleurs masque du stalinisme, m’a préoccupé dès mon arrivée en RDA. Je l’aborderai dans L’Humanité à travers la littérature d’abord avec Heiner Müller, et sa pièce Die Schlacht, La bataille, dont j’ai déjà parlé, puis avec Christa Wolf dont il sera question ici.
Entrons maintenant dans le vif du sujet avec la première édition, en RDA, de Kindheitsmuster au Aufbau-Verlag (Berlin-Weimar). Le livre a été tiré à 60 000 exemplaires épuisés en deux mois. D’autres éditions suivront dont une en Allemagne de l’Ouest dès l’année suivante. Voici, en version bilingue, le texte de Christa Wolf tel qu’il figure sur la jaquette du livre publié en RDA :
Klappentext
„Kein Mensch kann den Wirkungen entgehen oder sich von den Einflüssen trennen, die von seiner Kindheit und Jugend her in sein späteres Leben dringen – auch und gerade, wenn diese Kindheit unter Einflüssen stand und Verhaltensweisen in ihm erzeugt hat, die er am liebsten vergessen und leugnen möchte, zuerst vor sich selbst. Es ist ein großes Thema, den Reifeprozeß dieser meiner Generation zu verfolgen, auch die Gründe zu suchen, wenn er ins Stocken kam. Für diejenigen, die in der Zeit des Faschismus aufwuchsen, kann es kein Datum geben, von dem ab sie ihn als „bewältigt erklären“ können. Die Literatur hat dem Vorgang nachzugehen, was heißen kann : ihm voranzugehen, ihn vielleicht mit auszulösen. Eine immer tiefere, dabei auch immer persönlichere Verarbeitung dieser im Sinn des Wortes ungeheuren Zeit-Erscheinung.
Übrigens fällt das sehr schwer, und gerade dieser Widerstand deutet darauf hin, wie radioaktiv dieser Stoff immer noch ist. Haben wir uns nicht vielleicht deshalb angewöhnt, den Faschismus als ein „Phänomen“ zu beschreiben, das außerhalb von uns existiert hat und aus der Welt war, nachdem man seine Machtzentren und Organisationsformen zerschlagen hatte? Haben wir uns nicht eine Zeitlang Mühe gegeben, ihn als Vergangenheit an die „anderen“ zu delegieren, um uns selbst allein auf die Tradition der Antifaschisten und Widerstandskämpfer zu berufen? Dabei hören wir immer häufiger von jungen Menschen, sie verstünden „trotz allem“ nicht, wie Leute wie wir, ihre Eltern, in dieser Zeit leben und vielleicht nicht einmal vom Gefühl eines andauernden Unglücks niedergedrückt sein konnten, und: wie wir danach weiterleben konnten. „Trotz allem“ – das heißt: trotz aller Bücher, die sie darüber lesen, trotz aller Filme, die sie gesehen haben, trotz aller Belehrung im Geschichtsunterricht über die Voraussetzungen für die Machtergreifung eines Hitler. Aber sie haben ein Recht, das zu verstehen, und wir haben die Pflicht, ihnen etwas darüber zu sagen – soweit wir können.
Christa Wolf“.
(Quelle: Christa Wolf: Auskünfte. Werkstattgespräche mit DDR-Autoren. Aufbau Verlag 1974 Gespräch mit Hans Kaufmann).
La version française :
« Aucun être humain ne peut échapper aux effets ou se séparer des influences qui depuis son enfance et sa jeunesse pénètrent dans sa vie ultérieure, y compris ou précisément quand cette enfance était sous influence et l’a imprégnée de comportements qu’il préférerait oublier ou nier, en premier lieu pour lui-même. C’est un grand thème que de suivre le processus de maturation de la génération qui fut la mienne mais aussi de chercher les raisons pour lesquelles il a tourné court. Pour celles et ceux qui ont grandi dans la période du fascisme, il n’y a aucune date à partir de laquelle ils pourraient le déclarer « maîtrisé » [surmonté bewältigt]. La littérature doit accompagner ce processus ce qui peut vouloir dire le devancer, peut-être contribuer à le déclencher. Un travail toujours plus profond et dans le même temps toujours plus personnel sur ce phénomène d’époque, au sens propre du mot, monstrueux.
C’est au demeurant quelque chose de difficile et précisément ces réticences signalent combien ce matériau est encore radioactif. N’est-ce d’ailleurs pas, peut-être, la raison pour laquelle nous avons pris l’habitude de décrire le fascisme comme un « phénomène » qui a existé en dehors de nous et qui a cessé d’exister après que l’on ait détruit ses centres de pouvoirs et d’organisation ? Ne nous sommes-nous pas un temps efforcés de le déléguer « aux autres » comme leur passé en nous référant nous-mêmes uniquement à la tradition des combattants antifascistes et des résistants ? Nous entendons pourtant toujours plus souvent de la part des jeunes gens qu’ils ne comprennent pas, « malgré tout », comment des gens comme nous, leurs parents, nous avons pu vivre à cette époque et même sans être accablés par un sentiment de malheur permanent. Et comment avons-nous pu vivre après cela. « Malgré tout », cela veut dire malgré tous les livres qu’ils ont lus sur le sujet, malgré tous les films qu’ils ont vus, malgré toutes les leçons dans les cours d’histoire sur les conditions de la prise de pouvoir d’un Hitler. Mais ils ont un droit de vouloir le comprendre et nous avons le devoir de leur en dire quelque chose – pour autant que nous le puissions ». (Traduction : Bernard Umbrecht)

Christa Wolf fracasse d’emblée un grand tabou en affirmant que le passé n’est pas révolu. Qu’on ne saurait en faire table rase. Il ne peut être délégué à des causes extérieures. Déclarer le passé nazi mort ne peut faire l’objet d’un décret, fut-ce au nom de la dictature du prolétariat. Le « terreau putride » qu’il a laissé ne s’assainit pas d’un claquement de doigt.
Et c’est l’incipit du roman :
„Das Vergangene ist nicht tot ; es ist nicht mal vergangen. Wir trennen es von uns ab und stellen uns fremd“. / « Le passé n’est pas mort ; il n’est même pas passé. Nous le retranchons de nous et faisons mine d’être étranger ».
En épigraphe se trouve un poème de Pablo Neruda extrait de son Livre des questions. Les premiers vers sont les suivants :
Où est-il, l’enfant que je fus ?
Est-il en moi? Est-il parti?
Sait-il que je ne l’ai aimé
et qu’il ne m’aimait pas non plus ?
(Pablo Neruda : Le livre des questions)
C’est donc en quête de l’enfant qu’elle fut que se met la narratrice du roman. Quête complexe et ardue, car cet enfant a grandi sous le fascisme qui l’a formatée. Elle y a même adhéré avec enthousiasme. Comment surmonter les réticences qui entravent la mémoire et cette rencontre ? D’autant que plus l’adulte s’en approche, plus la fille qu’elle était lui devient étrangère.
Sur le titre
J’ai longtemps cherché comment traduire le titre. Et notamment, comment rendre ce Muster. Les modalités de recherches dans les années 1970, n’étaient pas celles d’aujourd’hui. J’avais avec moi mon Langenscheid. Le dictionnaire allemand-français me donnait pour Muster : modèle, parangon, exemple, exemple-type, paradigme, type, dessin, patron, échantillon, spécimen. J’avais opté pour Échantillon d’enfance. Le roman qui contient le récit de son écriture introduit la question du titre qui le structure en rappelant d’abord qu’à l’origine, le seul mot Gedächtnis, mémoire, proche de Gedenken, pensée profonde pouvait évoquer « le fait de penser à ce que l’on a vécu dans le passé ». Penser que l’on pourrait aussi, avec Bernard Stiegler, écrire panser, tant l’écriture a pour l’auteure une fonction thérapeutique. Rejetant le mot mémoire dans le titre, elle s’approche de « Grund-Muster », schéma de base. Ou de « Verhaltens-Muster » modèle de comportement. Puis vient « Kindheitsmuster » Trame d’enfance, suggéré par le mari de la narratrice.
« Muster » vient par ailleurs du latin « monstrum », ce qui a l’origine signifiait « spécimen » (Probestück), et ne peut que te convenir. Il y a aussi des « monstres » au sens actuel du mot. Très bientôt, dès maintenant : Standartenführer Rudi Arndt (une brute, crois-moi, rien d’autre qu’une brute épaisse. C’est Charlotte Jordan qui parle). Seulement cette brute-là est loin d’éveiller en toi le même intérêt que cette masse de gens, mi-hommes, mi-brutes, au sujet desquels, partant de toi-même, tu sais mieux à quoi t’en tenir, d’une manière générale.
Comme en ce qui concerne cette peur qui jaillit du sombre abîme entre homme et la brute. Le fascisme, écrit le Polonais Kazimierz Brandys, le fascisme est une notion qui ne s’applique pas seulement aux Allemands, Mais ils en ont fait un classique du genre,
Et toi — parmi tes Allemands —, tu ne vas pas avoir le courage de mettre cette citation en exergue à la toute première phrase. Mais si tu ne sais pas exactement comment ils auraient réagi — avec indifférence, consternation, indignation, embarras — à cette épigraphe, cette résolution que tu viens de rejeter, que sais-tu d’eux, à vrai dire ?
