Moi, correspondant de l’Humanité en RDA (1976-1982)
3. Wolf Biermann (1936 – ) : Ein Liedermacher, un chansonnier*

Ich lebe noch
pardon, wil sag’n
bin noch nicht tot

Je vis encore
pardon, j’veux dire
suis pas encore mort
(Wolf Biermann : Pardon)

Wolf Biermann, un poète et chansonnier d’Allemagne. Catalogue de l’exposition au Musée historique de Berlin. 2023-2024

Ma première année en RDA finira avec ce que l’on nommera l’« affaire Biermann ». Mais, avant de vous en entretenir, je souhaite d’abord évoquer l’histoire et l’œuvre de Wolf Biermann jusqu’à l’année 1976 qui nous concerne. Et dans la tradition du SauteRhin, on commence par un premier texte en allemand suivi de sa traduction française.

„Weggerissen wurde der Vater mir, als ich vier Monate alt war. Diesen Schmerz soff ich am Busen meiner Mutter bei der Gestapo in Hamburg, in der Untersuchungshaftanstalt nahe Planten un Blomen, wohin Emma Biermann zu Verhören einbestellt wurde. Den gleichen Kummer schlürfte ich mit der Kunsthonigmilch in meinem Zimmerchen im Häwelmann-Bett über dem Gustavkanal, wenn unten im Fleet der kleine Schlepper mit eingeknicktem Schornstein die Schuten unter die Brücke Schwabenstrasse in Richtung zum Mittelkanal zog. Diese heillose Wunde blieb lebenslänglich offen, denn ich kann diesem frühen Tod nicht entfliehen. Der Kummer um den Kommunisten, den Arbeiter, den Juden Biermann ist meine Schicksalsmacht, mein guter Geist, mein böser. Er ist das Gesetz, nach dem ich angetreten bin. So muss ich sein, so bleibe ich. Marx hin, Marx her — ich konnte auf meinem langen Weg an keiner Wegscheide je diesem Fatum entfliehen. Mein Kummer blieb lebendig und machte Metamorphosen durch: Er stumpfte nicht. Er hat sich bis heute immer wieder erneuert, hat sich gewandelt, zusammen mit mir, im Umbruch der Zeiten. Durch ihn bin ich ein frecher Zweifler geworden, dann ein frommer Ketzer, ein tapferer Renegat des Kommunismus. Ein todtrauriges Glückskind in Deutschland, ein greises Weltendkind. Dieser eingeborene Kummer um den Vater war mein Luftholen seit 1937, war mein asthmatisches Japsen seit den Bombennächten in Hammerbrook 1943. Dieser eine Grundkummer ist mein Schreien, mein Quasseln, mein Stottern, all mein Singen, mein Mut, mein Übermut, mein Gelächter, mein Schweigen. Dieser polit-genetisch gezeugte Kummer wurde all mein vegetativer Hass, aber auch meine angelernte Lust am Leben. Der Kummer um meinen Vater blieb meine verwüstbare Hoffnung, meine bedrohte Liebe“.

(Wolf Biermann : Warte nicht auf bessre Zeiten. Die Autobiographie. Propyläen. 2016. S.7)

« Mon père m’avait été arraché, j’avais quatre mois. Cette douleur, je l’ai bue au sein de ma mère au siège de la Gestapo à Hambourg, dans le centre de détention provisoire près de Planten un Blomen, où Emma Biermann avait été convoquée pour un interrogatoire. Je sirotais le même chagrin avec le lait au miel artificiel dans ma petite chambre, dans mon lit de petit Häwelmann [Jean le Mignot (Theodor Storm)], au-dessus du Gustavkanal, lorsqu’en bas, dans le Fleet, le petit remorqueur à la cheminée pliée tirait les gabares sous le pont de la Schwabenstrasse, en direction du Mittelkanal. Cette terrible blessure est restée ouverte toute ma vie, car je ne peux pas échapper à cette mort prématurée. L’affliction pour le communiste, l’ouvrier, le juif Biermann est la force de mon destin, mon bon esprit, mon mauvais esprit. Il est mon héritage. C’est ainsi que je dois être, c’est ainsi que je reste. Marx ou pas, à aucun croisement de mon long parcours, je n’ai jamais pu échapper à cette fatalité. Mon chagrin est resté vivant et a subi des métamorphoses. Il ne s’est pas émoussé. Il n’a cessé de se renouveler jusqu’à aujourd’hui, il s’est transformé, en même temps que moi, dans le bouleversement des temps. Par lui, je suis devenu un sceptique insolent, puis un pieux hérétique, un vaillant renégat du communisme. Un enfant heureux en Allemagne, triste à mourir, un enfant du monde très âgé. Ce chagrin inné pour le père a été mon poumon depuis 1937, mon halètement asthmatique depuis les nuits de bombardement à Hammerbrook en 1943. Ce chagrin fondamental est mon cri, mon bavardage, mon bégaiement, tous mes chants, mon courage, mon arrogance, mes rires, mon silence. Ce chagrin engendré politiquement et génétiquement est devenu toute ma haine végétative, mais il a aussi formé mon goût de vivre. Le chagrin pour mon père est resté mon espoir ravageur, mon amour menacé ».

(Wolf Biermann : Ma vie de l’autre côté du Mur. Autobiographie. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. Calmann Levy. 2019. p. 9-10)

Wolf Biernann est né il y aura bientôt 90 ans, le 15 novembre 1936 à Hambourg d’un père, Dagobert, communiste et juif, ouvrier aux chantiers navals et d’une mère, Emma, ouvrière, communiste également. Tous deux étaient militants du KPD, parti communiste d’Allemagne. Le père fut arrêté par la Gestapo, une première fois, en 1933, et, à nouveau, en 1936. Condamné à 7 ans de prison, il est, en 1943, transféré de la prison de Brême à Auschwitz où il sera exécuté. En 1944, Emma sauve son fils de l’incendie de Hambourg en plongeant avec lui dans le canal. Engagé dans le mouvement de jeunesse communiste, il participe en 1950 à une délégation de jeunes pionniers ouest-allemands invités à une rencontre allemande de la jeunesse à Berlin-Est. Il en ramènera sa première guitare. Il avait déjà été initié au piano.
En 1953, peu après la mort de Staline, et peu avant les soulèvements ouvriers du 17 juin, il émigre en RDA, devient citoyen de l’Allemagne de l’Est. Il y passera son baccalauréat dans un internat près de Schwerin. Puis il entreprend des études, d’une part, d’économie politique et, d’autre part, de mathématiques et de philosophie à l’Université Humboldt. De 1957 à 1959, il sera élève-assistant à la mise en scène au Berliner Ensemble, le théâtre de Brecht et d’Hélène Weigel. Après la construction du Mur, en 1961, il fonde et dirige jusqu’à son interdiction, en 1963, le BAT, Berliner Arbeiter und Studententheater. Brigitt Soubeyran lui fait découvrir les Frères Jacques, les chansons de Prévert et Cosma, Georges Brassens. Il adapte et interprète Le temps des cerises. Sa rencontre avec le compositeur Hans Eisler, qui composa tant de musiques pour les textes de Brecht, sera cependant décisive.

