1. Bâle, Peterskirchplatz, 26 août 2026. Hebel spricht/ Hebel parle
Installation sonore, devant la statue de Johann Peter Hebel, à Bâle où il naquit, à l’occasion du bicentenaire de sa mort, le 22 septembre 2026. Elle permet d’entendre non pas sa voix, ce n’est pas lui qui parle, mais des textes de l’écrivain badois sur différentes thématiques dont cette célèbre histoire de l’almanach : Kanitverstan (Comprends pas). Une forme de kolportage.
Après Histoires d’almanach (trad. René Radrizzani, José Corti, 1991) et L’Ami des bords du Rhin (trad. Bernard Gillmann, Circé, 2022), un nouveau choix de chroniques de l’écrivain de langue allemande Johann Peter Hebel vient de paraître en français. Il est publié sous le nom d’Historiettes traduites par Frédéric Metz, aux éditions Pontcerq. Ces dernières avaient déjà rendu public, depuis 2016, sous forme de tracts, affichages sauvages, radio-diffusion, blogs, lectures ambulantes, contrebande libraire, etc., appelés Hebel-kolportages, un certain nombre de textes aujourd’hui rassemblés dans un volume. Frédéric Metz est écrivain, critique et traducteur. Il est également l’auteur, entre autres, d’une « biographie générale » de Georg Büchner (2012)
Avant de passer aux histoires d’almanach de « l’ami de la maison du pays rhénan » (Der Rheinländische Hausfreund), je voudrais d’abord évoquer l’autre partie plus méconnue encore de l’œuvre de l’écrivain du Pays de Bade : ses poésies alémaniques.
2. Le poète alémanique
Das Gewitter/ L’orage (extrait)

Johann Peter Hebel : Das Gewitter/ L’orage in Alemanische Gedichte für Freunde Ländlicher Natur und Sitten / Poésies alémaniques pour les amis de la nature et des mœurs rurales. Traduit par Raymond Matzen. Edition bilingue. Moorstadt Verlag. 2010.
Les lectrices et lecteurs intéressé.e.s trouveront l’intégralité de ce poème en suivant ce lien.
Le premier à avoir traduit les poésies alémaniques en français est Max Buchon qui en a publié 50 en … 1864. Depuis et jusqu’à aujourd’hui, rien de la part d’un éditeur français. Comme vous l’aurez noté, il existe, en Allemagne, une édition bilingue relativement récente (2010).
Ci-dessous un extrait de la traduction du poème L’orage par Max Buchon :
Ne sachant plus où fuir, l’oiseau tout tremblant rase
Le sol, tandis qu’au front d’un ciel qui vous écrase,
Reste, comme une mer, l’orage suspendu…
Quels bruits par la montagne ! Avez-vous entendu ?
La paille et les copeaux pris d’égales démences,
S’envolent par les airs, en tourbillons immenses.
Vois ce nuage noir qui s’entrouvre en grondant…
Ainsi ma laine fait quand je la vais cardant.
Que Dieu veille sur nous… Comme tout descend rouge…
Comme tout crie et craque aussitôt que l’on bouge…
La fenêtre frémit au fond du corridor ;
Tiens, vois donc le petit, dans sa couchette, il dort !
[…]
(Extrait de Max Buchon : Poésies alémaniques de J.P. Hebel. Salins et Besançon 1864. Gallica)
Jean-Paul Sorg : petite leçon d’alémanique
Dans un texte intitulé « leçon d’alsacien », que l’on peut trouver sur le site du Cercle Emile Storck qu’il animait, le regretté Jean-Paul Sorg avait commenté ce poème, sous l’angle de sa richesse idiomatique. A partir de la rencontre à Paris entre Lucien Herr et Rainer Maria Rilke dont Carl Jacob Burckhardt, présent également, écrivit Une matinée chez le libraire.
« Dans une librairie parisienne, une matinée d’hiver 1924, trois intellectuels européens conversent. Un Allemand (Rainer Maria Rilke), un Suisse (Carl J. Burckhardt, historien et futur diplomate, né à Bâle) et un Français (Lucien Herr, né à Altkirch en 1864, bibliothécaire à l’École Normale). On parle de littérature, on compare des incomparables, la poésie allemande et la poésie française. Rilke considère La Fontaine comme le plus pur, le plus « limpide » (il avait dit dans un beau germanisme « limpider »), des poètes français. Intraduisible en allemand, bien sûr. Herr répond qu’il connait pourtant un poète allemand qui est comme un jeune frère de La Fontaine. Les deux autres et le libraire, Augustin, écarquillent les yeux et dressent l’oreille. Il récite :
Der Vogel schwankt so tief und still,
Und weiß nit, woner ane will.
Es chunnt so schwarz, und chunnt so schwer,
Und in de Lüfte hangt e Meer
Voll Dunst und Wetter. Loos, wie s schallt
Am Blauen, und wie s widerhallt;
C’est du Hebel, Alemannische Gedichte. « Das Gewitter » (L’orage). « Quelqu’un a-t-il jamais su visualiser l’orage, ce puissant et total phénomène de la nature, avec autant de force ? », demande Herr.
Le libraire : « On croirait entendre du chinois, mais le rythme est de toute beauté, comme dans Homère. »
Rilke, avec tristesse et comme accablé : « Moi aussi j’ai du mal à comprendre, c’est de l’alémanique. »
«C’est franc comme l’osier», fit le bibliothécaire en riant. «Franc et plein de fraîcheur. Ainsi parlaient nos paysans. » Il répète les deux premiers vers, qui sont, souligne-t-il, ce qu’il connaît de plus beau en poésie.
Der Vogel schwankt so tief und still,
Und weiß nit, woner ane will.
Je ne comprends pas « ane », soupire Rilke. Agacé, Herr lui traduit (transpose) en allemand dit standard.
Der Vogel fliegt so tief und still,
Und weiß nicht, wo er hin will.
Voilà, tous les germanophones comprennent, on n’a changé qu’un mot, mais tout le charme poétique s’est évaporé. « C’est du ane que tout dépend », conclut brusquement Herr en prenant congé. Assez de justifications !