La question se pose ». (pp. 57-58)
Un roman
Kindheitsmuster évoque donc l’empreinte de l’enfance, un modèle de comportement qui s’est imprégné dans l’enfance, la façon dont le nazisme l’a marquée de son sceau. À la fois « canevas de base » et « structure de perception », le terme Muster désigne aussi un patron de broderie, par exemple. L’important est dans la polysémie du mot. Trame évoque également la structure d’un récit.
D’emblée, la romancière nous introduit dans le processus d’écriture de ce que, pas seulement par commodité, je considère comme un roman même si le terme, par la volonté de son auteure, ne figure pas dans la première édition. L’éditeur ouest-allemand et la traduction française le catégoriseront comme roman. C’est, en tous les cas, autre chose et bien plus qu’une autobiographie même s’il en contient des éléments, bien entendu. D’autant que, dès la première page, la narratrice ne dira pas je mais utilisera la deuxième personne du singulier. « Il fallait donc dire TU à quelqu’un ». Il lui a fallu dissocier son moi. Quant à l’enfant que fut la narratrice et à la recherche de laquelle elle veut aller, elle se nommera Nelly, à la troisième personne du singulier. Cela permettra à la narratrice de créer une distance d’avec elle et de s’y confronter. Le jeu des pronoms personnels n’a donc rien de formel, il correspond à la structure voulue du récit. Le je ne réapparaîtra qu’à la toute dernière page du roman. Cette structure narrative suffit à rompre les codes de l’autobiographie quand bien même le matériau repose sur le vécu de la romancière. Ce n’est pas non plus un roman classique en ce qu’il innove dans sa forme.
Écrire sur le passé, c’est aussi écrire sur le présent. Pour le lecteur, le présent est encore autre. Il s’agit ici en l’occurrence pour toi d’une relecture dans une autre langue. Cinquante années après l’avoir lu en allemand, tu le relis aujourd’hui pour la première fois en français. La question à laquelle tente de répondre le récit consiste à se demander comment des personnes peuvent se soumettre corps et âme à une sorte de promesse de salut. Il ne s’agit pas seulement de la peur d’être différent, de ne pas penser et agir comme les autres, de ne pas vouloir être soi-même, qui est, peut-être, plus facile à expliquer que ce vertige d’enthousiasme, de dévouement, ce désir de s’abandonner.
Différents espaces-temps s’imbriquent. J’ai déjà évoqué celui de l’écriture elle-même, dans le courant des années 1970. S’y ajoute les réminiscences propres de la narratrice et son travail contre le refoulement pour la période allant de 1933 à 1947, ainsi que la mémoire des archives – il fallait une autorisation spéciale pour les consulter. L’anamnèse est activée pendant un voyage de trois jours, en juillet 1974, au cours duquel celle qui raconte s’est rendue, en compagnie de son mari, de sa fille cadette et de son frère, dans sa ville natale L. aujourd’hui G. en Pologne. Landsberg an der Warthe, autrefois allemande, était devenue Gorzów Wielkopolski. Lansberg était aussi la ville natale de Victor Klemperer, le fameux auteur de la LTI, langue du troisième Reich. Son père y était rabbin. Ce n’est pas évoqué dans le roman. Ce qui l’est par contre c’est l’incendie de la synagogue pendant la Nuit de cristal, en novembre 1938. Les questions de sa fille, Lenka, qui a grandi en RDA sont un aiguillon pour la narratrice. Cela va jusqu’à l’examen de ses manuels scolaires et de ce que ne s’y trouve pas. L’actualité internationale n’est pas absente avec notamment la guerre du Vietnam et le putsch de Pinochet au Chili, le 11 septembre 1973.
1933, Hitler nommé chancelier
Celle que la romancière appelle Nelly a quatre ans lorsque Hitler arrive au pouvoir. Qui étaient ses parents ?
« En un mot comme en cent, ils n’étaient pas communistes, même s’il ne fait pas de doute qu’ils pensaient en termes sociaux et votaient social-démocrate, comme 6 506 autres habitants de leur ville. Sur 28 658 suffrages exprimés, 15 055 allèrent aux nazis, et pourtant, on n’avait pas encore le sentiment qu’on contrôlait chaque bulletin de vote. Les députés communistes élus par 2 207 durs à cuire – en particulier dans les faubourgs du pont – n’avaient pas encore été arrêtés (comme ce fut le cas douze jours plus tard seulement) et la ville comptait 3 944 chômeurs – un chiffre qui devait être réduit à 2 024, dès le 15 octobre 1933. Mais ce fait à lui seul doit-il – peut-il – suffire à expliquer le retentissant succès électoral du NSDAP (Parti ouvrier allemand national-socialiste), le 13 novembre de la même année : la ville de L… avec une participation électorale de presque cent pour cent et un nombre négligeable de bulletins nuls, se trouvait en tête des « oui » dans le district de l’Ostmark ? [im Gauabschnitt Ostmark]
Bruno et Charlotte ne s’étaient pas abstenus. Cela n’était plus possible.
Maintenant tout était en leurs mains »
Die hatten jetzt alles in der Hand. Je suppose qu’il faut comprendre : Les nazis avaient désormais tous les pouvoirs
Les parents de Nelly, Charlotte et Bruno Jordan, ont bien dû lire la presse. En l’occurrence, dans le domaine écrit, le General-Anzeiger (Mémoire des archives). Ils acquerront un poste de radio un peu plus tard. « Ils ont quand même bien dû trouver le temps de lire les journaux même au cours de ces années où il leur a fallu travailler d’arrache-pied ». La mise en service du camp de concentration de Dachau avait été annoncé dans le journal, le 21 mars 1933.
« Ceux qui plus tard ont prétendu n’avoir rien su au sujet des camps ont totalement oublié que leur mise en service a été publiée dans les journaux. (Soupçon troublant : ils l’ont en effet totalement oublié. Guerre totale. Amnésie totale) » (p.61).
L’échange de vue qui aurait pu avoir lieu entre les parents de Nelly, Bruno et Charlotte Jordan, échappe à l’imagination et ne sera donc pas traité.
« Ce qui sera décrit – en temps voulu – c’est le regard de ce prisonnier du camp de concentration de Schwerin dans le Mecklembourg, autour du feu de camp, au mois de mai 1945. […] Cet homme à qui Charlotte donna une bonne portion de soupe aux pois cassés et à qui elle dit : communiste ? Mais on n’allait tout de même pas en camp de concentration uniquement parce qu’on était communiste ? Et lui de répondre par cette phrase : mais où donc avez-vous tous vécu » (p.61-62)
Lorsque le père de Nelly revient de captivité en Union soviétique, il dit en avalant sa soupe « qu’est ce qu’ils ont fait de nous ». La fille de la narratrice « ne comprend pas ce genre de phrase. De la part de gens qui ont été là tout le temps. Elle ne veut pas – pas encore – qu’on lui explique comment on peut avoir été présent et ne pas avoir été là, l’horrible secret des hommes et femmes de ce siècle ». La romancière substitue à ces interrogations la question suivante : « Comment sommes-nous devenus ce que nous sommes aujourd’hui».
Au cours d’un débat sur le roman publié en 1976, mais avant sa parution et l’« affaire Biermann », dans la revue littéraire Sinn und Form, Christa Wolf avait été interrogée pour savoir si, dans son enfance, elle avait rencontré des gens qui ont tenu des propos critiques sur Hitler, sur le nazisme. Elle avait répondu :
« Pas un seul, pas un seul ! Voilà l’affaire ! Pas un seul ! Et c’est pourquoi j’ai toujours été un peu insatisfaite – en dépit de tous les grands mérites des livres parus chez nous [en RDA] sur cette époque. Je n’ai retrouvé mon expérience dans aucun livre ; au contraire, la plupart du temps, c’était comme cela : à un moment il y avait quelqu’un qui venait trouver le jeune héros et lui disait : Écoute-moi bien, mon gars, tu fais fausse route ! Moi, je pensais : Je dois être vraiment un cas exceptionnel pour que jamais une chose pareille me soit arrivée – tout au moins avant l’exode que je décris aussi dans mon livre, quand un rescapé des camps s’est assis à côté de nous près d’un feu allumé en plein air et nous a dit : Mais dans quel monde vous viviez.
C’était une question que je ne comprenais pas du tout. J’ai seulement conservé en moi cette question et je ne l’ai comprise que beaucoup plus tard »
(Cette discussion avec Christa Wolf parue dans Sinn und Form avait été traduite et introduite par Claude Prévost et publiée, en 1977 dans les Cahiers du Centre d’études et de recherche marxistes. La discussion avait eu lieu les 8 octobre et 3 décembre 1975.)
C’est donc dans un contexte de loi du silence, d’absence d’esprit critique ou de curiosité, de peur qu’a grandi la petite Nelly. Ses parents tenaient une épicerie.
En 1935, elle entre à l’école à 6 ans pour apprendre à lire, à écrire, et plus encore : à fonctionner à l’unisson, la fameuse Gleichschaltung dont Victor Klemperer nous dit combien ce terme technique révèle crûment la tendance à la mécanisation et à l’automatisation des êtres humains. Elle apprend bien sûr à faire le salut nazi, pas facile de tenir un bras levé sans le soutien de l’autre membre. Et surtout à … haïr. Une éducation qui n’avait pas pour objectif l’autonomie de l’individu et encore moins le développement de l’esprit critique mais reposait sur l’apprentissage de l’obéissance. « Nelly avait entendu le mot ‘camp de concentration’ (Konzentrationslager) – communément appelé ‘camp de concert’ (Konzertlager) à l’âge de sept ans, il est difficile de dire si c’était pour la première fois ».
„Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen“ / « Ce dont on ne peut parler il faut le taire » avait écrit Wittgenstein dans son Tractatus.
(La référence ne figure pas dans le roman. Ce qui y est est la réplique de Christa Wolf)
Christa Wolf : „Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man allmählich zu schweigen aufhören“. « Sur ce dont on ne peut parler, il est temps de cesser de se taire » (p.247)
Ce qui est notoirement plus facile à dire qu’à faire. Toute la complexité de l’entreprise et la force du roman tiennent dans ce renversement. Ce dont « il est temps de cesser de se taire », c’est la découverte du « visage couleur cendre du père », le caporal Bruno Jordan, au terme d’une conversation téléphonique de ce dernier, en permission, avec son ami Leo Siegmann, du même bureau que lui.
« La conversation a duré cinq bonnes minutes. Charlotte Jordan, légèrement irritée par cette perturbation à l’heure du déjeuner, appela les enfants pour qu’ils se missent à table. Alors que Nelly se trouvait dans l’embrasure de la porte de la chambre des enfants, juste derrière le père — elle pouvait donc voir le visage de son père dans le miroir du vestibule — elle l’entendit prononcer quelques mots d’une voix transformée de fond en comble, des questions surtout, auxquelles on répondait en long et en large à l’autre bout du fil.
Quoi ? Qu’est-ce que vous avez fait ?
Ah bon ! Et quand ça ?
Comment ? Avant-hier.
Et y en avait combien, tu dis ?
Et il répéta un chiffre que Leo Siegmann avait certainement dû lui dire. Tu ne pourrais le jurer, mais il te semble bien que c’était, un cinq. (Le 5 comme un croc de boucher.)
Ensuite.
C’est là qu’apparaît le visage couleur cendre du père. Nelly soutient l’avoir vu dans le miroir. Un visage gris et abattu. Elle persiste et signe : il s’est agrippé à la manche de son manteau gris verdâtre pour ne pas tomber. Puis il a mis fin en toute hâte à sa conversation avec Leo Siegmann. Les jambes en coton, et sans faire attention à Nelly, il est revenu dans la salle à manger et s’est laissé choir sur sa chaise.
A partir de là, les mots te manquent. Tu ne te souviens pas, et tu te refuses à inventer en quels termes, au détour de quelle question, Bruno Jordan fit part à sa femme de la teneur de sa conversation avec Leo Siegmann.
L’essentiel en était : deux jours auparavant, son unité avait exécuté cinq otages polonais.
Tu n’en es pas sûre, mais il faudrait certainement dire ici : pendu. Le chiffre cinq. Et la phrase de Leo Siegmann: « Dommage que tu n’aies pas été là. »
Cette phrase-là, tu pourrais en répondre, mot pour mot: : « Dommage que tu n’aies pas été là», voila ce qu’il a dit.
Ainsi que du fait que Charlotte Jordan s’arrêta de manger.
Et qu’un peu plus tard, cette fois encore de lui-même, il dit : « Ça non, très peu pour moi ! »
Et les parents échangèrent des regards, des regards qui n’étaient pas destinés aux enfants, à peine à eux-mêmes. Mari et femme qui se cachent l’un l’autre leurs regards.
Le mot « horrible » — serait-il donc encore utilisable ? S’il en est ainsi, n’hésitons pas à résumer, non seulement cette scène, mais aussi les sensations de Nelly, par ce mot qui lui était alors inconnu : horrible.
Elle baissa les yeux et ne se trahit point.
Pas un traître mot, vous les mots. — Ensuite. Mise à nu des entrailles. » (pp. 248-249)
C’est, pour moi, un des temps forts du roman. Sa non-participation au crime de guerre tient au hasard d’une absence. Le père de Nelly avait été intégré dans le parti nazi par le biais du club d’aviron dont il était membre. Les parents faisaient partie des couches moyennes ascendantes, besogneuses. Les années 1930 avaient été pour eux une période de paix et de – relatif – bien être. Les affaires marchaient bien. En 1936, ils construisent leur maison et y transfèrent l’épicerie qu’ils tenaient.
Un souvenir précoce de l’enfance concerne la visite annoncée du Führer à L.
« Il serait intéressant de découvrir comment Nelly âgée de cinq ans, pouvait non seulement savoir, mais sentir ce qu’était le Führer. Le Führer c’était une douce pression au creux de l’estomac, et une douce boule au fond de la gorge qui se noue, le besoin de s’éclaircir la voix pour crier bien fort, comme tout le monde, le nom du Führer, […] ».
La population rassemblée est dans l’attente.
« Nelly ne pouvait ni comprendre, ni retenir ce qu’ils se disaient les uns les autres, mais elle s’est imprégnée de la mélodie de ce chœur puissant, qui s’enflait d’une multitude de petits cris pour éclater et se fondre enfin en un cri monstrueux, au comble de sa puissance et de son unité. Tout en ayant un peu peur, elle ressentait en elle le violent désir d’entendre ce rugissement, d’en être elle même une partie. Elle voulait savoir comment on pouvait crier et ne faire qu’un avec tous les autres, en voyant le Führer ».
Qui finalement n’est pas venu. Dommage. Mais quand même :
« Qu’est-ce que c’était beau de se retrouver tous ensemble dans la rue, animés d’une même excitation, plutôt que de peser de la farine et du sucre, seule dans le magasin, ou de secouer l’éternel chiffon à épousseter au dessus des géraniums ». (p.69-70)
Crier comme tout le monde, ne faire qu’un avec tous les autres, unis dans une même excitation. C’est peut-être cela le totalitarisme nazi, la captation du corps et de l’esprit par tous les sens. Nelly devient une adepte enthousiaste des jeunesses hitlériennes notamment sous l’influence d’une enseignante nazie nommée Julia Strauch. Elle grandit dans un univers clôt qui bloque toute ouverture vers une altérité. Elle apprend à haïr l’autre sans savoir qui il est. Un mécanisme de séduction attire Nelly vers l’enseignante dont elle attend la reconnaissance. De sorte que « la première expérience que Nelly fit de l’amour fut celle de l’asservissement ». (p.305). Pour elle obéir et être aimée sont une seule et même chose : la reconnaissance par l’autorité est vécue comme une gratification narcissique. « L’absence d’amour est un horrible secret ».
Un contraste saisissant est établi à la fin du roman par la rencontre, après guerre, d’une autre apprenante qui « enseigne une combinaison rare, l’allemand et les mathématiques ». Maria Kranhold, l’opposée de Julia l’enseignante nazie. Ce qui nous fournit un dialogue fort instructif :
« Nelly demande soudain si elle, Maria Kranhold, croit vraiment que des gens comme son professeur Julia Strauch lui ont sciemment menti pendant toutes ces années. Elle regrette aussitôt sa question.
Maria Kranhold prit son temps pour donner sa réponse. Elle a sans doute dû s’exhorter intérieurement à la plus grande prudence. Prudemment, elle répéta d’abord le mot « menti » en forme de question: « Menti » ? Ce serait trop simple de voir les choses sous cet angle-là, dit-elle enfin. Est-ce que l’on ment aux autres, lorsque soi-même on croit aux mensonges ? — tout au moins en partie, comme, pense-t-elle, cela a très certainement dû être le cas.
Maria Kranhold ajouta que le fait de croire n’était cependant pas une excuse et qu’il fallait y regarder à deux fois avant de croire. Car il est vrai qu’en ce qui concerne les choses les plus importantes, personne n’a été induit en erreur. Hitler n’avait-il pas exigé dés le début plus d’« espace vital » pour le peuple allemand ? Pour toute personne pensante, cela signifiait la guerre. N’avait-il pas dit et redit qu’il voulait exterminer les Juifs ? Et c’est ce qu’il a fait, autant qu’il a pu. Il a décrété que les Russes étaient des sous-hommes : et c’est ainsi qu’ils ont été traités par des gens qui ont voulu croire qu’ils étaient des sous-hommes. Et les gens du type de votre ancienne institutrice Julia Strauch ont donné dans le panneau en y croyant. Qui peut les acquitter d’avoir donné congé à leur esprit.
Julia n’aurait jamais pu tuer qui que ce soit, dit Nelly, elle en était sûre.
Possible, dit Maria Kranhold. Mais elle a fait naître en vous un sentiment de culpabilité, dès lors que vous avez été obligée de reconnaître que vous ne pouviez pas tuer.
Nelly se taisait.
Elle a fait en sorte, dit Maria Kranhold, que votre conscience se retourne contre vous-même. Si bien que vous ne pouvez pas être bonne, que vous ne pouvez même pas penser quelque chose de bon sans vous sentir coupable. Car comment pourriez-vous concilier le commandement : Tu ne tueras pas, ou l’exigence: Aime ton prochain comme toi-même ! avec la doctrine de l’infériorité des autres ?
Et vous ? demanda Nelly. Comment avez-vous concilié les deux choses ?
Mal, dit Maria Kranhold. Très mal. Toujours un pied en prison, toujours à la limite de la trahison face à Dieu et aux êtres qui m’étaient confiés. Mais moi, je n’ai pas adoré les dieux étrangers : je n’ai donc pas l’excuse d’avoir cru en eux.