*Liedermacher

Il sera donc un Liedermacher, faiseur de chanson, terme qu’il popularisera. L’on pourrait traduire cela  par ouvrier de la chanson, ouvrier au sens de celui qui œuvre. Le mot souligne aussi la dimension artisanale de son art de la chanson. Si son sens ne s’était réduit à la connotation d’humoriste de cabaret, on aurait pu utiliser le mot chansonnier, au sens ancien de celui qui composait des chansons (paroles et musique). Michelet donne l’exemple de Béranger, autre référence française pour Biermann. « Nous avons vu Béranger, dans sa forme exquise et noblement classique, devenir le chansonnier national (Michelet, Le Peuple,1846, p. 195).

Une soirée poétique à l’Académie des Beaux-Arts. Berlin-Est, 11 décembre 1962

Invitation de Stephan Hermlin à une soirée poétique pour jeunes inconnus inédits

L’Académie des Beaux Arts de Berlin-Est avait été créée en 1950 comme « la plus élevée » dans le domaine de l’art de la RDA. Elle devait avoir, au départ, une fonction consultative mais n’allait pas tarder à être instrumentalisée par l’État et le SED (Parti communiste est-allemand).
L’écrivain Stephan Hermlin, dans sa fonction de secrétaire de la section poésie et culture de la langue (Dichtkunst und Sprachpflege), avait invité, par petites annonces dans la presse, les jeunes poètes du pays à lui envoyer leurs travaux inédits. Il en recevra plus d’un millier de 150 auteurs.
La soirée poétique eut lieu le 14 décembre 1962. L’amphithéâtre de 400 places était plein. Le contexte semblait favorable. Une véritable fièvre poétique était en cours. Gerhard Wolf avait publié une première anthologie de jeune poésie. Et, de Moscou, venait un sentiment de dégel avec les lectures publique du poète russe Evgueni Evtouchenko.
Hermlin évoqua ce dernier et débuta la soirée en faisant entendre des chansons enregistrées de Biermann puis il lut lui-même 63 poèmes d’une quinzaine d’auteurs. Parmi eux, pour n’en citer que quelques-uns, Rainer et Sarah Kirsch et un certain Volker Braun qui se taille un franc succès.
De Volker Braun, alors étudiant en philosophie à Leipzig, absent de la soirée, Hermlin avait lu, entre autres poèmes, Vorläufiges (Provisoire) et Anspruch (Annonce). Dans le premier de ces textes, l’auteur souhaite que le moment actuel de la société soit considérée comme provisoire. Non pas comme un provisoire qui dure mais un provisoire à développer. Dans le second, qui clôt, sous les applaudissements, la première partie de la soirée, le poète envoie au diable le « tout-cuit », l’« insipide rôti « . Il veut que l’on annonce ses « désirs à cor et à cri », réclame de « l’expérimentation » pas de « routines à col dur » ni de recettes toutes faites mais du « semi-fini à vie » dans un « État de débutants » :

„Für uns sind die Rezepte nicht ausgeschrieben, mein Herr.
Das Leben ist kein Bilderbuch mehr, Mister, und keine peinliche Partitur, Fräulein
Nix zum Herunterdudeln! Hier wird ab sofort Denken verlangt.
Raus aus den Sesseln, Jungs! Feldbett — meinetwegen.
Nicht so feierlich, Genossen, das Denken will heitere Stirnen !
Wer sehnt sich hier nach wilhelminischem Schulterputz ?
Unsere Schultern tragen einen Himmel voll Sternen. „

« Les recettes ce n’est pas pour nous, monsieur
La vie n’est plus un livre d’images, mister, ni une partition tatillonne, mademoiselle
Au clou les rengaines ! Ici la pensée est réclamée d’urgence
Ouste ! Sortez des fauteuils, les gars ! Un lit de camp — si ça vous chante.
Une mine moins solennelle, camarades, les pensées veulent des fronts sereins !
Qui donc ici regrette les épaulettes prussiennes ?
Nos épaules portent un ciel tout rempli d’étoiles. »

(Volker Braun : Provocations pour moi et d’autres. Traduction Alain Lance. PJ Oswald. 1970. p. 12-15)

Wolf Biermann raconte :

« Dans un mélange de jalousie et d’admiration, j’entendis pour la première fois les vers de Volker Braun. Ils collaient parfaitement avec cette nouvelle ère que nous appelions sans doute tous de nos vœux, car la libéralisation survenue en Union soviétique devait être une renaissance, une résurrection du communisme. […] En lisant les poèmes de Volker Braun, Hermlin prouvait que nous avions désormais nous aussi en RDA un Vladimir Maïakovski démocratique allemand ». (Autobiographie citée. p. 76)

Hermlin lit trois textes de Biermann, puis plein d’autres dont un sonnet de Rainer Kirsch : Meinen Freunden, den alten Genossen (A mes amis, les vieux camarades). Il s’adresse aux vieux camarades qui se plaignent de l’impatience de la jeunesse considérant qu’elle vit dans des lits tout faits, dans des maisons qu’ils ont bâties pour eux. Ils n’auraient donc plus qu’à vivre des jours heureux.

Rainer Kirsch Vieux camarades

Dans la seconde partie de la soirée, un certain nombre d’auteurs interviennent directement eux mêmes. Après avoir entendu Rainer Kirsch, Biermann sort un texte de la poche de sa veste. Il s’adresse lui aussi « aux vieux camarades ». Il lit : An die alten Genossen / Aux vieux camarades :

Bierm._Vieux camarades_bilingue-2 col

Pour Biermann cette soirée sera sa première et pas loin de devenir la dernière de ses apparitions publiques en RDA.
Ensuite, la discussion s’enflamme autour des pages culturelles du quotidien Neues Deutschland, organe central du SED. Hermlin s’était plaint que, depuis dix ans, on n’y lisait plus aucun de ses poèmes. Et, qu’en lieu et place, on trouve des textes de propagande. Et Biermann renchérit. Ils sont soutenus par le sculpteur Fritz Cremer et par le maître du photomontage, John Heartfield. Du haut de la salle tombe un: « C’est un cercle Petöfi qui se crée ici ». Référence est faite aux forums créés lors de la révolte hongroise de 1956. Dans le même ordre d’idée, le responsable des pages culturelles de Neues Deutschland accuse le débat d’être « manipulé » visant à créer une « plateforme » contre son journal. Comme mu par un ressort, Stephan Hermlin se lève et, pointant le doigt vers le haut de la salle, il dit : «  je vous mets en garde. Ce n’est pas un débat manipulé qui a lieu ici ! je vous mets en garde ! Je n’accepterai pas une seconde fois un tel argument. Ce qui se déroule ici est une prise de parole tout à fait objective, tranquille, vivante et de prise de parti ».
L’heure des poètes avait sonné. Certes, on y avait cassé un peu de bois dans la bonne humeur . Mais, au lieu de reconnaître cela comme une bonne nouvelle, celle d’avoir une nouvelle génération de poètes,  les dinosaures du Politburo sortiront avec vulgarité leurs gros sabots crottés de bêtise. L’idéologue en chef, Kurt Hager, déclarera au congrès du SED de mars 1963 :

« La soirée poétique de l’Académie, qui s’est tenue à l’initiative et sous la responsabilité du camarade Stephan Hermlin a servi de prétexte à des remarques insultantes envers l’organe central du parti et à la diffusion de poèmes imprégnés de pessimisme, d’ergotages ignorants et d’hostilités envers le Parti »

Il a aussi reproché à cette soirée une « exagération du problème des générations ». Or, il était devenu bien réel. Maxim Leo exprime cela très bien, me semble-t-il, lorsqu’il écrit :