Il faut avoir l’oreille très fine, exercée par la musique des dialectes, pour percevoir une différence de ton entre « wo er hin will » et « woner ane will ». Le hin est dur, carré, il y a en lui, on se demande pourquoi, quelque chose d’impérieux. Wo will er hin, der Kerl ? Ton inquisitorial. Le hin est chargé de connotations de commandement, militaire ou scolaire. Tandis que ane paraît tendre, familier. Exercice de gymnastique mentale pour les non-dialectophones natifs : lisez ici le « a » de ane comme « an » en français et le terminal comme un a. L’harmonie musicale se produit sur le contraste entre an et a. Subtil effet d’écho aussi du premier au deuxième vers. Le son « an » dans schwankt rebondit dans « ane ». Bizarrement, par négligence peut-être, en traduisant, Herr n’a pas retenu l’allemand « schwankt » (chancelle), seule la prononciation de la voyelle change, et l’a remplacé par le banal « fliegt » (vole).
En prononçant ane, accentuez bien la première syllabe et atténuez la dernière jusqu’à la rapprocher d’un e (é), raison pour laquelle il est préférable de la noter par e que par a. Et vous prononcerez aussi stéll et wéll (soit dit en référence à l’usage orthographique français). Vous ferez ainsi entendre et vous entendrez en alémanique le même message, avec les mêmes mots, mais dans une autre tonalité qui fait une autre musique. Comme si au piano vous transposiez l’air du Hans im Schockloch (par exemple) de do en ré.
Les variétés dialectales, dans leur aire linguistique commune, sont autant de variantes ou variations sonores (musicales) d’une même langue. Ces variations s’obtiennent par un jeu de contrastes et d’assonances sur les voyelles essentiellement. La structure des mots est fixée par les consonnes. Entre les consonnes, les variations vocaliques possibles sont comme infinies, certaines sont réalisées, produites par les locuteurs, d’autres non, mais celles qui sont entrées dans un usage commun, sur un territoire donné plus ou moins étendu (une région entière, ayant une identité historique, ou juste quelques villages contigus, voire un seul village ou en ville certains quartiers), obéissent à des règles musicales d’accord et d’unité systémique qu’il est difficile d’analyser en tant que phénomènes acoustiques. N’importe quel son ne va pas, ne sonne pas avec n’importe quel autre. […]».
Avant de passer à l’œuvre en prose, restons encore un instant sur le poème L’orage. On y entend que les humains, adultes et enfant, mais aussi les animaux, ici l’oiseau, qui le perçoit en premier, la végétation, l’arbre frappé par la foudre, les champs par la grêle, sont confrontés à un même phénomène naturel, à un danger commun : l’orage. Ils ne le perçoivent cependant pas de la même façon. Alors que l’oiseau ne sait où aller et que l’enfant dort et se retourne paisiblement « sur son autre oreille », l’ouïe des adultes est perturbée par le tocsin qui « n’arrête pas pour autant le tonnerre » mais leur « rabat les oreilles ». Hebel n’a bien entendu pas connu les pyrocumulonimbus (orages de feu), ni le réchauffement climatique qui en est le contexte. Mais plusieurs de ses textes traitent de grands embrasements (Feuersbrunst). Et nous passons à l’autre partie de l’œuvre de Hebel : les chroniques. En voici un exemple :
3. Hebel, le chroniqueur
Große Feuersbrunst (1809)
Aus Italien wird berichtet: Am 5. April 1808 zündet ein Bauer aus dem Dorfe Bevra, nahe bei dem Dorf an einer Berghalde, das Gesträuch an, damit hernach das Vieh besser weiden könne. Solches ist da und dort schon oft geschehen, und hat gut getan. Aber diesmal wehete ein starker Wind; das Feuer griff schnell und unwiderstehlich um sich. Immer höher prasselte die Flamme, immer heftiger wehete der Wind; und in wenig Stunden brannten in der ganzen Landschaft, in einer Strecke von mehrern Stunden, alle Gesträuche, alle Wälder, alle fruchtbare Obstbäume, alle Ställe, alle Wohnungen. Das Flammenspiel an allen Enden und Orten, die entsetzlichen Rauchwolken, das Not- und Jammergeschrei der unglücklichen Menschen war entsetzlich; und so weit man laufen und hören könnte, läuteten die Sturmglocken. Zwar eilten die Einwohner aus der ganzen Nachbarschaft und aus weiten Gegenden her, zur Hülfe. Aber der immer heftigere Wind, und der große Umfang der Feuersbrunst machten alle Mühe und Anstrengung lange zunichte. Erst am 10. vermochte man das Feuer zu löschen. Da sah erst alles recht jammervoll aus. Die ganze Gegend war eine schauerliche Verwüstung. Wo vorher fröhliche Herden weideten, sah man jetzt halbverbrannte Leichname. Wo noch vor wenig Tagen muntere Hirten sangen, und der emsige Landmann mit Hoffnung seine Arbeit verrichtete, standen jetzt die Unglücklichen trostlos und händeringend auf der Brandstätte ihrer Wohnungen und ihres Eigentums.
Wie muß es da dem unverständigen Mann zumute gewesen sein, der durch seine Unvorsicht solches Unglück über sich selbst, seine Mitbürger und Landsleute gebracht hat!
(Les textes en langue allemande proviennent de l’édition en ligne des originaux de l’almanach de l’ami de la maison du pays rhénan
Grand incendie
D‘Italie nous parvient ce récit : le 5 avril 1808, un paysan du village de Bevra met le feu à un hallier, non loin du village, sur une pente de la montagne, afin que le bétail puisse y trouver par la suite meilleure pâture. Pareille chose s’est déjà faite souventefois ici et là et a été bénéfique. Mais cette fois un fort vent soufflait ; le feu prit rapidement et irrésistiblement alentour. La flamme crépitait, montant toujours plus haut, le vent soufflait toujours plus fort; et en quelques heures furent détruits par le feu dans toute la contrée, à plusieurs heures à la ronde, tous les halliers, toutes les forêts, tous les fructueux vergers, toutes les étables, tous les logis. Le jeu des flammes en tous lieux et places, les effroyables nuages de fumée, les cris d’alarme et de détresse des malheureux, tout était effroyable; et aussi loin que l’on pouvait courir et prêter l’oreille, partout on entendait sonner les tocsins. Certes, les habitants de tout le voisinage, comme aussi de contrées lointaines, accoururent à la rescousse. Mais le vent, toujours plus violent, et l’ampleur de l’incendie, pendant un long temps rendirent vains tous les efforts. Ce n’est que le 10 qu’on parvint à éteindre le feu. Et tout se trouvait alors dans un état véritablement pitoyable. Toute la contrée n’était plus qu’effrayante désolation. Là où auparavant paissaient de joyeux troupeaux, l’on voyait maintenant des cadavres à demi-calcinés. Là où quelques jours plus tôt de gais bergers chantaient encore leur chanson; là où le cultivateur diligent, plein d’espérance, accomplissait sa besogne, les malheureux, désespérés, se tordant les mains, se tenaient maintenant sur les restes de leur logis et de leur propriété emportés par les flammes.