Le seul fait de comprendre ce dont Maria Kranhold parlait plongeait Nelly dans l’étonnement. (p.541)
Si la mémoire de la narratrice ne se souvient plus des leçons de mathématiques de Maria Kranhold, elle se rappelle exactement l’avoir rencontrée en pleurs dans la rue. Elle lui écrira qu’elle avait pleuré parce qu’elle n’arrivait pas à se procurer de pommes de terre pour nourrir sa mère malade.
« Dès l’instant où l’institutrice avait pleuré devant elle, Nelly ne l’appela plus jamais « Kranhold » mais « Maria » et elle se mit à écouter ce que le mot « dictature » inspirait à Maria Kranhold. Nelly apprit que, pendant douze ans, apparemment sans s’en apercevoir, elle avait vécu dans une dictature ».
La curiosité
Le désir de savoir s’estompe-t-il devant une trop longue absence de réponses. « Peut-on neutraliser complètement la curiosité d’un enfant ? » Ou apprend-on à n’être curieux que de ce qui est permis pour finalement cesser purement et simplement de poser des questions ? Son entourage n’était-il curieux de rien ?
« La curiosité n’était pas leur faible fort, bien qu’on n’ait fait usage d’aucune substance inculquant à la population : « Méfiez-vous de la curiosité ! » Pas une fois — pas une seule fois ! — ils n’ont été tentés de tourner le bouton du cadran pour rechercher les stations interdites sur leur nouvel appareil radio, un «MENDE» avec un œil vert, qu’ils avaient pu s’acheter après avoir fini de payer l’assortiment de fauteuils rouge brun du salon et la bibliothèque.
Ce que je ne sais pas ne me fait ni chaud ni froid.
Ce qu’eux ne savaient pas les rendait tièdes. Du reste, ils avaient de la chance. Pas de parents ni d’amis juifs ou communistes, pas de malades mentaux ni de maladies héréditaires dans la famille (nous reviendrons plus tard sur le cas de la tante Henriette, la sœur de Lucie Menzel), pas de relations à l’étranger, pratiquement aucune connaissance dans quelque langue étrangère que ce soit, pas le moindre penchant pour les pensées subversives, voire pour l’art dégénéré ou toute autre forme d’art. Définis par ce qu’ils n’étaient pas, tout ce qu’on leur demandait, c’était de rester ce qu’ils étaient : rien. Et il semble que cela nous soit facile. Ne pas entendre, ne pas voir, négliger, nier, désapprendre, faire table rase, oublier. » (p.209)
Atrophie des êtres, sclérose de leurs potentialités.
La mémoire
Grand sujet chez Christa Wolf : la mémoire. La mémoire, c’est compliqué, il y a ce qu’elle retient, ce qu’elle oublie, ce qu’elle refoule. Ça a des trous, on ne la commande pas comme on veut, elle dispose de « cavernes » difficiles voire pénibles à pénétrer. Ce n’est pas la mémoire qui se souvient, c’est l’être humain, affirme l’auteure. Enquête et réflexion sur la mémoire. Nous en avons déjà vu un aspect comme pensée du passé. Au cours du voyage en Pologne, se révèle l’appréhension de la narratrice face à la rencontre avec Nelly, l’enfant qu’elle fut :
« Maintenant, tu comprends pourquoi, vingt-six ans durant, tu n’as pas eu grande envie de revenir ici. Les prétextes non dits, non avoués — perte du pays natal, douleur possible des retrouvailles — ne pouvaient être tenus pour valables plus longtemps. Tu appréhendais une rencontre qui était devenue inévitable. Peut-être ne sont-ils pas à envier, ceux qui ne connaissent pas ce sentiment de gêne face à un enfant.
Tu t’étais avancée jusqu’ici, jusqu’à cette maison, au prix de grands efforts, non pas en ligne droite, mais en faisant des zigzags, sans but apparemment, pour tenter de « mettre la main » sur cette enfant ; peut-être aidée en cela par une mémoire qui, désarmée, soumise au choc des détails, se mit elle-même à débiter d’étonnants souvenirs, plus anodins les uns que les autres. Mais, parvenue à ce point, il fallut te rendre à l’évidence que tu n’allais plus jamais pouvoir être son alliée, que tu étais devenue une étrangère importune, lancée à la poursuite non pas d’une piste plus ou moins bien tracée, mais, en définitive, de cette enfant elle-même.
Ça n’était plus un jeu, tu sentis le courage te manquer. Tu sentis que cette enfant allait sortir de sa cachette si tu insistais. Qu’elle allait tourner ses pas vers des lieux connus où tu ne pourrais la suivre qu’à contrecœur. Qu’il te faudrait rester dans ses foulées, la cerner de tous cotés, impitoyablement, tandis que le désir de se détourner d’elle, de la renier, se ferait de plus en plus fort. Le chemin sur lequel tu venais de t’engager était hérissé d’interdits que nul ne transgresse impunément. » (pp. 167-169)
Au sortir d’un rêve, apparaît à la mémoire, l’apprentissage de la haine. En cours d’histoire et de religion, elle avait appris qu’« une jeune fille allemande doit être capable de haïr, de haïr les Juifs, les communistes et autres ennemis du peuple. » « Jésus-Christ, avait dit son professeur, serait aujourd’hui un partisan du Führer et il haïrait les Juifs ».
« Nelly a de la haine pour Rudi le casseur. Mais elle n’a jamais vu ni de Juif, ni de communiste. Chez elle, la haine envers ces groupes inconnus ne fonctionne pas sur commande – un défaut qu’il faut dissimuler. Tentative de compensation : au lieu d’une rédaction sur le sujet « Qui a trahi le peuple allemand à la fin de la Guerre mondiale ?», elle propose à M. Warsinski un poème de son propre cru. Quoi ? fait M. Warsinski dont les yeux ne rayonnent toujours pas de la chaleur voulue lorsqu’ils se posent sur Nelly: tu ne vas quand même pas me faire croire que tu as fait ça toute seule ! Tu l’as recopié dans le journal ! (« Les ennemis grondaient aux portes du pays, / et nos braves soldats mouraient dans le brasier / mais nul ne mit le pied sur la terre allemande. / Seule l’infamie, la trahison des Juifs / contraignit l’Allemagne à la paix…») Témoignage involontaire sur la qualité des poèmes journalistiques et les leçons d’histoire de M. Warsinski. (la mémoire retient les rimes fidèlement et longtemps.) Ça par exemple ! s’exclame M. Warsinski. Alors là, chapeau ! Viens donc ici et lis-nous ça à haute voix. Il y en a quelques-unes qui pourraient en prendre de la graine.
Nelly se trouve sous une banderole calligraphiée en cours de dessin par une classe supérieure pour servir d’exemple de caractères latins: « Je suis née Allemande / Je sens comme une Allemande / Je pense comme une Allemande / D ‘abord mon peuple, ensuite les autres / D’abord ma patrie, ensuite le monde ! » – Eh oui, dit M. Warsinski d’un air mélancolique. » (pp. 180-181)
Dans les passages sur le travail d’écriture en cours, on se rend compte de la somme des énergies, conscientes et inconscientes, que la romancière a dû mettre en mouvement pour vaincre les obstacles, le refoulement, la crainte de ce que la mémoire activée peut révéler de désagréable, pour ne pas faire aussi d’impasses sur des sujets comme les procès de Moscou, en 1937, année où fut bombardée aussi la ville de Guernica au Pays basque par les avions de la légion Condor nazie appuyés par l’aviation italienne de Mussolini.
1937 : Guernica et les procès de Moscou
Mémoire des archives. En avril 1937, le journal General-Anzeiger, « cette affligeante feuille de chou », fait courir le bruit que Guernica n’a pas été bombardée mais incendiée par les bolchéviques. Puis vient, dans le même journal, l’annonce du début des procès de Moscou et ses condamnations à mort, les purges staliniennes dans les milieux scientifiques.
« Au lieu de faire l’impasse sur ces dépêches – ce qui, dans un premier temps, semblait aller de soi puisqu’elles n’avaient rien à voir avec le sujet —, il te parait maintenant nécessaire d’essayer de décrire comment toi, en ce mois de mai 1971, trente-quatre ans après les évènements, assise à ta place habituelle, calme et sûre, dans la salle de lecture de la Bibliothèque nationale de Berlin, capitale de la République démocratique allemande, tu as réagi à ces lignes. Il se peut que cette tentative soit vouée à l’échec, et dire que tu y tiens à tout prix serait mentir. Cependant, pour ne citer qu’un exemple — quelques semaines plus tard, au cours de votre bref voyage en Pologne, Lenka, alors âgée de quatorze ans, vous posa une question au cours du déjeuner dans la nouvelle auberge de la place du Marché de G. : Dites-moi voir un peu, qui c’était donc ce Khrouchtchev au juste ? Une frayeur, et non des moindres, te saisit, et tu compris alors que certains devoirs ne toléraient plus le moindre délai, notamment le devoir d’indiquer ce qu’il est advenu de nous. Nous ne parviendrons pas à expliquer pourquoi les choses se sont passées ainsi et pas autrement, mais à tout le moins, nous ne devons pas hésiter à frayer la voie à des explications futures ». (p. 205)
Ce qui est évoqué ici, c’est le rapport secret de Nikita Khrouchtchev sur les crimes de Staline, en 1956. C’est un autre tabou que brise ici Christa Wolf. Elle se demande à un autre endroit du livre : « quand commencerons-nous aussi à parler de Staline » et évoque le sort de la révolutionnaire allemande Kreszentia (Zenzel) Mühsam, la veuve d’Erich Mühsam assassiné par les nazis en 1934. Réfugiée en URSS en ayant sauvé l’œuvre de son mari, elle fut condamnée, en 1936, au Goulag, puis au bannissement à vie par Staline. Elle sera autorisée à retourner en RDA en 1955.