« Nouvelle foi contre ancienne souffrance : tel était le pacte fondateur de la RDA.
Ainsi s’explique aussi la fidélité enthousiaste avec laquelle Gerhard et Werner, [les deux grands-pères du narrateur] sont restés liés à ce pays jusqu’à sa triste fin. Ils n’ont jamais pu voir le grand mensonge qu’était ce grand rêve – parce que leurs propres mensonges existentiels auraient été révélés
Et leurs enfants ? Projetés dans l’univers onirique de leurs pères, ils ont dû partager leurs rêves, qu’ils l’aient voulu ou non. Ils ne connaissaient pas le pacte originel. Et comme ils n’avaient rien à surmonter ni à dissimuler, la foi leur pesait lourd. Ils voyaient la pauvreté, les mensonges,, la mesquinerie, la méfiance. Ils entendaient les phrases creuses des pères qui chantaient les louanges du futur. Une grande partie de l’euphorie et de l’énergie s’est déjà dissipée à ce moment là. »

(Maxim Leo : Histoire d’un Allemand de l’Est. Trad. Olivier Mannoni. Acte Sud. 2010. p.201)

Par ailleurs, le primat du collectif sur l’individu nécessitait une révision. Il était devenu temps de pouvoir dire je. L’initiateur de la soirée poétique, Stephan Hermlin, sera contraint à l’autocritique, d’abandonner sa fonction de secrétaire de la section poésie et culture de la langue au sein de l’Académie ainsi que celle de vice-président de l’Union des écrivains.
Quelques textes de Biermann paraîtront tout de même dans des anthologies. Il fera aussi quelques apparitions, à l’Est, notamment dans le cadre d’un concert de jazz où il interprétera quelques chansons au contenu sévèrement contrôlé. Il sera même autorisé à se rendre en Allemagne fédérale pour participer à des spectacles dans le cadre des marches pascales pour la paix. Il y avait déjà, du côté du pouvoir, le secret espoir qu’il y resterait ou du moins y commettrait un faux-pais permettant de lui interdire le retour. A partir de la fin de l’année 1965, ce sera le black-out total, ce qui n’empêchera pas ses textes et chansons enregistrées de circuler sous le manteau. En septembre 1965, paraît, à l’Ouest, chez Klaus Wagenbach sous le titre Die Drahtharfe (La harpe des barbelés), un premier recueil de poèmes, ballades et chansons, suivi, en 1968, de Mit Marx-und Engelszungen (Avec les langues de Marx et Engels) et, en 1970, Der Dra-Dra. Ainsi que des disques notamment, en 1968, Chausseestraße 131, enregistré dans son appartement. Le bureau politique du SED y voit la preuve que Biermann s’est jeté dans les bras de « l’ennemi de classe ». L’étau se resserre. Il ira jusqu’à la suppression de la diffusion d’un concert de Joan Baez qui avait dédié sa chanson Freedom, freedom à Wolf Biermann. L’assaut final aura lieu en décembre 1965 au 11ème plenum du Comité central du SED.

«  La transformation par l’État de Biermann en non-être public s’officialise le 23 février 1966 lorsque le secrétariat du SED discute de l’écrasement politique et idéologique des opinions de Havemann, Heym, Biermann et Bieler et de leur isolement politique et prononce un interdit de publication et de représentation publique. »

(Marcus Heumann : Der öffentliche Biermann 1962 bis 1965. Catalogue de l’exposition Wolf Biermann. Deutsches Historisches Museum. 2023-24. Ch. Links Verlag. p. 59)

Un mot sur les personnes associées ici dans une même réprobation :

Robert Havemann,(1910-1982), communiste et résistant, était depuis 1950 directeur de l’Institut physico-chimique de l’Université Humbold à Berlin-Est après un interdit professionnel à l’Ouest en raison de son engagement contre la bombe thermonucléaire (Bombe H). Il était également titulaire de la chaire de physico-chimie. En 1951, il adhère au SED et déclare à cette occasion être membre du KPD (Parti communiste d’Allemagne) depuis 1932. Il sera député et membre du mouvement de la paix est-allemand. A ce titre, il se rendra en 1961 à Lambaréné pour y rencontrer le prix Nobel de la paix, Albert Schweitzer. Il salue la construction du Mur dans l’illusion que les bouches allaient pouvoir s’ouvrir, vire sa cuti stalinienne et engage une lutte contre le dogmatisme et la liberté de pensée. Seule la discussion ouverte fait progresser les sciences, affirme-t-il. En 1963-64, il prononce une série de conférences sur le thème : problèmes philosophiques de certains aspects des sciences naturelles. Elles seront reproduites et circuleront dans le pays. Elles seront également publiées en Allemagne de l’Ouest sous le titre Dialectique sans dogme ? Il accorde aussi quelques entretiens à la presse ouest-allemande, ce qui est un crime de lèse-dictature du prolétariat. En mars 1963, il est exclu du SED et frappé d’interdit professionnel comme « traître à la cause du pouvoir ouvrier et paysan ». Il est dès lors assigné à résidence jusqu’à la fin de sa vie. Il avait exposé que :

« Freiheit ist nur erstrebenswert, ist nur moralisch, die nicht die Freiheit einzelner ist, sondern die Freiheit aller […]. Freiheit ist nicht in dem Sinne Einsicht in die Notwendigkeit, daß man jeweils nur eine einzige notwendige Sache tun kann. Sondern wahre Freiheit haben wir erst, wenn es für unser Tun und Lassen eine breite Skala von Möglichkeiten gibt. Je mehr man nicht tun darf, um so weniger Freiheit. »

« Seule était digne d’effort, et morale, la liberté qui n’est pas seulement celle de quelques-uns mais celle de tous […]. En ce sens la liberté n’est pas compréhension de la nécessité qui ne permettrait de faire qu’une seule chose. Nous n’aurons de liberté véritable que si elle offre un large éventail de possibilités pour faire ou ne pas faire. Plus nous n »avons pas le droit de faire, moins nous avons de liberté » (Source)

L’écrivain allemand Stefan Heym (1913-2001). Il avait obtenu la nationalité américaine en 1943 et accompagné, en Europe, les troupes US dans une « compagnie mobile de radiodiffusion ». A la fin de la guerre, il participe comme journaliste à l’entreprise de rééducation des Allemands. Il s’installe en RDA en 1953. L’ire du SED portera sur son roman très documenté Le jour X , plus tard intitulé 5 jours en juin, sur le soulèvement ouvrier de juin 1953. Il se verra quelque temps interdit de publication. Il fait partie de ceux – dont Werner Bräunig et Heiner Müller – qui seront vivement attaqués par Erich Honecker au 11ème plenum du SED, en décembre 1965. Voir ici.

E. Honecker dira à propos de Biermann :

«  Les soi-disant poèmes de Biermann caractérisent son comportement petit-bourgeois et anarchiste, son arrogance, son scepticisme et cynisme. Biemann trahit aujourd’hui avec ses chansons et poèmes les positions socialistes fondamentales. Ce faisant, il bénéficie du soutien et de la promotion de quelques écrivains, artistes et autres intellectuels . Il est temps de contrer la diffusion de thèses étrangères et nuisibles et de sous-produits non artistiques qui montrent en même temps des traits fortement pornographiques » (Catalogue cité de l’exposition Wolf Biermann. p. 56)

Chansons et poèmes que bien entendu personne n’était censé connaître.