Quel a pu être le sentiment de cet homme peu raisonnable (unverständig) qui, par son imprudence, sur lui-même, sur ses voisins et ses compatriotes, a fait s‘abattre un pareil malheur !
(in Historiettes. Editions Pontcerq. 2026. p. 145. Traduction de Frédéric Metz.)
On trouve encore des embrasements (Feuersbrunst), dans d’autres récits tels que « Malheur de la ville de Leyde » (qui figure dans Historiettes) ou Das Bombardement von Kopenhagen (non traduit en français). Dans le premier, Unglück der Stadt Leiden, Hebel suggère une explication au nom de la ville de Leide, : Leid en allemand signifie souffrance, comme le note le traducteur. Dans bien des récits, Hebel est très précis sur la localisation et la date des événements qu’il relate, en cela on peut les appeler des chroniques. Celle dont il est question eut lieu alors que tout paraissait paisible, « le 12 janvier de l’année 1807 » quand un navire
« avec ses soixante-dix tonneaux de poudre, prit feu, explosa dans les airs, et en un instant (vous ne pouvez le lire aussi vite que cela arriva), en un instant ce sont des rues entières pleines de maisons […] qui furent fracassées et changées en un tas de gravats ou endommagées de terrible façon. Des centaines de personnes furent enterrées mortes ou vives sous ces décombres, ou furent gravement blessées. Trois écoles s’effondrèrent, avec tous les enfants qui s’y trouvaient, des gens et des animaux qui étaient dans la rue à proximité du lieu de la catastrophe furent catapultés dans les airs par la puissance de la poudre, et ils ne retouchèrent terre que dans un état pitoyable ».
Pour comble de malheur un incendie embrasa la ville
« un incendie (eine Feuersbrunst) se déclara par là-dessus, qui fit bientôt rage en tous lieux et dont on ne pouvait venir à bout, car de nombreux dépôts où l’on stockait les graisses et les huiles furent rattrapés à leur tour par les flammes ».
Or il se trouvait que l’Angleterre et la Hollande étaient en guerre. Néanmoins des aides, en denrées et argent, sont arrivées de Londres. Et ceci est beau, conclut Hebel,
« car la guerre ne doit jamais entrer dans le cœur des hommes »
Das Bombardement von Kopenhagen
Après des considérations géopolitiques qui poussèrent l’Angleterre à vouloir mettre la main sur la flotte danoise, Hebel décrit l’invention par Congrève, nommément cité, d’une « nouvelle arme de destruction » : une fusée incendiaire. Elle fut perfectionnée par Sir William Congreve qualifié par Hebel de « Satan ». Quelques nuits de bombardements détruiront la capitale danoise. Plusieurs tableaux ont fixé l’effroi de ces bombardements incendiaires dont celui-ci :

Christian August Lorentzen : La nuit la plus effroyable : la place Kongens Nytorv sous les bombardements, dans la nuit du 4 au 5 septembre 1807. Statens Museum for Kunst, Copenhague
Les Kalendergeschichten, histoires d’almanach
Hebel était un homme d’église. Il a rempli de nombreuses fonctions ecclésiastiques jusqu’à l’équivalent d’un évêque de l’église protestante. C’est d’ailleurs son consistoire qui éditait l’Almanach qui portait au départ un titre imbuvable : Almanach de la campagne édité par le haut privilège du prince électeur de Bade, destiné au margraviat de Bade de confession protestante. Ce qui, soit dit en passant, ne devait pas encourager les lecteurs de confession catholique à l’acheter. Hebel qui s’était déjà rendu célèbre par l’édition de ses Poèmes alémaniques y contribuait déjà. Il s’engage plus avant et finit par obtenir non seulement le changement de titre mais d’autres réformes importantes. Cela s’appellera donc der Rheinländlischen Hausfreund / L’ami de la maison du pays rhénan.
L’expression insiste sur la familiarité, la convivialité. Elle désigne un « colporteur de paroles » qu’il convient de ne pas confondre avec l’amant attitré de la maîtresse de maison que l’on appelle également Hausfreund. Parmi les autres réformes obtenues, on peut noter la décision d’une responsabilité éditoriale unique afin d’éviter que chaque membre du consistoire y mette son grain de sel, ce qui, on le sait, rend la soupe indigeste, l’introduction de gravures, d’une couleur en l’occurrence le rouge, et la fin de l’obligation d’acheter l’Almanach, édictée par les autorités du pays. A la place, Hebel plaide pour que la publication soit soumise à la loi de l’offre et de la demande. Entre 1803, date où il prend les commandes de l’almanach, jusqu’en 1819, l’écrivain fournira quelque 300 chroniques. En 1811, l’éditeur Cotta, sis à Tübingen, propose au badois d’en publier une première série. Elle sera suivie de deux autres qui atteindront le nombre de 164 sous le titre Schatzkästlein des rheinischen Hausfreundes, L’écrin de l’ami de la maison du pays rhénan
On peut parler de chroniques au sens où les définit Walter Benjamin à propos de Hebel :
« L’historien s’en tient à l’histoire universelle, le chroniqueur parle du train du monde. L’un a affaire au tissu des événements, causes et effets qui se nouent à l’infini, et tout ce qu’il a étudié ou appris n’est qu’un minuscule point nodal de ce tissu ; l’autre a affaire aux petits événements, étroitement circonscrits, de sa ville ou de sa région, mais ce n’est pas là, à ses yeux une fraction ou un élément de l’universel, c’est plus et autre chose. Car le vrai chroniqueur écrit, en même temps que sa chronique, la parabole du train du monde. Ce que reflètent l’histoire de la ville et le train du monde, c’est le vieux rapport entre microcosme et macrocosme ».
(Walter Benjamin : Johann Peter Hebel.Trad. Rainer Rochlitz dans Œuvres II Folio Essais pages 162-169)
Les éditions Pontcerq ont opté pour un florilège de 72 « historiettes » que l’on aurait tort de prendre pour des récits sans grande importance. Walter Benjamin en a souligné la subtile construction :
« Elles ont toutes un double fond. En haut le meurtre, le vol et les jurons ; en bas, la patience, la sagesse et l’humanité.