L’année 1937, était aussi celle où le « signal peur » se met à scintiller le long des fibres nerveuses. Puis le retour de la guerre. Le père de Nelly avait déjà participé à la Première guerre mondiale. Il est à nouveau mobilisé, le 25 août 1939, pour la seconde. Lors du passage du facteur portant l’ordre de mobilisation de son mari, sa femme Charlotte ose un « Votre Führer, moi, je l’emmerde ».
Nelly affirme une volonté tenace de devenir cheftaine des Jungmädel, branche féminine des jeunesses hitlériennes
« Nelly était au sommet de ses capacités sportives et faisait partie des dix meilleures de l’équipe locale des « Jungmädel » ayant le droit de participer aux championnats de district qui, eux aussi, se tenaient dans ce stade. Toutes les pelouses et les cendrées grouillaient de jeunes filles et de jeunes gens en culottes de gymnastique noires et chemises blanches sur lesquelles était cousu le losange avec la croix gammée en son centre, et les tribunes des spectateurs et les vestiaires étaient submergés de chemises brunes et de chemisiers blancs, de jupes bleues et de pantalons noirs et courts, de fichus triangulaires noirs et de nœuds de cuir tressé, de dagues de « Jungvolk » et de baudriers ; masses hurlantes, zélées, trempées de sueur que l’on disposait en troupes et envoyait à la compétition, apprivoisées, domptées et domestiquées par les fractions de secondes et les différences comptées en millimètres.
Tremper le corps, comme on trempe l’acier. Tremper le corps et l’esprit par le sport ».
Puis, c’est un nouveau retour à l’actualité de l’écriture avec, en 1971, l’affaire des Pentagon papers révélés par l’un des premiers lanceurs d’alerte, Daniel Ellseberg. Et les questions de Lenka, la fille de la narratrice :
« Les papiers du Pentagone donc, pour le détournement et la publication desquels Elsberg a été entre-temps jugé et acquitté. Lenka voulut savoir s’il était humainement possible qu’une suite de manipulations de la part des services secrets, un enchaînement de négligences à vous faire dresser les cheveux sur la tête et l’incroyable incompétence des personnes les plus haut placées comme le président des États-Unis – John F. Kennedy -, pussent provoquer ces séries de putschs, de contre-putschs, d’assassinats de personnes encore alliées la veille, toutes choses qu’à partir d’un certain moment on doit appeler « guerre », guerre du Vietnam.
Humainement possible — oui. Dans certaines conditions, avez–vous répondu. Et vous en avez cité quelques-unes. Il faut, entre autres choses, que le président blanc d’un grand et puissant pays considère la façon de vivre de sa classe et de sa race comme la seule et unique façon humaine de vivre, il peut alors signer nonchalamment un télégramme dont il réalisera plus tard la portée pour une population ayant une autre couleur de peau et une autre façon de vivre ». (p.244)
Actualité 2026.
Le programme d’euthanasie
Nelly avait appris à l’école la notion « impropre à la vie » (Lebensunwerten Leben) mais elle ne savait rien du programme nazi d’euthanasie. Le roman en évoque sa première phase qui s’est déroulée entre février 1940 et l’automne 1941 qui correspond à la période où la fillette fit la connaissance de l’une de ses tantes, Henriette. Et apprit sa mort.
« Soixante mille personnes furent victimes du programme d’euthanasie appliqué entre février 1940 — c’est à cette époque que Nelly fit la connaissance de tante Henriette — et l’automne 1941. Nelly ignorait tout de ce programme, et, bien entendu, elle ne connaissait pas non plus les prête-noms des trois organisations de couverture qui avaient été chargées de l’exécution sans à-coup du programme ordonné par le Führer, mais dépourvu « pour des raisons politiques » de statut légal : le « Groupe de travail du Reich pour les maisons de santé et les établissements hospitaliers » avait pour fonction de dépister les malades, il expédiait à cet effet des questionnaires qui étaient ensuite passés au crible ; la « Fondation d’utilité publique pour les institutions de soins » à laquelle était confiée la couverture financière de l’opération car l’appareil administratif pour le dépistage, le transport des malades mentaux coûtaient de l’argent ; il fallait payer les salaires des médecins et autre personnel médical, et l’industrie ne fournissait pas gratuitement le monoxyde. Enfin: la « Compagnie d’utilité publique de transport de malades SARL », qui était chargée de régler le problème du « transfert » des victimes. Au passage de leurs autobus aux vitres masquées par des draps, les enfants de Hadamar en Hesse —une ville près de laquelle se trouvait une « institution de soins » équipée d’un dispositif pour la liquidation des malades par le gaz — criaient : en voila encore quelques-uns qui vont se faire gazer !
Ce que Nelly savait ou sentait — car en des temps comme ceux-là, il existe un grand nombre de degrés entre savoir et ne pas savoir — c’est qu’il y avait quelque chose de louche dans la mort de tante Henriette ».
Il arrive à l’enfant d’être confrontée à des faits qui heurtent ses propres convictions, sans pour autant, toutefois, que cela constitue, avec l’absence de possibilité de partage, un premier pas vers sa libération. Il en faudra d’autres. Ainsi quand elle apprend – elle avait treize ans -, en lisant la revue SS Das Schwarze Korps, l’organisation de « l’accouplement de grands SS blonds aux yeux bleus et de fiancées à leur image en vue d’obtenir la procréation d’enfants de race pure ».
« Ce fut une des rares, précieuses et inexplicables occasions au cours desquelles Nelly se vit en contradiction consciente avec les convictions requises qu’elle aurait cependant aimé partager. Comme si souvent, ce fut la mauvaise conscience qui grava cet instant dans sa mémoire. Comment aurait-elle pu se douter que, dans les circonstances prévalant à l’époque, le fait d’endurer un sentiment de mauvaise conscience était une condition nécessaire à la liberté intérieure ? (p.308)
Si cette mauvaise conscience est restée dans la mémoire, celles qui concernent les preuves de dévouement et d’abnégation en ont été effacées.
La solution finale
Le chapitre XI du roman traite de « la solution finale ». Ce mot – en allemand, c’est un seul mot – la narratrice n’a dû l’entendre pour la première fois que des années après guerre. Ces pages vont placer « ce fameux pays de l’enfance, comme de lui-même, dans le cône d’ombre des fours d ’Auschwitz ». Il n’y avait là non plus pas de secret.
« Mais le secret que nous cherchons, c’est la banale absence de tout secret. Peut-être est-ce pour cela que nous ne pouvons en venir à bout.
Au cours de l’automne 1943, Nelly arrachait des pommes de terre dans les champs du Domaine, dans la même rangée que des Ukrainiennes. Ce n’était pas de la pitié qu’elle ressentait face à ces étrangères, mais de l’appréhension, le fort sentiment d’être autre, un sentiment qui ne reposait sur aucun secret, mais sur les leçons d’histoire de Julia Strauch : « Autre veut dire meilleur. » Nelly n’avait pas le droit de mettre ses pommes de terre dans le même panier que les travailleuses de l’Est. S’est-elle posé des questions au sujet de la soupe que l’on puisait dans un autre chaudron pour les jeunes femmes ukrainiennes ? Lui est-il venu à l’idée de se lever, de franchir l’abîme de la trentaine de pas qui la séparait des travailleuses de l’Est, assises sur la même bordure de champ, et de donner à l’une d’entre elles sa propre écuelle de soupe où nageaient des morceaux de viande ?
L’horrible secret n’est pas qu’elle n’a pas osé, mais que cela ne lui est même pas venu à l’esprit. Toute tentative d’explication bute sur ce fait. Le manque d’attention habituel de ceux qui sont rassasiés face à ceux qui ont faim n’explique rien. La crainte ? Certes, si au moins il y avait eu tentation. Mais voilà : la tentation de faire ce qui allait de soi n’était même plus présente à son esprit. Nelly, innocente, pour autant qu’elle l’ait su, exemplaire même, était assise là, et mâchait sa viande. » (p.343)
Il est question, parmi d’autres, d’Adolf Eichmann, le maître d’œuvre de la solution finale avec la complicité d’IG Farben, inventrice du gaz d’extermination Ziklon B. Lenka ignore ce nom d’Eichmann, ce qui amène sa narratrice de mère à consulter son livre d’histoire. Nous sommes en RDA dans les années 1970. Elle s’aperçoit que, sur une centaine de pages consacrées au fascisme en Allemagne, il n’y figure pas. La narratrice prie instamment sa fille de se renseigner à son sujet
« ([…]Adolf Eichmann, le plus dangereux de tous, celui qui se rapproche le plus du modèle de comportement normal imposé à ses contemporains. Celui qui s’est totalement subordonné à l’inversion de toutes les valeurs décrétées par l’État et qui, jusqu’à la fin de ses jours, ne vit son crime que dans son obéissance – cette obéissance qui lui fut inculquée comme une vertu ») (p. 326)
Au passage, Christa Wolf donne une définition du crime de masse en rappelant que l’expression ne désigne pas seulement les crimes perpétrés contre des masses de gens, « mais aussi l’apparition en masse d’assassins et d ‘acolytes » (p.331)
Nelly mit du temps à admettre que la guerre était perdue. Mais avant sa fin, c’est l’exode de la famille vers l’ouest, fuyant l’avancée des troupes soviétiques. La mère, après avoir tergiversé devant son magasin, les rejoindra un peu plus tard. Le père se trouve prisonnier quelque part en URSS. Il avait d’abord été annoncé pour mort. La famille finira par le retrouver. Il avait échappé à l’exécution grâce à des prisonniers français dont il avait la charge. Bruno Jordan les avait traités moins inhumainement que les autres nazis, se souvenant qu’il avait été lui-même prisonnier en France pendant la Première guerre mondiale. Un prisonnier français s’était interposé pour lui ôter ses galons sachant que les Soviétiques ne fusillaient que les gradés.