Manfred Bieler (1934-2002) est un écrivain, auteur notamment du roman et du scénario du film Das Kaninchen bin ich (Le lapin c’est moi, ou C’est moi le lapin ) produit par les studios de la DEFA, mis en scène par Kurt Maetzig. Il sera et restera interdit jusqu’à la fin de la RDA pour son contenu critique envers le système judiciaire est-allemand. Il dénonce le comportement carriériste d’un juge. On trouvera ici une description du film.

Biermann lui-même évoquera ce plénum ainsi :

« Outre le cinéaste, Robert Havemann, Stefan Heym et Wolf Biermann eurent droit aux honneurs princiers d’Erich Honecker dans un discours féodal qui fut publié. Pour ce qui me concernait, c’est à-dire mes poèmes et mes chansons, le dauphin d’Ulbricht ne diagnostiquait pas seulement des maladies relevant de l’hostilité à l’État et au Parti, mais aussi cette syphilis esthétique à laquelle on donnait le nom de pornographie. La machine de la propagande tournait à plein régime. Sur des pages entières de Neues Deutschland et dans tous les journaux d’arrondissement de Schwerin à Leipzig et à Dresde, c’étaient les mêmes tirades haineuses. Et en garniture, préparée en petites bouchées vénéneuses, l’âme du peuple en ébullition, c’est-à-dire des citations de militants indignés au sein des entreprises du peuple et des coopératives de production agricole. Les témoignages de loyauté servile des artistes fidèles à l’État et des collègues écrivains dévoués au Parti. […] Ce qui se produisait à présent n’avait plus rien à voir avec les petites interdictions occasionnelles précédentes. Mais la condamnation totale avait aussi quelque chose de libérateur car, lorsqu’on est pris dans ce type de catastrophe existentielle, on ne peut pas rester tel qu’on était. Ou bien l’on est assez opportuniste pour courber l’échine, ou bien on se radicalise au point de devenir plus féroce qu’on ne l’est réellement. Cela aussi m’apparut alors avec la clarté d’une image d’Épinal ».

(Wolf Biermann : Ma vie de l’autre côté du Mur. Autobiographie. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. Calmann Levy. 2019. p. 121)

Accentuer la critique tout en ne cèdant pas à la paranoïa. Ce sera la Ballade de la Stasi (1967), une ballade satirique qui décrit son rapport à la surveillance de la police secrète.

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Ballade de la Stasi

On pourrait penser que dans une telle situation, il faudrait se durcir, se blinder. Mais tel ne semble pas être le point de vue du poète si l’on en croit cette chanson intitulée Ermutigung, encouragement, écrite en 1967. Ce texte, dédié à Peter Huchel, a été publié pour la première fois en 1968 dans le recueil paru aux éditions Klaus Wagenbach intitulé Mit Marx- und Engelszungen. (avec les langues de Marx et Engels). Peter Huchel était un poète de RDA. Il fut directeur de la radio de Berlin en 1945, puis rédacteur en chef de la revue littéraire Sinn und Form en 1948. Il sera contraint à en démissionner, en 1962. Une première tentative de le démettre avait échoué grâce à l’intervention de Bertolt Brecht. Il est assigné à résidence. On a fait courir le bruit qu’il ne voulait voir personne. En 1966, Biermann, qui avait cru cela, finit par lui rendre visite et, écrit-t-il, « alors que j’avais tant besoin d’encouragement, je retournai l’arme contre ceux qui la tenaient. La main légère, je lui écrivit une nouvelle chanson comme si elle avait toujours été là ».(oc.p.132)

Ermutigung (Pour Peter Huchel)

Encouragement (Pour Peter Huchel)

« Dis, ne te laisse pas endurcir par ces temps si durs. Ceux qui sont trop durs se cassent, ceux qui sont trop pointus piquent. Et se brisent juste après. Et se brisent juste après.
Dis, ne deviens pas amer par ces temps d’amertume. Les dominants tremblent — une fois que tu es derrière les barreaux — Mais pas face à ta souffrance. Mais pas face à ta souffrance.
Dis, ne te laisse pas effrayer par ces temps d’effroi. C’est bien ce qu’ils recherchent, que nous baissions les armes avant même la grande bataille. Avant même la grande bataille.
Dis, ne te laisse pas user, fais usage de ton temps. Tu ne peux pas disparaître, tu as besoin de nous. Et nous de ta sérénité. Et nous de ta sérénité.
Nous n’allons pas nous taire en ces temps de mutisme. La verdure sort des rameaux, Montrons-le donc a tous pour qu’ils soient au courant. Pour qu’ils soient au courant ».

Ce genre de texte est un exemple pour Fritz J. Raddatz du travail poétique de Biermann allant au-delà d’une littérature de protestation. Il réussit le mieux, écrit-il, quand « il retient la protestation à grands cris et la ramène en mode mineur, en complainte, donc ». Encouragement est pour lui remarquable en ce qu’elle a « la tendresse d’un poème d’amour et qu’elle ne fanfaronne pas d’un poing hurlant l’amère expérience mais l’exprime doucement, de manière caressante presque avec sagesse ». (Fritz J. Raddatz : Traditionen und tendenzen. Materialien zur Litteratur der DDR. Suhrkamp 1972. p. 193)

Parlons musique

La musique, chez Biermann, est  pour beaucoup, mais pas seulement, dans un rapport entre voix et guitare. Dans la chanson de Hölderlin, par exemple, il fait appel à l’harmonium ou, ailleurs, il utilise aussi les techniques disponibles en studio. Il ne s’agit pas de transformer le texte en musique mais de travailler sur leur combinaison. « La musique attire l’attention sur les textes tout en déployant leur potentiel rythmique et expressif », écrit Sabine Sanio. J’ai déjà évoqué l’importance des chansons de B. Brecht et Hans Eisler.

« La rencontre avec Hanns Eisler, en 1960, a été décisive. En effet, Eisler critique les premières chansons de Biermann et l’encourage à dissocier la musique et le texte, à introduire le conflit qui est l’objet du texte à l’intérieur même de la forme musicale. Il lui enseigne «que la musique ne doit pas être seulement un moyen de transport» pour les paroles, un « carrosse dans lequel on véhicule un texte ». Elle est elle même un moyen d’expression, et non une illustration redondante ou enjôleuse, et doit traduire, par son opposition au texte, la tension qui motive le chanteur. »

(Christian Klein : Guerre et paix dans les chansons de Wolf Biermann de 1960 à 1972. En ligne)

Toujours dans le catalogue de l’exposition Biermann, la musicologue Sabine Sanio conclut :

« Biermann évite le beau son et élargit dans ses chansons le spectre des sonorités avec des bruits, des balbutiements, des soupirs, des piaillements joyeux, des rires et des cris. Qu’elle soit chant de protestation ou d’amour, sa musique rit, pousse des cris de joie, elle secoue, dérange, renonce à l’harmonie, au groove. La guitare devient caisse de résonance et instrument de percussion sur lequel Biermann frappe tantôt légèrement tantôt fortement. La voix aussi est instrumentale ».(Cat.cité p.95-107)

« Et quand nous fûmes à la rive ».