La morale, élément étranger chez le narrateur médiocre, est ainsi chez Hebel la continuation de l’épopée par d’autres moyens. Et comme il réduit l’ethos à une question de tact, le concret accède ici à sa plus grande force. […] Morale – telle serait la définition de Hebel – est l’action dont la maxime est invisible. Non pas dissimulée ou cachée comme le butin d’un voleur, mais invisible comme l’or enfoui dans la terre. Sa morale est donc liée à des situations dans lesquelles les gens finissent par la découvrir. »
(Walter Benjamin : ibid. )
L’adepte de la philosophie des Lumières que fut l’auteur badois, s’abstient de didactisme pesant laissant au lecteur le soin de faire sa propre démarche vers les sciences et la raison. Et la tolérance.
Bien que les historiettes ne soient jamais très longues, j’ai sélectionné parmi les plus courtes pour mieux pouvoir vous en présenter une petite variété. Voici un judicieux mendiant :
Der sinnreiche Bettler (1819)
Sonst bemessen die Bettler ihre dankbaren Wünsche nach dem Wert der Gabe, die ihnen gereicht wird. Derjenige, von welchem hier die Rede ist, sagt, das sei grundfalsch. Wer ihm viel gibt, dem wünscht er eine hundertfältige Vergeltung von Gott. Wer ihm aber wenig gibt dem wünscht er eine tausendfältige, oder wenn es noch weniger ist, eine hundert tausendfältige Vergeltung. Denn er sagt: „Ich muß einen gleich guten Willen bei allen voraussetzen. Wer wenig reicht, wird wenig haben. Ich muß ihm also mehr wünschen. Soll ich das Meinige auch noch dazu beitragen, daß zuletzt die Reichen alles bekommen? »
Le mendiant judicieux
Habituellement, les mendiants mesurent les mots de remerciement qu’ils adressent à la valeur du don qui leur est fait. Celui dont il est ici question dit que cela est absolument infondé. À qui lui donne beaucoup, il souhaite que Dieu le récompense au centuple. Mais à qui lui donne peu, il souhaite une récompense multipliée par mille ou bien, si c’est moins encore, par cent mille.
C’est que, dit-il : « Je dois supposer chez tous une équivalente bonne volonté. Qui donne peu a sans doute peu. Il me faut donc lui souhaiter davantage. Car faudrait-il que je contribue moi aussi à cela qu’à la fin les riches obtiennent tout ? »
(in Historiettes. Editions Pontcerq. 2026.p. 55.Traduction de Frédéric Metz)
Une autre
Ein Kriegsschiff (1809)
Man kann sich nicht vorstellen, was zu einem großen Kriegsschiff gehört. Zu einem englischen Schiff, das 100 Kanonen führt, gehören 1000 starke Eichen, also, daß man sagen kann, ein ganzer Wald; ferner 200 000 Pfund Eisen. Zu den Segeln sind erforderlich 6500 Ellen Tuch; das Tauwerk oder die Seile haben ein Gewicht von 164 000 Pfund, und wenn sie mit Teer überzogen sind, wie es sein muß, so wägen sie 200 000 Pfund. Das ganze Schiff hat ein Gewicht von 5 Millionen Pfund oder 50 000 Zentnern, ohne die Mannschaft und Lebensmittel, ohne das Pulver und Blei; und schwimmt doch so leicht und sicher auf dem Wasser dahin, und geht, wohin der Mensch es haben will.
Wenn ein einziger Mensch ein solch Kriegsschiff bauen müßte, und verstünde alle Handwerker, die dazu gehören, so hätte er daran zu arbeiten 480 Jahre. Wenn er angefangen hätte im Jahr 1333, als noch keine Türken in Europa waren, und man fast noch 200 Jahre lang nichts vom Doktor Luther wußte, und hätte seit dem Tag für Tag daran gearbeitet, und lebte noch, so wäre er noch nicht fertig. Wenn also 480 Menschen daran arbeiten, so werden sie fertig in einem Jahr. Daraus kann man sehen, was es für ein entsetzlicher Verlust sein muß, wenn in einer Seeschlacht 8, ja 12 solcher Schiffe in die Gewalt des Feindes kommen oder untergehn, wenn sie auch etwas kleiner sind. Wenn aber auch solch einem Schiff kein weiteres Unglück begegnet, so dauert es höchstens doch nur 50 Jahre.
Un navire de guerre
On ne saurait s’imaginer tout ce qui est requis à la construction d’un grand navire de guerre. Pour un navire anglais portant ses cent canons il faut 1000 robustes chênes, de sorte que l’on peut dire aussi bien : toute une forêt. En outre, 200 000 livres de fer. Pour les voiles, c’est 6500 coudées de toile requises ; le gréement ou cordage a un poids de 164 000 livres et si les cordes sont enduites au goudron, comme il se doit, alors elles pèsent leurs 200 000 livres. L’ensemble du navire a un poids de 5 millions de livres, soit 50 000 quintaux, sans l’équipage ni les vivres, sans la poudre ni le plomb ; et il vogue pourtant sans peine ni crainte aucune au travers des vagues – et va, là où l’homme le veut mener.
Si un homme avait à bâtir seul pareil navire de guerre et qu’il connût tous les métiers qu’il y faut savoir, alors c’est 480 ans qu’il aurait à y travailler. S’il avait commencé en l’an 1333, en ce temps où en Europe ne se trouvait encore aucun Turc, et où pendant presque 200 ans encore on n’entendrait rien dire rapport au docteur Luther ; et si depuis cette date il y avait travaillé jour après jour, et qu’il vécût encore aujourd’hui, eh bien il n’en aurait pas fini pour autant ! Et si donc ce sont 480 personnes qui se mettent à l’ouvrage, alors elles n’auront fini qu’au bout d’un an. À cela l’on peut juger quelle perte terrible ce doit être quand dans une bataille navale huit, sinon même douze de ces navires tombent au pouvoir de l’ennemi, ou sombrent – et même s’ils sont un peu plus petits que celui-ci.
D’ailleurs quand même il ne lui arrive aucun malheur, pareil navire n’atteint jamais que cinquante ans tout au plus.