Puis c’est la traversée réussie de l’Elbe et la rencontre aussi avec les soldats américains. Nelly n’a pas encore, en cette fin d’avril 1945, entendu une seule fois le nom d’Auschwitz.
« Le 21 avril, le corps de garde SS fit sortir trente-cinq mille détenus du camp de concentration de Sachsenhausen pour leur infliger une marche forcée que les livres d’histoire d’aujourd’hui désignent sous le nom de « marche de la mort ». Sur la route menant vers le Mecklembourg, près de dix mille détenus sont abattus par les SS. Le convoi de Nelly précédait cette cohorte qui, bien que sur d’autres routes, se traînait dans la même direction, Elle n’a vu aucun de ces morts, elle ignore si les habitants des villes et des villages par lesquels ces marcheurs de la mort sont passés, ou des réfugiés ayant trouvé ces cadavres gisant au bord de la route, les ont enterrés à la hâte ou laissés ainsi, à même le sol. Ensuite, elle a vu des rescapés de cette marche de la mort. Mais son premier mort fut l’ouvrier agricole Wilhelm Grund.(p.439)
De montagnes de cadavres, de corps décharnés, Nelly n’en avait vu que plus tard sur des photos ou dans des films. « Dans les actualités filmées allemandes, il n’y avait que l’ennemi qui mourait ».
Les fugitifs et les déplacés
Ce sujet de la fuite est un autre tabou que brise Christa Wolf. La narratrice se demande d’ailleurs pourquoi elle est si peu décrite au point que le mot lui-même a été banni du vocabulaire, en RDA.
« Parce que les jeunes hommes qui, plus tard, ont écrit des livres sur ce qu’ils avaient vécu étaient des soldats ? Ou bien, parce que quelque chose de scabreux s’attache à ce sujet ? Ne serait-ce que le mot lui-même… Il disparut plus tard. Ceux qui fuyaient devinrent des « personnes déplacées » — une expression qui, à juste titre, en juin 1944, désignait les personnes qui avaient été évacuées des territoires polonais et tchèques, qui n’avaient pas pris la fuite (parmi ces personnes, les grands-parents de Nelly de Heinersdorf). Mais Nelly et ses proches étaient en train de fuir en direction de Schwerin (des années encore après la guerre, ils s’appelaient eux-mêmes des réfugiés, des « fugitifs ») et ils croyaient connaître ce devant quoi ils fuyaient. Surtout ne pas tomber aux mains des Russes, disait mamy-Museau.
Elle n’avait jamais vu de Russe de sa vie. À quoi pensait-elle donc, lorsqu’elle disait « le Russe »? À quoi Nelly a-t-elle pensé ? Qu’a-t-elle vu ? Le monstre dégoulinant de sang sur la couverture du livre Le Socialisme trahi ? Les documents filmés où l’on voyait des troupeaux de prisonniers soviétiques — têtes rasées, visages émaciés, hébétés, des haillons, des bandes de tissu en loques autour de leurs pieds, pas traînants —, qui ne semblaient pas appartenir à la même espèce que leurs robustes gardes-chiourme allemands ?
Ou alors, ne voyait-elle rien du tout ? La terreur qui émanait de ce mot sinistre et mystérieux « viol » suffisait-elle à alimenter sa capacité de peur ? (Les Russes violent toutes les femmes allemandes: vérité jamais remise en question. Une adolescente qui n’est pas en mesure de sauvegarder son innocence. Sombre entremêlement violent de corps, et, certainement : douleur et honte, puis inévitablement : la mort. Pas une seule femme allemande ne peut survivre à cela. Un maillon de plus à cette chaîne qui lie étroitement l’amour physique et la peur.) »
La cohorte des fuyards croise sur son chemin ceux qui sortaient des camps de concentration. Cette rencontre est pour Nelly l’occasion d’un « minuscule progrès » dans la sortie des ténèbres dans lesquels elle a vécu :
« Lorsque par la suite, Nelly se demanda ce qu’elle avait vu dans leurs regards, elle trouva que c’était en grande partie de l’indifférence, voire de la froideur, de la vigilance aussi. En tout état de cause, ni haine ni joie.
Tout ce que tu peux dire sur le comportement de ces hommes, c’est qu’il étonna Nelly. Mais l’étonnement est un minuscule progrès, une infime lueur d’espoir, en regard des ténèbres de l’altérité absolue (« ces gens ne sont pas comme toi et moi ») qui régnaient jusqu’alors chez Nelly. » (p.445)
Rêve sur les dangers du métier d’écrivain
Dans l’espace-temps de la description du livre en train de s’écrire, la narratrice se souvient, au matin d’une mauvaise nuit, avoir rêvé des dangers du métier d’écrivain. Elle l’évoque non sans humour :
« Un groupe d’hommes vêtus de gris et se ressemblant tous parfaitement les uns les autres, dont le porte-parole — lui aussi sans visage — ne se différenciait des autres que par une fine moustache, nette comme un trait, parvint à pénétrer chez toi. Ils venaient au nom d’une instance qui ne fut pas définie plus avant : ils voulaient te convaincre de rédiger un texte censé exprimer avec tes mots leur « opinion générale » sur les « choses de la vie ». Ils crurent pouvoir apaiser ton désarroi en s’engageant à envoyer ce texte à tous les ménages. Rien de mieux, te dit alors ’homme à la fine moustache d’un ton sérieux mais plein de morgue, rien de mieux vraiment ne pouvait arriver à quelqu’un comme toi. Ou fallait-il qu’il te prouve, au moyen de l’annuaire téléphonique, de combien de lecteurs tu te priverais dans le cas d’un refus ? » (p.418)
La libération comme processus






























Parution de Florilangues.
Une ouverture vers les littératures en langues de France
« Avec science et avec cœur, Florilangues nous rappelle opportunément que, face à la dictature du semblable, le plurilinguisme est un recours. La France détient dans la floraison de ses idiomes l’une de ses richesses ; elle trouve dans leur protection et leur enseignement son honneur et, quand tout se globalise, une politique salutaire. »
Barbara Cassin
Bernard Cerquiglini
Je propose d’inscrire la citation, extraite de la préface, dans un contexte plus large, celui dans lequel les technologies numériques standardisent, homogénéisent, synchronisent (des-historisent) les relations sociales tout comme les langues et les idiomes. Je l’avais ‘avais déjà évoqué ici, à savoir que, comme l’écrivent Anne Alombert, Vincent Puig et Bernard Stiegler, dans l’ouvrage Bifurquer :
« Les algorithmes de Google tendent ainsi à soumettre les langages dits naturels aux contraintes de l’économie mondiale, éliminant les formes idiomatiques les moins calculables qui sont au principe de l’évolution diachronique des langues, donc de leur diversité et de leur historicité, – et court-circuitant les localités où se produisent les idiomes. » (Bifurquer. Éditions Les liens qui Libèrent. Chapitre Design contributif. p 251)
C’est écrit avant l’émergence de la pseudo « IA » générative. Mais venons-en à notre sujet proprement dit.
Cette anthologie, forcément sélective, constitue une ouverture vers les langues de France à travers leurs littératures. C’est un projet militant, des contributeurs à l’éditeur, mis en œuvre par le collectif Pour les littératures en langues régionales à l’école. Ce dernier s’est fixé un objectif simple : que l’école de la République accorde une place véritable à ces littératures, de Métropole et des Outre-mer, dans le cadre des cours de français. Dans un premier temps, une pétition a obtenu le soutien de nombreuses personnalités. Elle a recueilli à ce jour plus de 18 000 signatures avant de recevoir l’appui de Amin Maalouf, secrétaire perpétuel de l’Académie française. Pour finalement déboucher sur la réalisation de cet ouvrage à vocation pédagogique. Il rassemble 35 textes initialement créés dans 16 langues différentes : alsacien, basque, breton, catalan, corse, créole guadeloupéen, créole guyanais, créole martiniquais, créole réunionnais, flamand occidental, nengone (langue de l’archipel kanak), normand, occitan-langue d’oc, palikur (langue amérindienne de Guyane), picard et tahitien. Chaque texte est accompagné de sa traduction française, et contextualisé par la présentation des différentes littératures et de leurs autrices et auteurs. Le tout est précédé d’une introduction générale qui brosse un tableau global de la situation sociolinguistique de nos langues et des productions littéraires (roman, nouvelle, poésie, théâtre) dans leurs différents domaines. Elles s’échelonnent du Moyen Âge au siècle actuel. Le livre est préfacé par Barbara Cassin, philologue, helléniste, philosophe, docteure ès lettres en philosophie, médaille d’or du CNRS, membre de l’Académie française et par Bernard Cerquiglini, Professeur émérite de l’Université de Paris, vice-président de la Fondation des Alliances françaises, membre de l’Académie royale de Belgique.