L’une de mes chansons préférées est la suivante, de 1976 :

Ufer bilingue

L’immobilisation du canot et de ses occupants contraste avec le mouvement des poissons et de l’avion. Leur reflet dans l’eau donne l’impression que les premiers volent et que le second flotte. Partir, rester ? Partir implique la perte de celles et ceux que l’on laisse derrière soi. Pour nous se poserait, en outre, la question : partir, oui, mais pour aller où ? Selon l’indication de l’auteur, la chanson est inspirée par un sonnet de Shakespeare, le sonnet 66. Le voici dans la traduction de Victor Hugo :

«Lassé de tout, j’invoque le repos de la mort : lassé de voir le mérite né mendiant, et la pénurie besoigneuse affublée en drôlerie, et la foi la plus pure douloureusement violée,
Et l’honneur d’or honteusement déplacé, et la vertu vierge brutalement prostituée, et le juste mérite à tort disgracié, et la force paralysée par un pouvoir boiteux,
Et l’art bâillonné par l’autorité, et la folie, vêtue en docteur, contrôlant le talent, et la simple loyauté traitée de simplicité, et le Bien captif serviteur du capitaine Mal…
Lassé de tout cela, je voudrais m’y soustraire, si pour mourir je ne devais laisser seul mon amour. »

Pour l’écouter. Extrait de Wolf Biermann Re:ImaginedLieder Für Jetzt! Un CD récent (2024) avec de jeunes interprètes à côté de l’auteur-compositeur :

Je ne retiens ici que les chansons de 1976 et d’avant cette année-là, où il créera encore La ballade de l’icare prussien, que j’aime bien aussi. Elle avait été inspirée par une promenade en compagnie du poète américain, Allen Ginsberg, sur le pont de la Friedrichstrasse où, au milieu de la rambarde en fonte, se trouve un aigle prussien de même alliage. Il se fait alors photographier devant, de telle sorte que les lourdes ailes semblent sortir de ses épaules. Ce texte, dira plus tard Biermann, allait devenir une prophétie autoréalisatrice.

icare bilingue

Le concert de Cologne, 13 novembre 1976

Wolf Biermann pendant le concert de Cologne.(Source)

En 1976, Biermann fut invité par le puissant syndicat IG Metall à effectuer une tournée en Allemagne de l’Ouest dans le cadre du mois de la jeunesse. Plus précisément, c’est de cette dernière que venait l’initiative. Biermann sceptique fait une demande de visa et l’obtient assez facilement. Il ne savait pas encore que la direction du SED avait décidé que quoi qu’il arrive, quoi qu’il y chantât quand bien même ce ne serait que Frère Jacques, il n’avait droit qu’à un aller sans retour. Mais la question n’était pas absente de son esprit. L’existence de l’eurocommunisme lui avait donné l’illusion que quelque chose était entrain de bouger, que les pays de l’est pouvaient être réformables.Ou encore, qu’à la suite de la conférences des partis communistes d’Europe, siégeait au bureau politique du SED un potentiel Alexander Dubček, initiateur, avec d’autres, du Printemps de Prague.

Le premier concert eut lieu à Cologne. Après onze années d’absence de scène, ne se produisant que dans son appartement de la Chausseestrasse pour les amis, le voilà propulsé devant 7000 personnes à la Sporthalle de Cologne. A la fois salle de sport, elle contenait un vélodrome et une patinoire et salle de spectacle, les Rollings Stones et bien d’autres s’y sont produits.
Arrivé dans la salle, ce 13 novembre 1976, date anniversaire de son père exécuté à Auschwitz en 1943, Biermann se rend compte que le passage de l’appartement à la grand salle se fait aisément grâce à la technique :

«  je réglai la balance en un clin d’œil sur la gigantesque scène du vieux vélodrome de Cologne.[…] La sonorisation était ultra moderne, je m’entendais aussi bien que si je ma trouvais face à moi-même. Ce miracle technique était le produit d’une machine électrique qui retardait les signaux sonores. Je pouvais chanter aussi normalement dans le hall que dans mon salon.[…] J’avais la frite comme on dit aujourd’hui avec désinvolture. Les textes étaient bien installés dans ma tête, mes doigts se déplaçaient sur la guitare comme des somnambules. » (Autobiographie p. 227 et 228)

Le concert combinant poèmes et chansons durera 4 heures 30, ce qui montrait, ajoutera-t-il, qu’il lui manquait l’expérience de son économie,. Il était placé sous la devise : Je préférerais être parti / Et je préfère rester ici. Tout au long de la soirée, il précisera qu’ici, la RDA, est là où il se trouve sur scène et que le public pour lequel il chante est en Allemagne fédérale. Il y déploie, en outre, ses talents scéniques, maniant l’ironie, les mimiques, une gestuelle, des rires qui donne à tout cela un côté bon enfant espiègle. Concédant à un dialogue avec le public, il se livrera à un numéro d’équilibriste entre critique sévère, d’un côté, et, de l’autre, la conviction que la RDA était une expérimentation qui ne demandait qu’à être poursuivie. La première chanson du récital donne pour ainsi dire le ton. Son titre : So soll es sein, so wird es sein / il doit en être ainsi et il en sera ainsi.

« Comme ci ou comme ça, la terre sera rouge : soit rouge vie soit rouge mort […] La RFA a besoin d’un PC [parti communiste] fort comme je le vois grandir et mûrir sous le soleil de l’Italie ».

A l’ouest l’eurocommunisme donc. Et à l’est ? La chanson s’interrompt pour évoquer le texte de Rosa Luxembourg sur La Révolution russe dans le tome IV des œuvres complètes paru en RDA dont il cite l’extrait suivant :

« Sans élections générales, sans une liberté de presse et de réunion illimitée, sans une lutte d’opinion libre, la vie s’étiole dans toutes les institutions publiques, végète, et la bureaucratie demeure le seul élément actif. La vie publique s’endort progressivement ; quelques douzaines de chefs de partis, animés d’une énergie inépuisable et d’un idéalisme sans bornes, dirigent et gouvernent ; le pouvoir réel se trouve aux mains d’une douzaine d’entre eux doués d’une intelligence éminente ; et l’élite ouvrière est invitée de temps en temps à assister à des réunions pour applaudir aux discours des dirigeants et voter à l’unanimité les résolutions proposées; au fond, donc, un gouvernement de coterie, une dictature, certes pas la dictature du prolétariat, mais la dictature d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature dans le sens bourgeois, dans le sens d’une hégémonie jacobine ».

Biermann reprend la chanson : La RDA a enfin besoin / De la démocratie rouge de Rosa ! Ëtes -vous d’accord ? Alors chantez / il doit en être ainsi et il en sera ainsi. Un autre couplet dit également que la révolution elle-même se révolutionne, en commençant par se jeter la première pierre.
Le récital se termine par la ballade du cameramen chilien. Il n’est pas nommé mais il s’agit de Leonardo Henrichsen, le photojournaliste qui avait filmé son propre meurtre, abattu par l’armée, pendant le coup d’état de Pinochet contre le gouvernement d’Unité populaire de Salvador Alennde au Chili. Et notre lutte continue là où le film s’arrête

La ballade finale sera celle de l’Icare prussien évoquée plus haut et qui était à ce moment-là une toute nouvelle composition. On l’écoute :

Il s’était volontairement abstenu d’interpréter les chansons les plus vivrulantes contre les dirigeants de la RDA.