(in Historiettes. Editions Pontcerq. 2026. p. 99. Traduction de Frédéric Metz)
Le programme des histoires d’almanach consiste à faire sortir le lecteur/ la lectrice de son chez soi, de son quant-à-soi, le/la tirer hors de son petit monde, élargir son cosmos, ouvrir son esprit à l’autre, l’étranger. Même si souvent ce n’est guère plus qu’un décor, nombre de ses histoires se situent dans un ailleurs permettant de créer de la distanciation. On fait ainsi un petit tour d’Europe jusqu’à Londres, Moscou, les confins du Proche Orient. Hebel semble négocier avec prudence les virages dans les changements d’optique qu’il propose à ses lecteurs. On peut s’en rendre compte aussi, par exemple, quand il parle de Mahomet : « il serait faux de dire qu’il n’y a rien d’édifiant dans ce qu’a dit ou fait Mahomet ». Également, autre exemple, quand il démonte, en partisan de l’Aufklärung, des Lumières, les peurs et les superstitions, par exemple la croyance que les comètes sont annonciatrices de catastrophes et de guerres. Ces dernières sont – ô combien- plus nombreuses que les apparitions de l’astre chevelu. « Non la comète ne sait rien de nous. Elle vient à l’heure qui lui incombe à elle ». (Cette histoire ne figure pas chez Poncerq mais dans l’édition Circé). Les catastrophes chez Hebel n’ont pas d’origine surnaturelle ou divine, elles sont le fait des humains.
Parmi les chroniques que j’aime bien, il y a celles qui figurent déjà sur le SauteRhin dans d’autres traductions comme Retrouvailles inespérées, ou Faits, gestes et propos mémorables de Levantins, et encore Malentendu. (Plusieurs textes de Hebel traitent de malentendus dus à l’absence de compétences linguistiques, de connaissances de la langue de l’autre. Ainsi Kannitvertan, en hollandais J’comprends pas). Je citerais encore parmi mes préférées, celle du général Souvorov. (Historiettes p.121 ou dans l’édition Circé de Bernard Gillmann p.113). Comme tout général, il donne des ordres mais il a la particularité de se les appliquer aussi à lui-même, ce qui produit des situations cocasses. Si tous ceux qui passent leur temps à édicter des règles pour les autres, commençaient à les respecter eux-mêmes…
En feuilletant les historiettes, vous serez peut-être attiré.e par ce titre D’un carnage à Neuchâtel sur le Rhin, pensez alors qu’il s’agit de Neuenburg am Rhein. Il n’y a strictement aucune raison de traduire le nom de cette ville sauf à remplacer également Karlsruhe, d’ailleurs orthographié à l’ancienne Carlsruhe, par le repos de Charles.
De chez Corti, j’ajouterai celle-ci :
Dankbarkeit(1814)
In der Seeschlacht von Trafalgar, während die Kugeln sausten und die Mastbäume krachten, fand ein Matrose noch Zeit, zu kratzen, wo es ihn biß, nämlich auf dem Kopf. Auf einmal streifte er mit zusammengelegtem Daumen und Zeigefinger bedächtig an einem Haare herab, und ließ ein armes Tierlein, das er zum Gefangenen gemacht hatte, auf den Boden fallen. Aber indem er sich niederbückte, um ihm den Garaus zu machen, flog eine feindliche Kanonenkugel ihm über den Rücken weg, paff, in das benachbarte Schiff. Da ergriff den Matrosen ein dankbares Gefühl, und überzeugt, daß er von dieser Kugel wäre zerschmettert worden, wenn er sich nicht nach dem Tierlein gebücket hätte, hob er es schonend von dem Boden auf, und setzte es wieder auf den Kopf. „Weil du mir das Leben gerettet hast », – sagte er, – „aber laß dich nicht zum zweitenmal attrapieren, denn ich kenne dich nimmer. »
Gratitude
Pendant la bataille navale de Trafalgar, alors que les balles sifflaient et les mâts craquaient, un matelot trouva encore le temps de se gratter où ça le démangeait, c’est-à-dire à la tête. Soudain, joignant le pouce et l’index, il glissa l’index et le pouce réunis le long d’un cheveu et fit tomber au sol une pauvre petite bête qu’il avait faite prisonnière. Mais comme il se baissait pour lui donner le coup de grâce, un boulet de canon ennemi lui frôla le dos, – paf ! – dans le navire d’à côté. Alors le matelot fut saisi d’un sentiment de gratitude et, convaincu qu’il aurait été écrasé par ce boulet s’il ne s’était pas penché vers la petite bête, il la ramassa délicatement du sol et la replaça sur sa tête. « Parce que tu m’as sauvé la vie », dit-il, »mais ne te laisse pas attraper une seconde fois, car je ne te connaîtrais plus ».
(Traduit par René Radrizzani dans Histoires d’Almanach. José Corti 1991)
4. Filiation par-dessus le Rhin



































Parution de Florilangues.
Une ouverture vers les littératures en langues de France
« Avec science et avec cœur, Florilangues nous rappelle opportunément que, face à la dictature du semblable, le plurilinguisme est un recours. La France détient dans la floraison de ses idiomes l’une de ses richesses ; elle trouve dans leur protection et leur enseignement son honneur et, quand tout se globalise, une politique salutaire. »
Barbara Cassin
Bernard Cerquiglini
Je propose d’inscrire la citation, extraite de la préface, dans un contexte plus large, celui dans lequel les technologies numériques standardisent, homogénéisent, synchronisent (des-historisent) les relations sociales tout comme les langues et les idiomes. Je l’avais ‘avais déjà évoqué ici, à savoir que, comme l’écrivent Anne Alombert, Vincent Puig et Bernard Stiegler, dans l’ouvrage Bifurquer :
« Les algorithmes de Google tendent ainsi à soumettre les langages dits naturels aux contraintes de l’économie mondiale, éliminant les formes idiomatiques les moins calculables qui sont au principe de l’évolution diachronique des langues, donc de leur diversité et de leur historicité, – et court-circuitant les localités où se produisent les idiomes. » (Bifurquer. Éditions Les liens qui Libèrent. Chapitre Design contributif. p 251)
C’est écrit avant l’émergence de la pseudo « IA » générative. Mais venons-en à notre sujet proprement dit.
Cette anthologie, forcément sélective, constitue une ouverture vers les langues de France à travers leurs littératures. C’est un projet militant, des contributeurs à l’éditeur, mis en œuvre par le collectif Pour les littératures en langues régionales à l’école. Ce dernier s’est fixé un objectif simple : que l’école de la République accorde une place véritable à ces littératures, de Métropole et des Outre-mer, dans le cadre des cours de français. Dans un premier temps, une pétition a obtenu le soutien de nombreuses personnalités. Elle a recueilli à ce jour plus de 18 000 signatures avant de recevoir l’appui de Amin Maalouf, secrétaire perpétuel de l’Académie française. Pour finalement déboucher sur la réalisation de cet ouvrage à vocation pédagogique. Il rassemble 35 textes initialement créés dans 16 langues différentes : alsacien, basque, breton, catalan, corse, créole guadeloupéen, créole guyanais, créole martiniquais, créole réunionnais, flamand occidental, nengone (langue de l’archipel kanak), normand, occitan-langue d’oc, palikur (langue amérindienne de Guyane), picard et tahitien. Chaque texte est accompagné de sa traduction française, et contextualisé par la présentation des différentes littératures et de leurs autrices et auteurs. Le tout est précédé d’une introduction générale qui brosse un tableau global de la situation sociolinguistique de nos langues et des productions littéraires (roman, nouvelle, poésie, théâtre) dans leurs différents domaines. Elles s’échelonnent du Moyen Âge au siècle actuel. Le livre est préfacé par Barbara Cassin, philologue, helléniste, philosophe, docteure ès lettres en philosophie, médaille d’or du CNRS, membre de l’Académie française et par Bernard Cerquiglini, Professeur émérite de l’Université de Paris, vice-président de la Fondation des Alliances françaises, membre de l’Académie royale de Belgique.