Un point constitutionnel
Les préfaciers rappellent que si, certes, l’article 2 de notre constitution, ajouté en 1992 dit que « La langue de la République est le français », il convient de lire cela avec attention car cela ne veut pas dire que « le français est la langue de la République », de manière exclusive :
« Très subtile valeur de la différence entre sujet et prédicat : le prédicat est important, mais il peut y en avoir d’autres[…] Le français n’est jamais qu’un prédicat du sujet « la langue de la République ». C’est un prédicat essentiel, mais certainement pas le seul possible. Bref, il n’a rien d’exclusif. »
Ils ajoutent que ce pays « qui se rêvait monolingue » est en fait riche de la diversité de son plurilinguisme. Il est plus que temps d’admettre – et partant d’enseigner – que « notre nation est forte de sa diversité, et au premier chef de ses idiomes. » Idiomes qui s’expriment le mieux à travers leurs littératures. Depuis le Moyen Âge et jusqu’au XXIe siècle, des écrivaines et écrivains pensent et rédigent dans d’autres langues que le français, révélant une diversité culturelle injustement absente des programmes scolaires. Florilangues ne se limite pas à la métropole, mais comprend aussi des auteurs employant les langues des « Outre-mer » – ce qui constitue une innovation.
L’ouvrage est paru chez un éditeur indépendant, L’aucèu libre, qui s’est d’abord fait connaitre, il y a longtemps déjà, par ses publications en provençal, et qui depuis lors n’a jamais renoncé à œuvrer pour nos langues minorisées.
Liste des auteur.e.s
Sebastian Brant, Nathan Katz, André Weckmann, Jean Etxepare, Bernardo Atxaga, Itxaro Borda, Théodore Hersart de La Villemarqué, Pierre-Jakez Hélias, Goulc’han Kervella, Josep Sebastià Pons, Jordi Pere Cerdà, Renada-Laura Portet, Ghjacumu Thiers, Ghjacumu Fusina, Lucia Santucci, Sonny Rupaire, Élie Stephenson, Raphaël Confiant, Axel Gauvin, Christian-Pierre Ghillebaert, Alexandre Burane Trimari, Côtis-Capel, Jaufré Rudel, Belaud de la Belaudièra, Frederi Mistral, Joan Bodon, Bernat Manciet, Max Roqueta, Mas-Felipe Delavouët, Marcela Delpastre, Mauricienne Fortino, Alexandre Desrousseaux, Pierre Garnier, Renée Gence, Henri Hiro.
Littérature d’Alsace
J’ai très modestement participé au chapitre concernant la littérature alsacienne. Le groupe piloté par Daniel Muringer était encore composé de feu Jean-Paul Sorg. Nous avions travaillé sur cinq textes mais il n’en fallait que trois. Pour les trois retenus, il y a, d’une part, un extrait de la Nef des fous de Sebastian Brant (1458-1521), le chapitre intitulé Des richesses inutiles. Brant y dénonce autant la folie de l’acquisition superflue de richesses que la considération indue qu’elles suscitent dans l’entourage de ceux qui les détiennent, au détriment des pauvres, des sages et des instruits. On trouvera, d’autre part, un extrait de la pièce de Nathan Katz (1892-1981), Annele Balthazar. Dans l’extrait de la tirade finale, son amoureux, Doni, s’en prend à ceux qui ont accusé Annele d’être possédée, puis imagine un monde plus juste et plus libre. Enfin, André Weckmann (1924-2012) décrit dans Le cortège, « un monde étrange qui [lui] semblait vivre en vase clos, en tout cas déconnecté de la réalité alsacienne ». Deux autres textes avaient été proposés. D’Albert Schweitzer d’une part, un extrait de son autobiographie dans lequel il écrit : « C’est l’allemand qui est ma langue maternelle, pour la raison qu’est allemand le dialecte alsacien dans lequel s’enracine mon parler ». (A. Schweitzer : Ma vie et ma pensée. Traduction : Jean-Paul Sorg. Éditions AISL. Gunsbach 2017. P. 87). De René Schickele, d’autre part, un extrait de Rundreise des fröhlichen Christenmenschen dans lequel il décrit le Rhin comme le pli d’un livre ouvert, dont une page se trouve sur la rive gauche et l’autre sur la rive droite du fleuve.
Je vous propose ci-dessous le texte introductif sur l’Alsace, non seulement parce que nous sommes sur le SauteRhin, mais aussi à titre d’exemple de la manière dont le florilège est présenté. Toutes les langues sont ainsi introduites sous ce format. J’y ajoute des liens vers les auteurs abordés sur mon blog :
« La littérature alsacienne en deux, trois langues
La littérature alsacienne a ceci de particulier qu’elle s’exprime aujourd’hui tant dans la langue de Molière que dans celle de Goethe, ainsi que dans les différentes formes d’allemand dialectal (haut-alémanique, bas-alémanique, francique rhénan).Otfried von Weißenburg [Wissembourg] est le premier poète allemand à utiliser le tudesque (deutsch, soit « langue du peuple »), achevant son Evangelienbuch en francique rhénan vers 870. Au XIIe siècle, Herrade de Landsberg utilise le latin pour son Hortus deliciarum. Reinmar von Hagenau, à la fin du XIIe siècle, chante les amours malheureuses, suivi par quantité d’autres Minnesänger, dont Gottfried von Strassburg qui laisse son Tristan inachevé.
La Renaissance est l’âge d’or de la littérature alsacienne, la vallée supérieure du Rhin devenant un, sinon le centre de la vie culturelle allemande. En témoigne le rayonnement de la bibliothèque humaniste de Sélestat. C’est l’heure de Sebastian Brant, de Beatus Rhenanus (ami d’Erasme), de Georg Wickram et de Johann Fischart avec son Gargantua. Le siècle suivant est moins florissant : les ravages de la guerre de Trente ans (1618 – 1648), la brutale annexion du « beau jardin » par Louis XIV en 1648 n’y sont pas étrangers. On retiendra pourtant de Moscherosch (1601 – 1669) Unter Räubern (Soldatenleben). Le XIXe siècle marque dès son début un tournant avec l’utilisation de l’allemand dialectal, ou, si l’on préfère, de l’alsacien. Goethe collecte en Alsace des chants populaires ; comme ailleurs, l’intérêt pour la langue du peuple grandit. Georges-Daniel Arnold a recours au dialecte pour sa comédie bourgeoise qui inaugure le théâtre régional. Poètes, dramaturges et folkloristes, les Stöber père, Ehrenfried (« ma lyre est allemande, mon épée est française »), et ses deux fils poètes, Auguste (un Grimm alsacien) et Adolphe, occupent une place de choix dans la période. En 1898, Gustave Stosskopf écrit D’r Herr Maire, chef-d’œuvre du théâtre alsacien alors en plein essor. La pièce est l’objet, en 1939, du seul film « français » en alsacien.
À la veille de la Première Guerre mondiale, le cercle artistique co-fondé par René Schickele veut promouvoir une littérature à la fois alsacienne et européenne. Autre pacifiste et écrivain, le médecin humanitaire Albert Schweitzer.
Le siècle et demi qui nous précède voit apparaitre une myriade d’auteurs qu’il serait juste mais impossible de tous citer : Nathan Katz, Emile Storck, Claude Vigée, Marie Hart, Lina Ritter… Ces deux dernières sont expulsées de leur Heimat en 1918 parce que mariées à des Allemands. Beaucoup d’écrivains, parmi les plus récents, à l’instar d’André Weckmann, s’expriment dans les trois modes, le français à l’occasion, l’allemand standard en général pour la prose, parfois pour la poésie, qui est le plus souvent en « dialecte », celui-ci demeurant l’apanage de l’écriture dramatique. Bien qu’aujourd’hui le dialecte alsacien ne soit plus une langue populaire parlée massivement, des poètes inspirés continuent à l’écrire.
Pourquoi un Rhin nous sépare-t-il ?
Pour que nous puissions montrer
Comment construire des ponts. (Lina Ritter). »
La dernière citation est un haïku alsacien. En voici l’original, en alémanique :
« Worum trennt uns e Rhi ?
Àss mir zeige chenne,
wie me Brucke bäut »
Il a été question de la version filmée d’une pièce de Gustave Stosskopf. J’en profite pour rappeler que celle-ci connait une nouvelle vie.
Le film, D’r Herr Maire, (M’sieur l’maire), a été produit en 1939 par Félix Beaujon et réalisé par Jacques Séverac. Il vient d’être restauré, est disponible en DVD et a commencé à être présenté dans quelques salles de cinéma de la région.
Le DreylandDichterweg. Le sentier des poètes des trois pays
La littérature d’Alsace fait partie des langues régionales qui partagent une langue dépassant les frontières.
Source
Le Sentier des Poètes des Trois pays, dont on vient de fêter, à Huningue, les dix ans d’existence, a pour singularité de traverser et relier avec la poésie trois pays le long d’un fleuve commun. Il se compose de 30 poèmes en version bilingue d’autrices et d’auteurs de trois nationalités répartis sur 27 stations et 3 panneaux d’information, de part et d’autre du Rhin. Un QR code permet de les écouter. Depuis le haut Moyen Âge, l’Alsace, le pays de Bade du Sud et Bâle sont étroitement liés par leur langue commune, l’alémanique. Le projet de ce sentier, qui a eu pour modèle celui de Munster, en Alsace, a été initié, conçu et développé par l’Association culturelle Elsass-Freunde Basel (les Amis de l’Alsace à Bâle). Sa réalisation a été menée en étroite collaboration avec les communes de Weil am Rhein, Huningue ainsi que le Département des travaux publics et des transports de Bâle-Ville, et grâce à leurs financements.