En route vers Bochum, lieu du deuxième concert de la petite tournée, il apprend, dans la voiture, à la radio, qu’il ne pourra pas retourner dans son pays, sa déchéance de citoyenneté a été prononcée, le 16 novembre. Il annule aussitôt la deuxième soirée.
Le concert de Cologne avait été retransmis en live à la radio par le Westdeutsschn Rundfunk (WDR) puis, 3 jours plus tard, le 19, intégralement par la première chaîne de télévision allemande de 22H 30 à 2h30 du matin. 22H30 ! Elle devait initialement débuter à 20h15. L’horaire a été décalé notamment sur pression des partis chrétiens-démocrates (CDU-CSU). On n’allait tout de même pas passer le récital d’un communiste à une heure de grande écoute !
Je l’ai regardé chez Pelle, le correspondant du journal du parti communiste danois et sa femme Mercedes, membre du PC espagnol. En me rendant chez eux à pied, j’ai pu observer les volets clos derrière lesquels tout le monde regardait la télévision ouest-allemande. Nous nous sommes régalés.

L’histoire du chansonnier tu ne la connaissais pas comme tu viens de la raconter. J’en avais cependant déjà entendu parler et eu quelque aperçu de son talent à travers les livres et disques publiés en Allemagne fédérale.

Le 17, un certain nombre d’écrivains se réunissent autour de Stephan Hermlin, au domicile de ce dernier pour rédiger un texte de contestation qu’ils transmettent à Erich Honecker (dont Hermlin était un ami personnel) et à Neues Deutschland avec prière de le publier. Ils se garderont bien de faire. La tactique primitive consistait à pousser les contestataires à s’exprimer dans les medias occidentaux de façon à pouvoir dire, vous voyer bien, ils s’expriment « chez l’ennemi ». A partir de là commence pour moi, l’« affaire » proprement dite. Le terme est assez impopre dans la mesure où elle n’en deviendra une qu’après la publication de cette protestation. Elle marque une césure dans l’histoire de la RDA

Je vous en parlerai dans le prochain article : Une protestation de césure dans le « cas » Biermann

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Moi, correspondant de l’Humanité en RDA (1976-1982)
2. Ouh là là, la dictature du prolétariat

Je suis donc arrivé en RDA, comme envoyé spécial permanent de L’Humanité, en début d’après midi du 24 février 1976, à bord d’un Tupolev 134 de la compagnie polonaise LOT qui desservait Paris/Berlin-Est/Varsovie. Accueilli, cette fois-ci, par un représentant du secteur presse du Ministère des affaires étrangères est-allemand. Cela signifiait que j’aurais à faire donc, même si les différences ne sont pas significatives, avec un représentant de l’État est-allemand et non avec le SED, parti socialiste unifié d’Allemagne, en fait le parti communiste, l’unifié était une fiction, ou avec le quotidien Neues Deutschand, organe central du parti qui versait mon salaire.

Mon bureau Karl Marx Allee sans doute dans les années 1979-80. Photographié par mon ami Armin Herrmann, photographe indépendant en RDA.

D’emblée, la conversation avait porté sur le Congrès du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS) qui s’était ouvert le jour même à Moscou. Me signalant que « Berlinguer y était », mon interlocuteur me demanda qui représentait le PCF : « Plissonnier n’est-ce pas ? ». Comme s’il ne le savait pas. Le sous-entendu était clair : alors qu’Enrico Berlinguer, secrétaire général du Parti communiste italien s’était rendu à Moscou, Georges Marchais, secrétaire général du Parti communiste français (PCF) était, lui, resté à Paris. Et où est le problème ? Il y avait là une rupture avec une très vieille tradition qui voulait que les délégations aux congrès du PCUS soient menées à leur plus haut niveau. Les relations PCF-PCUS s’étaient passablement dégradées. Le motif de la brouille peut se résumer en une expression : dictature du prolétariat. Son abandon avait été annoncé à la télévision par Georges Marchais avant d’être entériné par le 22ème congrès du PCF, qui s ‘était tenu du 4 au 8 février 1976 (j’y avais assisté), mais sans réelle discussion de fond appauvrissant du coup la portée qu’il pouvait avoir. Mais l’enjeu allait au-delà d’une simple expression. Et cela indépendamment même de la déformation de la notion de prolétariat, définie par Marx et Engels, dans le Manifeste du Parti communiste, comme désignant les ouvriers dont le savoir-faire a été transféré aux machines.
Le renoncement à ces trois mots était la conséquence logique de choix stratégiques qui s’étaient approfondis au fil des ans. Ils n’avaient plus aucun sens, en France, dans une démarche de voie démocratique d’accès au socialisme, lui même devant rester démocratique et prendre les « couleurs de la France », c’est à dire se dégager de tout modèle préétabli. Côté est-allemand, les gardiens de l’orthodoxie voyaient dans ce délaissement un tournant révisionniste.

Extrait du compte-rendu du 22ème coneès du PCF dans les archives du SED

Dans le compte-rendu de ce congrès, que tu as trouvé dans les archives du SED, en 2023, tu relèves que l’une de ses caractéristiques serait du point de vue est-allemand :

« l’abandon révisionniste de l’enseignement marxiste-léniniste de la dictature du prolétariat, du caractère de classe de la démocratie et de la liberté ainsi que des insultes ouvertes [offene Ausfälle] contre l’Union soviétique en contradiction avec l’internationalisme prolétarien. En ce sens, il s’agit d’un tournant dans la politique du parti ».

Tu introduis à dessein ce qualificatif de révisionniste car cela fait partie de ce qu’il faut entendre par dictature du prolétariat dans la mesure où l’expression inclut le pouvoir normatif de ce qui appartient au dogme et de ce qui en dévie. Le tout de manière parfaitement arbitraire. On est toujours le révisionniste de quelqu’un. Le révisionnisme désignait, en RDA, un courant « opportuniste » opposé au marxisme-léniniste et visant à le réformer en y introduisant de l’« idéologie bourgeoise ». En clair, cela veut dire que toute velléité de faire avancer la théorie initiée par le seul à ne pas vouloir être « marxiste », à savoir Marx lui-même, était susceptible d’être taxée, par une instance opaque, de « révisionniste ».

La définition du pouvoir révolutionnaire, par Lénine, avait été critiquée dès le début, avec une remarquable lucidité, par Rosa Luxemburg. Elle écrivait, dès septembre 1918, dans son célèbre texte sur la Révolution russe, que le pouvoir bolchevique est

« une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois » .

Au moins depuis la révélation des crimes de Staline, cette notion aurait dû être révisée. Elle ne l’avait pas été.
Dictature du prolétariat ne signifiait d’ailleurs pas dictature d’une classe sur les autres, lesquelles d’ailleurs, en RDA, mais celle du parti. Et qui plus est d’un parti-état. Dans sa traduction juridique, cela figure comme tel dans l’article 1 de la Constitution est-allemande, de 1974. Il précise que la RDA est

« un état socialiste des ouvriers et paysans. Elle est l’organisation politique des travailleurs des villes et des campagnes sous la direction de la classe ouvrière et de son parti marxiste-léniniste ».