Un point constitutionnel
Les préfaciers rappellent que si, certes, l’article 2 de notre constitution, ajouté en 1992 dit que « La langue de la République est le français », il convient de lire cela avec attention car cela ne veut pas dire que « le français est la langue de la République », de manière exclusive :
« Très subtile valeur de la différence entre sujet et prédicat : le prédicat est important, mais il peut y en avoir d’autres[…] Le français n’est jamais qu’un prédicat du sujet « la langue de la République ». C’est un prédicat essentiel, mais certainement pas le seul possible. Bref, il n’a rien d’exclusif. »
Ils ajoutent que ce pays « qui se rêvait monolingue » est en fait riche de la diversité de son plurilinguisme. Il est plus que temps d’admettre – et partant d’enseigner – que « notre nation est forte de sa diversité, et au premier chef de ses idiomes. » Idiomes qui s’expriment le mieux à travers leurs littératures. Depuis le Moyen Âge et jusqu’au XXIe siècle, des écrivaines et écrivains pensent et rédigent dans d’autres langues que le français, révélant une diversité culturelle injustement absente des programmes scolaires. Florilangues ne se limite pas à la métropole, mais comprend aussi des auteurs employant les langues des « Outre-mer » – ce qui constitue une innovation.
L’ouvrage est paru chez un éditeur indépendant, L’aucèu libre, qui s’est d’abord fait connaitre, il y a longtemps déjà, par ses publications en provençal, et qui depuis lors n’a jamais renoncé à œuvrer pour nos langues minorisées.
Liste des auteur.e.s
Sebastian Brant, Nathan Katz, André Weckmann, Jean Etxepare, Bernardo Atxaga, Itxaro Borda, Théodore Hersart de La Villemarqué, Pierre-Jakez Hélias, Goulc’han Kervella, Josep Sebastià Pons, Jordi Pere Cerdà, Renada-Laura Portet, Ghjacumu Thiers, Ghjacumu Fusina, Lucia Santucci, Sonny Rupaire, Élie Stephenson, Raphaël Confiant, Axel Gauvin, Christian-Pierre Ghillebaert, Alexandre Burane Trimari, Côtis-Capel, Jaufré Rudel, Belaud de la Belaudièra, Frederi Mistral, Joan Bodon, Bernat Manciet, Max Roqueta, Mas-Felipe Delavouët, Marcela Delpastre, Mauricienne Fortino, Alexandre Desrousseaux, Pierre Garnier, Renée Gence, Henri Hiro.
Littérature d’Alsace
J’ai très modestement participé au chapitre concernant la littérature alsacienne. Le groupe piloté par Daniel Muringer était encore composé de feu Jean-Paul Sorg. Nous avions travaillé sur cinq textes mais il n’en fallait que trois. Pour les trois retenus, il y a, d’une part, un extrait de la Nef des fous de Sebastian Brant (1458-1521), le chapitre intitulé Des richesses inutiles. Brant y dénonce autant la folie de l’acquisition superflue de richesses que la considération indue qu’elles suscitent dans l’entourage de ceux qui les détiennent, au détriment des pauvres, des sages et des instruits. On trouvera, d’autre part, un extrait de la pièce de Nathan Katz (1892-1981), Annele Balthazar. Dans l’extrait de la tirade finale, son amoureux, Doni, s’en prend à ceux qui ont accusé Annele d’être possédée, puis imagine un monde plus juste et plus libre. Enfin, André Weckmann (1924-2012) décrit dans Le cortège, « un monde étrange qui [lui] semblait vivre en vase clos, en tout cas déconnecté de la réalité alsacienne ». Deux autres textes avaient été proposés. D’Albert Schweitzer d’une part, un extrait de son autobiographie dans lequel il écrit : « C’est l’allemand qui est ma langue maternelle, pour la raison qu’est allemand le dialecte alsacien dans lequel s’enracine mon parler ». (A. Schweitzer : Ma vie et ma pensée. Traduction : Jean-Paul Sorg. Éditions AISL. Gunsbach 2017. P. 87). De René Schickele, d’autre part, un extrait de Rundreise des fröhlichen Christenmenschen dans lequel il décrit le Rhin comme le pli d’un livre ouvert, dont une page se trouve sur la rive gauche et l’autre sur la rive droite du fleuve.
Je vous propose ci-dessous le texte introductif sur l’Alsace, non seulement parce que nous sommes sur le SauteRhin, mais aussi à titre d’exemple de la manière dont le florilège est présenté. Toutes les langues sont ainsi introduites sous ce format. J’y ajoute des liens vers les auteurs abordés sur mon blog :
« La littérature alsacienne en deux, trois langues
La littérature alsacienne a ceci de particulier qu’elle s’exprime aujourd’hui tant dans la langue de Molière que dans celle de Goethe, ainsi que dans les différentes formes d’allemand dialectal (haut-alémanique, bas-alémanique, francique rhénan).Otfried von Weißenburg [Wissembourg] est le premier poète allemand à utiliser le tudesque (deutsch, soit « langue du peuple »), achevant son Evangelienbuch en francique rhénan vers 870. Au XIIe siècle, Herrade de Landsberg utilise le latin pour son Hortus deliciarum. Reinmar von Hagenau, à la fin du XIIe siècle, chante les amours malheureuses, suivi par quantité d’autres Minnesänger, dont Gottfried von Strassburg qui laisse son Tristan inachevé.