Nathan Katz et Mistral
Avant de quitter les rives du Rhin vers d’autres contrées et langues, une remarque encore. Nathan Katz a traduit, entre bien d’autres, de Frederi Mistral : La coutigo, une chanson dialoguée entre une mère et son fils. Il a de même transposé en alémanique, du catalan, l’espagnol Joan Maragall ( La légende de Jean Gari à Monserrat et La vache aveugle). J’ignore s’il existe dans les autres langues de tels échanges. Il serait intéressant de le savoir. Fréderic Mistral, rappelons-le, a obtenu le Prix Nobel de littérature en 1904 pour son œuvre en langue d’oc. Il figure bien entendu dans l’ouvrage dont-il est question et vers lequel nous faisons retour avec son célèbre Mireille (Mirèio)
Chansons
Puisqu’il vient d’être question de chanson, je signale que dans mon feuilleton sur la « Guerre des paysans », j’avais mis en avant deux chansons particulières datant de l’époque des évènements : celle du Rosemont, en langue comtoise et celle dite des Armagnacs sur le siège de Wattwiller, en langue germanique. Dans Florilangue, on trouvera L’canchon dormoire, plus connue sous le nom de « P’tit Quinquin ». Elle a été publiée en 1853. Devenue « l’hymne du nord », elle est l’œuvre de Alexandre Desrousseaux, et figure dans le florilège dans une traduction inédite d’Olivier Engelaere. Le début est bien connu : Dors min p’tit quinquin / Min p’tit pouchin / Min gros rojin /Te m’ f ’ras du chagrin / Si te n’dors point qu’à d’main. Mais connait-on le texte intégral ? Il ne manque pas d’une certaine épaisseur.
Restons au picard. Je ne résiste pas au plaisir de partager ce poème spatial de Pierre Garnier sur les différentes prononciations du pivert ou pic-vert, en idiomes picards.
Langues régionales ?
J’ai évoqué la dimension transnationale de l’alémanique. Cela s’applique bien entendu à d’autres langues. L’introduction précise que la notion de « langue régionale » est sujette à discussion.
« D’une part, la situation spatiale, souvent réelle, à laquelle l’appellation veut renvoyer ne correspond pas toujours à la réalité géographique et linguistique. Par exemple, l’occitan-langue d’oc s’étend non seulement sur plus d’une trentaine de départements français mais également jusqu’au nord de l’Espagne et sur une partie des Alpes italiennes. Il constitue donc une langue transrégionale ou extrarégionale et même transnationale. Idem à une moindre échelle pour le picard et le flamand occidental, que n’arrête pas la frontière avec la Belgique, ou encore pour le corse, parlé en Gallura, au nord de la Sardaigne, tandis que basque et catalan enjambent sans difficulté la frontière sud-ouest de la France. D’autre part, on peut se demander si la dénomination ne masque pas une volonté de minoration de la présence de ces langues »
Préoccupations partagées
L’interdit des idiomes maternels à l’école fait partie des préoccupations partagées entre les différentes régions. Ainsi Pierre-Jakez Hélias écrit-il dans l’extrait publié de Cheval d’orgueil :
« nos parents, surtout les Rouges, redoublent la punition de l’instituteur quand il nous a surpris à parler breton dans un endroit où il ne le faut pas »
Bon, mes parents, qui étaient rouges, ne sévissaient pas mais avaient fait le choix de parler français avec moi. Comme entre eux ils parlaient le dialecte quand le sujet de leur conversation n’était pas censé m’intéresser, j’ai tout de même été attiré vers l’idiome de mes grands-parents. Je suis de la génération, il est chic de parler français, le dialecte nous était interdit dans la cour de récréation.
Que de langues !
Je n’entrerai pas dans le détail de toutes les langues. Je me contenterai de pointer quelques généralités. A commencer par leur nombre impressionnant. Si l’on sort de l’hexagone, et c’est l’originalité de Florilangues de le faire, on constate, dans ce que l’on appelle aujourd’hui les départements et régions d’Outre-mer et collectivités d’Outre-mer (DROM-COM), une floraison linguistique encore plus foisonnante.
« La richesse linguistique des territoires d’Outre-mer français est particulièrement multiple et complexe : plus de 50 langues y sont répertoriées par le Ministère de la Culture. Pour simplifier grandement, disons qu’elles correspondent à deux catégories principales : d’une part les langues des populations autochtones, là où elles n’ont pas été exterminées (principalement dans les territoires du Pacifique et la Guyane française) ; d’autre part les créoles à base française, qui comptent le plus grand nombre de locuteurs (aux Antilles, en Guyane et à La Réunion). Il faut y ajouter des langues de type créole avec une autre base que le français (en Guyane) et le cas particulier des deux langues de Mayotte. Enfin, notons que d’autres langues ne figurent pas dans la liste ministérielle : par exemple les langues d’origine indienne, en particulier le tamoul et le gujarati, apportées par deux vagues d’immigration dans la deuxième moitié du XIXe siècle à La Réunion. Ces langues ultra-marines, majoritairement, n’ont pas de production littéraire écrite, alors que les traditions orales, éventuellement chantées, s’imposent comme une constante. Elles constituent d’ailleurs une des sources d’inspiration pour l’écrit, en particulier dans le Pacifique ».
L’archipel aux trente langues
Le nengone, ou p’ene nengone, est la langue kanak parlée dans l’île de Maré.
«L’archipel néo-calédonien, à lui seul, rassemble presque une trentaine de langues, répertoriées par le ministère français de la culture, soit 40 % de la diversité linguistique française ! L’Académie des langues kanak reconnaît quant à elle 40 langues. Toutes sont marquées par des traditions de culture orale plus ou moins abondamment conservées, mais n’ont que rarement produit des publications littéraires écrites, si ce n’est des transcriptions de contes traditionnels. La plupart des écrivains ont en effet choisi généralement la langue française, comme ailleurs dans les anciennes colonies devenues territoires d’outre-mer. Cependant, le début du XXIe siècle a vu l’éclosion d’auteurs qui ont résolument opté pour leur langue ancestrale et maternelle ».
Guyane
Le Rapport sur les langues de la France de Bernard Cerquiglini (1999) cite pour la Guyane douze langues qui répondent aux critères de citoyenneté et de territorialisation posés par la Charte européenne des langues régionales et minoritaires de 1992. Cette dernière n’a toujours pas été ratifiée par la France. Outre le créole guyanais, à base lexicale française, on trouve six langues amérindiennes, appartenant à trois familles : caribe, avec le kali’na (autrefois appelé galibi) et le wayana ; tupi-guarani, avec le teko (ou émerillon) et le wayampi (ou wayãpi), et arawak, avec le palikur (ou parikwaki) et l’arawak-lokono. On trouve aussi quatre langues bushinenge, dont trois à base lexicale anglaise, très proches entre elles : l’aluku (ou boni), le ndyuka, le pamaka (ou paramaka), et un à base lexicale anglo-portugaise, le saamaka (ou saramaka). Les locuteurs de bushinenge sont les descendants des Marrons du Surinam, esclaves révoltés qui ont fui les plantations et développé dans la forêt amazonienne des cultures afrodescendantes originales. Toutes ces langues, sauf le teko, sont transfrontalières, avec le Brésil ou le Surinam. Enfin le rapport cite aussi le hmong, dont les locuteurs, originaires du Laos, ont fondé deux villages en 1977 et 1978.
« Ces langues sont dépourvues de tradition écrite ancienne. […] Depuis les années 1970, on assiste à une floraison de publications, en langue locale ou en bilingue, de contes, récits et mythes de tradition orale ».
Tahiti
J’ai commencé par l’Alsace ce qui respecte aussi l’ordre alphabétique. Dans le même ordre d’idée je terminerai ce compte rendu qui ne se veut pas exhaustif, loin de là, par Tahiti. Cela nous permettra en outre d’aborder une thématique écologique en lien avec la perte des savoirs traditionnels. Voici donc un poème en vers libres de Henri Hiro (1944 – 1990), extrait du recueil bilingue Pehepehe i taù nūnaa / Message poétique
« Avec ironie, l’auteur transforme une activité quotidienne comme la pêche en une situation absurde et comique, mettant en évidence la méconnaissance alarmante des savoirs écosystémiques traditionnels chez les jeunes polynésiens. Ce problème est étroitement lié aux répercussions de la colonisation et de la mondialisation ».
J’espère avoir un peu éveillé votre curiosité. Il ne vous reste plus qu’à commander Florilangues chez votre libraire (le n° ISBN est le 978-2-917111-98-7), à le lire et le faire lire. Son but est que partout sur le territoire de la République, que l’on soit martiniquais ou occitan, alsacien, kanak ou catalan, parisien, lillois, marseillais, dyonisien ou bastiais, sans enfermement régionaliste, on puisse avoir accès à des textes et des auteurs qui ont tous quelque chose de précieux à nous donner. Souhaitons aussi qu’il serve à la formation de nos hommes et femmes politiques présents et futurs.