En admettant même que des « restrictions à la liberté pour les oppresseurs, les exploiteurs, les capitalistes », avaient été nécessaires comme le disait Lénine, ni Wolf Biermann, ni Robert Havemann, ni Rudolf Bahro, figures contestataires dont j’aurais à reparler, n’étaient des oppresseurs ou des exploiteurs. Et la liberté de création et d’expression ne relevait pas de ce champ mais uniquement de l’arbitraire d’un groupe qui avait la prétention de parler au nom de tous, d’imposer une culture et une morale, dites « socialistes ». J’y reviens un peu plus loin.
Je veux, dans un premier temps, juste décrire les tensions dans lesquelles j’allais devoir travailler sans y être préparé. Elles étaient là, ces tensions, sans, toutefois, me traverser. Tu n’en avais pas réellement conscience. Moi, le fait de ne pas être d’accord ne me posait pas de problème. J’avais l’habitude de la discussion. Franche de préférence. Mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionnait dans les partis communistes et entre eux. L’ouverture du PCF, sa prise de distance avec les pays de l’est allait dans un premier temps me permettre de travailler sereinement et le cas échéant de manière critique. Trois ans plus tard, en 1979, ce sera le grand écart du « bilan globalement positif » des pays socialistes. Or, pour moi, à mesure que je connaîtrais mieux la RDA, il me sera de plus en plus difficile d’en rendre la réalité globalement positive. Comment d’ailleurs faire un bilan sans faire le moindre effort d’un état des lieux réels ?
Je définirais ce que je suis en train d’écrire comme une conversation entre celui que je crois être aujourd’hui (où le web existe) et celui que je croyais être alors, où il n’y avait pas d’Internet, tout au plus un téléphone qui n’était pas ce qui fonctionnait le mieux en RDA, indépendamment du fait qu’il était sur écoute. Du coup, on échangeait encore des lettres. J’en ai fort heureusement gardées quelques unes comme aide-mémoire bienvenus.es
Le logement qui devait m’être attribué n’était pas prêt. J’ai été installé quelques jours au Gästehaus des Ministerrats der DDR, Johannishof, dans la Johannisstrasse à l’angle de la Friedrichstrasse. L’hôtel pour les hôtes du gouvernement.
La conversation accréditive terminée, je suis allé me promener dans Berlin-Est, surpris d’y voir tant de monde assis sur l’Alexander Platz par une journée frisquette. Poussant plus loin, dans un quartier gris, je croise un homme complètement ivre à cinq heures de l’après-midi. Ici aussi, me suis-je dit. Ce qui frappait entre l’est et l’ouest, c’était la différence de couleurs mais les couleurs étaient celles de la publicité colonisant l’espace public, omniprésente à l’ouest et absente à l’est. Je ne connaissais alors aucun autre pays socialiste et je n’étais pas en mesure de faire d’autres comparaisons. Michel Strulovici, qui sera correspondant de l’Humanité au Vietnam, se souvient, qu’arrivant de Moscou en 1971, Berlin-Est lui paraissait « une ville prospère en regard de Moscou » :

« Les immeubles collectif y avaient meilleure allure et les rues étaient propres ».

(Michel Strulovici : Evanouissements/ Chroniques des continents engloutis. Éditions du croquant. p.250).

Sans compter qu’on y vendait des saucisses. Celle que moi j’ai toujours préféré était la Bockwurst, ce gros cervelas fumé craquant qu’on mange avec une salade de pommes de terre.

Ce qui a fait sourire à Berlin, c’était ma façon de parler allemand. Je l’avais appris à l’école, au lycée en première langue, puis à l’Université et mon allemand avait une tonalité littéraire, il avait été puisé dans les textes de la littérature. On pratiquait peu l’oralité à l’époque. J’apprendrai assez vite à parler le berlinois et, plus généralement, la langue du quotidien au point que cela a fait disparaître mon alsacien que jusque là je parlais couramment. Comment expliquer cela ? Un jour, rentrant de Berlin, j’ai croisé, à Mulhouse, un vieil ami de mes parents avec lequel j’avais travaillé. J’avais été, en quelque sorte, pendant un temps, son bras droit qu’il avait perdu à la guerre. Nous échangions le plus souvent en alsacien. Puis vint ce moment où je me suis surpris à lui répondre en allemand. L’alsacien, devenu plus lent que l’allemand, ne venait pas.
J’étais candide tant pour ce qui concerne la RDA, le système des pays socialistes, que sur ce qu’« organe central » voulait dire pour un journal, et sur les tensions internes aux partis communistes et entre eux. Je découvrirai cela au fur et à mesure. Et sur ce plan, j’allais être servi par cette année 1976 où se tiendront à Berlin, du 18 au 22 mai, le IXème Congrès du SED et, les 29 et 30 juin, la Conférence des parti communistes et ouvriers d’Europe, la dernière d’un genre obsolète. Le temps était venu d’abandonner aussi l’ « internationalisme prolétarien » d’ailleurs rebaptisé « internationalisme socialiste » ce qui signifiait en clair : alignement sur les intérêts de Moscou.
J’étais loin de m’imaginer que l’année qui s’ouvrait avec mon arrivée dans la « capitale de la RDA » allait peut-être devenir une année fatale pour ce pays. Elle se terminera par la très peu glorieuse « affaire Biermann ». Treize année plus tard, la RDA cessera d’exister.
Restait à découvrir cette partie de l’Allemagne  « ressuscitée des ruines », Auferstanden aus Ruinen, comme le disait l’hymne national est-allemand, hymne dont on avait cessé de chanter les paroles à partir de 1972 en raison de leur référence à la « patrie allemande unie » (Deutschland, einig Vaterland). La RDA ne peut se comprendre sans cette triple relation avec le passé nazi d’une part, l’Union soviétique dont elle sera pour cette raison peu ou prou une satrapie et sa sœur amie/ ennemie, l’Allemagne fédérale, d’autre part. Dans le contexte d’une guerre froide et avec cet étrange communisme consistant à poser les jalons d’une alternative tout en empêchant que celle-ci ne se développe. Comme l’écrira Werner Mittenzwei (Die Intellektuellen / Litteratur und Politik in Ostdeutschland 1945-2000. Editions Faber&Faber Leipzig), la devise des dirigeants est-allemands peut se résumer ainsi : « tout pour le peuple, rien par le peuple ». Ce peuple que Bertolt Brecht leur conseillera ironiquement de dissoudre pour en élire un autre après les grèves et émeutes ouvrières du 17 juin 1953. Le Mur, a été construit en 1961 pour empêcher l’évasion des forces vives du pays. Contrairement aux espérances que son existence allait permettre une libéralisation, il a fossilisé les relations sociales gangrenées par ailleurs par la paranoïa sécuritaire. Les Allemands de l’Est se sont alors réfugiés dans leurs cocons.

Étant journaliste et citoyen français, je pouvais sans difficulté circuler entre Berlin-Est et Berlin-Ouest sous statut, je le rappelle, quadripartite, entre zone soviétique à l’est et zones américaine, britannique et française à l’ouest. J’y allais bien sûr mais pas pour y faire mes courses alimentaires ou autres. Je fréquentais notamment souvent la librairie Heinrich Heine sise sous une voûte du Bahnhof Zoo. Elle était tout le contraire d’un kiosque de gare. Hans Brockmann avait fait de cette première librairie ouverte à Berlin en 1945 une véritable institution. Il était le seul à dominer de son savoir ce capharnaüm. L’est et l’ouest s’y rencontraient par livres interposés. Comme les amis savaient que je pouvait faire passer la frontière aux livres sans difficulté, je prenais les commandes. Pour moi, j’y puiserai surtout les œuvres de Heiner Müller non publiées dans son pays. D’autres ausi bien sûr.