La Renaissance est l’âge d’or de la littérature alsacienne, la vallée supérieure du Rhin devenant un, sinon le centre de la vie culturelle allemande. En témoigne le rayonnement de la bibliothèque humaniste de Sélestat. C’est l’heure de Sebastian Brant, de Beatus Rhenanus (ami d’Erasme), de Georg Wickram et de Johann Fischart avec son Gargantua. Le siècle suivant est moins florissant : les ravages de la guerre de Trente ans (1618 – 1648), la brutale annexion du « beau jardin » par Louis XIV en 1648 n’y sont pas étrangers. On retiendra pourtant de Moscherosch (1601 – 1669) Unter Räubern (Soldatenleben). Le XIXe siècle marque dès son début un tournant avec l’utilisation de l’allemand dialectal, ou, si l’on préfère, de l’alsacien. Goethe collecte en Alsace des chants populaires ; comme ailleurs, l’intérêt pour la langue du peuple grandit. Georges-Daniel Arnold a recours au dialecte pour sa comédie bourgeoise qui inaugure le théâtre régional. Poètes, dramaturges et folkloristes, les Stöber père, Ehrenfried (« ma lyre est allemande, mon épée est française »), et ses deux fils poètes, Auguste (un Grimm alsacien) et Adolphe, occupent une place de choix dans la période. En 1898, Gustave Stosskopf écrit D’r Herr Maire, chef-d’œuvre du théâtre alsacien alors en plein essor. La pièce est l’objet, en 1939, du seul film « français » en alsacien.
À la veille de la Première Guerre mondiale, le cercle artistique co-fondé par René Schickele veut promouvoir une littérature à la fois alsacienne et européenne. Autre pacifiste et écrivain, le médecin humanitaire Albert Schweitzer.
Le siècle et demi qui nous précède voit apparaitre une myriade d’auteurs qu’il serait juste mais impossible de tous citer : Nathan Katz, Emile Storck, Claude Vigée, Marie Hart, Lina Ritter… Ces deux dernières sont expulsées de leur Heimat en 1918 parce que mariées à des Allemands. Beaucoup d’écrivains, parmi les plus récents, à l’instar d’André Weckmann, s’expriment dans les trois modes, le français à l’occasion, l’allemand standard en général pour la prose, parfois pour la poésie, qui est le plus souvent en « dialecte », celui-ci demeurant l’apanage de l’écriture dramatique. Bien qu’aujourd’hui le dialecte alsacien ne soit plus une langue populaire parlée massivement, des poètes inspirés continuent à l’écrire.
Pourquoi un Rhin nous sépare-t-il ?
Pour que nous puissions montrer
Comment construire des ponts. (Lina Ritter). »
La dernière citation est un haïku alsacien. En voici l’original, en alémanique :
« Worum trennt uns e Rhi ?
Àss mir zeige chenne,
wie me Brucke bäut »
Il a été question de la version filmée d’une pièce de Gustave Stosskopf. J’en profite pour rappeler que celle-ci connait une nouvelle vie.
Le film, D’r Herr Maire, (M’sieur l’maire), a été produit en 1939 par Félix Beaujon et réalisé par Jacques Séverac. Il vient d’être restauré, est disponible en DVD et a commencé à être présenté dans quelques salles de cinéma de la région.
Le DreylandDichterweg. Le sentier des poètes des trois pays
La littérature d’Alsace fait partie des langues régionales qui partagent une langue dépassant les frontières.
Source
Le Sentier des Poètes des Trois pays, dont on vient de fêter, à Huningue, les dix ans d’existence, a pour singularité de traverser et relier avec la poésie trois pays le long d’un fleuve commun. Il se compose de 30 poèmes en version bilingue d’autrices et d’auteurs de trois nationalités répartis sur 27 stations et 3 panneaux d’information, de part et d’autre du Rhin. Un QR code permet de les écouter. Depuis le haut Moyen Âge, l’Alsace, le pays de Bade du Sud et Bâle sont étroitement liés par leur langue commune, l’alémanique. Le projet de ce sentier, qui a eu pour modèle celui de Munster, en Alsace, a été initié, conçu et développé par l’Association culturelle Elsass-Freunde Basel (les Amis de l’Alsace à Bâle). Sa réalisation a été menée en étroite collaboration avec les communes de Weil am Rhein, Huningue ainsi que le Département des travaux publics et des transports de Bâle-Ville, et grâce à leurs financements.
Nathan Katz et Mistral
Avant de quitter les rives du Rhin vers d’autres contrées et langues, une remarque encore. Nathan Katz a traduit, entre bien d’autres, de Frederi Mistral : La coutigo, une chanson dialoguée entre une mère et son fils. Il a de même transposé en alémanique, du catalan, l’espagnol Joan Maragall ( La légende de Jean Gari à Monserrat et La vache aveugle). J’ignore s’il existe dans les autres langues de tels échanges. Il serait intéressant de le savoir. Fréderic Mistral, rappelons-le, a obtenu le Prix Nobel de littérature en 1904 pour son œuvre en langue d’oc. Il figure bien entendu dans l’ouvrage dont-il est question et vers lequel nous faisons retour avec son célèbre Mireille (Mirèio)
Chansons
Puisqu’il vient d’être question de chanson, je signale que dans mon feuilleton sur la « Guerre des paysans », j’avais mis en avant deux chansons particulières datant de l’époque des évènements : celle du Rosemont, en langue comtoise et celle dite des Armagnacs sur le siège de Wattwiller, en langue germanique. Dans Florilangue, on trouvera L’canchon dormoire, plus connue sous le nom de « P’tit Quinquin ». Elle a été publiée en 1853. Devenue « l’hymne du nord », elle est l’œuvre de Alexandre Desrousseaux, et figure dans le florilège dans une traduction inédite d’Olivier Engelaere. Le début est bien connu : Dors min p’tit quinquin / Min p’tit pouchin / Min gros rojin /Te m’ f ’ras du chagrin / Si te n’dors point qu’à d’main. Mais connait-on le texte intégral ? Il ne manque pas d’une certaine épaisseur.
Restons au picard. Je ne résiste pas au plaisir de partager ce poème spatial de Pierre Garnier sur les différentes prononciations du pivert ou pic-vert, en idiomes picards.
Langues régionales ?
J’ai évoqué la dimension transnationale de l’alémanique. Cela s’applique bien entendu à d’autres langues. L’introduction précise que la notion de « langue régionale » est sujette à discussion.
« D’une part, la situation spatiale, souvent réelle, à laquelle l’appellation veut renvoyer ne correspond pas toujours à la réalité géographique et linguistique. Par exemple, l’occitan-langue d’oc s’étend non seulement sur plus d’une trentaine de départements français mais également jusqu’au nord de l’Espagne et sur une partie des Alpes italiennes. Il constitue donc une langue transrégionale ou extrarégionale et même transnationale. Idem à une moindre échelle pour le picard et le flamand occidental, que n’arrête pas la frontière avec la Belgique, ou encore pour le corse, parlé en Gallura, au nord de la Sardaigne, tandis que basque et catalan enjambent sans difficulté la frontière sud-ouest de la France. D’autre part, on peut se demander si la dénomination ne masque pas une volonté de minoration de la présence de ces langues »
Préoccupations partagées
L’interdit des idiomes maternels à l’école fait partie des préoccupations partagées entre les différentes régions. Ainsi Pierre-Jakez Hélias écrit-il dans l’extrait publié de Cheval d’orgueil :
« nos parents, surtout les Rouges, redoublent la punition de l’instituteur quand il nous a surpris à parler breton dans un endroit où il ne le faut pas »
Bon, mes parents, qui étaient rouges, ne sévissaient pas mais avaient fait le choix de parler français avec moi. Comme entre eux ils parlaient le dialecte quand le sujet de leur conversation n’était pas censé m’intéresser, j’ai tout de même été attiré vers l’idiome de mes grands-parents. Je suis de la génération, il est chic de parler français, le dialecte nous était interdit dans la cour de récréation.
Que de langues !
Je n’entrerai pas dans le détail de toutes les langues. Je me contenterai de pointer quelques généralités. A commencer par leur nombre impressionnant. Si l’on sort de l’hexagone, et c’est l’originalité de Florilangues de le faire, on constate, dans ce que l’on appelle aujourd’hui les départements et régions d’Outre-mer et collectivités d’Outre-mer (DROM-COM), une floraison linguistique encore plus foisonnante.
« La richesse linguistique des territoires d’Outre-mer français est particulièrement multiple et complexe : plus de 50 langues y sont répertoriées par le Ministère de la Culture. Pour simplifier grandement, disons qu’elles correspondent à deux catégories principales : d’une part les langues des populations autochtones, là où elles n’ont pas été exterminées (principalement dans les territoires du Pacifique et la Guyane française) ; d’autre part les créoles à base française, qui comptent le plus grand nombre de locuteurs (aux Antilles, en Guyane et à La Réunion). Il faut y ajouter des langues de type créole avec une autre base que le français (en Guyane) et le cas particulier des deux langues de Mayotte. Enfin, notons que d’autres langues ne figurent pas dans la liste ministérielle : par exemple les langues d’origine indienne, en particulier le tamoul et le gujarati, apportées par deux vagues d’immigration dans la deuxième moitié du XIXe siècle à La Réunion. Ces langues ultra-marines, majoritairement, n’ont pas de production littéraire écrite, alors que les traditions orales, éventuellement chantées, s’imposent comme une constante. Elles constituent d’ailleurs une des sources d’inspiration pour l’écrit, en particulier dans le Pacifique ».
L’archipel aux trente langues
Le nengone, ou p’ene nengone, est la langue kanak parlée dans l’île de Maré.
«L’archipel néo-calédonien, à lui seul, rassemble presque une trentaine de langues, répertoriées par le ministère français de la culture, soit 40 % de la diversité linguistique française ! L’Académie des langues kanak reconnaît quant à elle 40 langues. Toutes sont marquées par des traditions de culture orale plus ou moins abondamment conservées, mais n’ont que rarement produit des publications littéraires écrites, si ce n’est des transcriptions de contes traditionnels. La plupart des écrivains ont en effet choisi généralement la langue française, comme ailleurs dans les anciennes colonies devenues territoires d’outre-mer. Cependant, le début du XXIe siècle a vu l’éclosion d’auteurs qui ont résolument opté pour leur langue ancestrale et maternelle ».
Guyane
Le Rapport sur les langues de la France de Bernard Cerquiglini (1999) cite pour la Guyane douze langues qui répondent aux critères de citoyenneté et de territorialisation posés par la Charte européenne des langues régionales et minoritaires de 1992. Cette dernière n’a toujours pas été ratifiée par la France. Outre le créole guyanais, à base lexicale française, on trouve six langues amérindiennes, appartenant à trois familles : caribe, avec le kali’na (autrefois appelé galibi) et le wayana ; tupi-guarani, avec le teko (ou émerillon) et le wayampi (ou wayãpi), et arawak, avec le palikur (ou parikwaki) et l’arawak-lokono. On trouve aussi quatre langues bushinenge, dont trois à base lexicale anglaise, très proches entre elles : l’aluku (ou boni), le ndyuka, le pamaka (ou paramaka), et un à base lexicale anglo-portugaise, le saamaka (ou saramaka). Les locuteurs de bushinenge sont les descendants des Marrons du Surinam, esclaves révoltés qui ont fui les plantations et développé dans la forêt amazonienne des cultures afrodescendantes originales. Toutes ces langues, sauf le teko, sont transfrontalières, avec le Brésil ou le Surinam. Enfin le rapport cite aussi le hmong, dont les locuteurs, originaires du Laos, ont fondé deux villages en 1977 et 1978.
« Ces langues sont dépourvues de tradition écrite ancienne. […] Depuis les années 1970, on assiste à une floraison de publications, en langue locale ou en bilingue, de contes, récits et mythes de tradition orale ».
Tahiti
J’ai commencé par l’Alsace ce qui respecte aussi l’ordre alphabétique. Dans le même ordre d’idée je terminerai ce compte rendu qui ne se veut pas exhaustif, loin de là, par Tahiti. Cela nous permettra en outre d’aborder une thématique écologique en lien avec la perte des savoirs traditionnels. Voici donc un poème en vers libres de Henri Hiro (1944 – 1990), extrait du recueil bilingue Pehepehe i taù nūnaa / Message poétique
« Avec ironie, l’auteur transforme une activité quotidienne comme la pêche en une situation absurde et comique, mettant en évidence la méconnaissance alarmante des savoirs écosystémiques traditionnels chez les jeunes polynésiens. Ce problème est étroitement lié aux répercussions de la colonisation et de la mondialisation ».
J’espère avoir un peu éveillé votre curiosité. Il ne vous reste plus qu’à commander Florilangues chez votre libraire (le n° ISBN est le 978-2-917111-98-7), à le lire et le faire lire. Son but est que partout sur le territoire de la République, que l’on soit martiniquais ou occitan, alsacien, kanak ou catalan, parisien, lillois, marseillais, dyonisien ou bastiais, sans enfermement régionaliste, on puisse avoir accès à des textes et des auteurs qui ont tous quelque chose de précieux à nous donner. Souhaitons aussi qu’il serve à la formation de nos hommes et femmes politiques présents et futurs.