Je disposais en plus d’une « Grenzempfehlung », une recommandation de passage de frontière du Ministère des affaires étrangères me permettant de passer d’est en ouest et inversement sans contrôle de douanes, juste un contrôle d’identité.

Recommandation de passage de frontière. Deux points de passage y sont indiqués : La gare de Friedrichstrasse et Zimmerstrasse. Le dernier est plus connu sous le nom de Chekpoint Charlie

Au tout début, je n’avais pas encore de voiture. Mais même après son acquisition, une Renault 5, avec une plaque d’immatriculation bleue, semi-diplomatique, je passais souvent d’est en ouest et retour avec le métro aérien, S-Bahn. Comme tout possesseur de devises occidentales, j’avais accès aux magasins Intershop où je me fournissais en cigarettes et whisky. J’ai dû dès lors échanger mes gauloises contre des gitanes dont l’emballage servait à un ami de fiche cartonnée pour ses notes.
Pour le reste, tout en bénéficiant d’un statut privilégié, je partageais la vie quotidienne est-allemande. On y trouvait de quoi se nourrir, se vêtir, s’équiper quoique parfois avec difficulté. On pouvait faire avec ce qu’il y avait, un avis qui n’était pas partagé par la population.

On m’avait attribué un studio meublé dans une tour Am Prenzlauerberg 17 à deux pas de l’Alexanderplatz. J’intégrerai plus tard un appartement plus grand qui servira de logement et de bureau. Je serai donc domicilié dans la Karl-Marx-Allee, ancienne Stalinallee, au numéro 49, à côté de la Strausberger Platz, où habitait Franz Fühmann quand il était à Berlin et qu’il m’arrivait de croiser. En face, le restaurant Moskau, à côté une Galerie d’Art et la salle de cinéma Kino International où j’ai pu assister à quelques premières cinématographiques. Le seul inconvénient de cette avenue était qu’elle était aussi celle des défilés et parades. Il a été plutôt mal vu que je n’accroche pas le drapeau de la RDA à ma fenêtre ces jours-là. Par cette ouverture, mon regard se portait sur la tour de télévision, Fernsehturm, haute de 368 mètres, plus que le Tour Eiffel. Elle a été surnommée l’ « index de Walter » (Ulbricht). Elle signale qu’ici, à l’est, n’est pas là-bas, à l’ouest.

Au tout début de l’écriture de ce récit, tu t’étais demandé quel avait été le premier article que tu avais publié. Il a fallu que tu ailles consulter aux archives du PCF, à Bobigny, les numéros de L’Humanité de cette année-là. Et le premier article que j’ai écrit traitait de la « Chasse aux sorcières » en …RFA, en l’occurrence dans une maison de jeunes à Pinneberg près de Hambourg. Elle fut fermée par les élus chrétiens-démocrates parce que ses animateurs étaient suspectés d’être de gauche.
Je signale cet article pour plusieurs raisons. Il était signé de notre envoyé spécial permanent localisé à Berlin. Il était précisé entre parenthèse : par téléphone. L’Humanité m’avait demandé de consacrer à l’Allemagne de l’Ouest, une partie de mon travail. Le PCF s’était lancé dans une campagne contre les Berufsverbote, la pratique des interdits professionnels, mise en place sous Willy Brandt, à partir de 1972 et qui visait à interdire des emplois aux militants communistes, syndicaux et de la gauche sociale-démocrate. Étaient beaucoup touchés les enseignants, les cheminots, les postiers et tout ce qui relevait de la fonction publique. J’étais loin d’être le seul sur le terrain. De nombreux autres articles y seront consacrés. Je le signale aussi parce que l’existence de cette campagne allait se heurter à la question des interdits professionnels pour les intellectuels de RDA. A l’époque et pour quelque temps encore mes articles étaient dictés par téléphone à un ou une sténodactylo.
Il faudra attendre le 18 mars pour mon premier article sur la RDA à l’occasion de l’ouverture de la Foire de Leipzig. Il y était souligné que le développement de l’esprit des « accords d’Helsinki » offrait de meilleures conditions pour le commerce extérieur de la RDA. Dans un article paru le lendemain, j’évoquerai la baisse du nombre et de la gravité des accidents du travail en même temps qu’augmentait sa productivité. Les inspecteurs du travail sont sous le contrôle du syndicat.

Polémique avec le SED

Tu découvriras plus tard que l’absence de Georges Marchais à Moscou avait fait l’objet d’un rapport des services de renseignements est-allemands (STASI) à la direction du SED. Le rapport 0/23 du 22 mars 1976 concerne une information sur « les réactions de la population de la RDA à propos du XXVème Congrès du PCUS » :

«  La non apparition [das Nichterscheinen] du secrétaire général du Parti communiste français, Marchais, à la suite de divergences d’opinion sur la dictature du prolétariat est remarquable, relève-t-on dans une série d’arguments issus de toutes les couches de la population de RDA. Le renoncement par le PCF aux principes marxistes léninistes de la dictature du prolétariat a provoqué une grande incertitude parmi les communistes dans les pays capitalistes et affecte l’action unitaire du mouvement communiste mondial ».

La suite est assez curieuse. Ce sont bien entendu toujours certaines opinions dans la population qui pensent que :

« des commentaires plus explicites à propos de la dictature du prolétariat au cours du XXVème congrès du PCUS auraient été justifiés. Il est à remarquer dans les matériaux du XXVème congrès, que l’expression dictature du prolétariat n’est souvent pas employée directement mais à travers des périphrases. On peut admettre que son objectif était de ne pas aggraver les divergences ».

Bigre, les réactions soviétiques seraient-elles trop timorées sur cette question ? Enfin le rapport de la Stasi se termine par une interrogation. Elle consiste à se demander s’il s’agit de conceptions théoriques de dirigeants du PCF ou si l’ensemble du parti se trouve derrière cet abandon. Puis vient encore la considération suivante :

« Il n’est pas dans l’intérêt de la communauté des états socialistes de voir les relations avec le PCF, qui se sont bien développées ces dernières années, se détériorer. »

(Source : Die DDR im Blick der Stasi/ Die geheimen Berichte an die SED-Führung. 1976. Verlag Vandenhoeck & Ruprecht 2009. Herausgegeben von Daniela Münkel und JensGieseke. P. 108-111)

Le lendemain, 23 mars, c’est en quelque sorte l’enchaînement qui t’intéresse ici, à l’occasion du trentième anniversaire de la création du SED, parti socialiste unifié d’Allemagne, Erich Honecker, alors encore « premier secrétaire » publiait sur une pleine page du quotidien Neues Deutschland un texte ouvertement critique intitulé Sur une trajectoire sûre :

Le journal Le Monde daté du 26 mars en publiera quelques extraits dont je reprends ici la traduction :

« Les principales caractéristiques d’un parti marxiste-léniniste sont : son esprit révolutionnaire, son opposition irréductible à l’ordre social capitaliste, sa lutte pour l’instauration de la dictature du prolétariat et pour l’établissement de l’ordre social socialiste, son alliance avec le PCUS […]
Dans la formation de la République démocratique allemande, la classe ouvrière a construit et fortifié son hégémonie politique en alliance avec les paysans, les intellectuels et les autres travailleurs ; elle a créé l’État socialiste des ouvriers et paysans comme une forme de la dictature du prolétariat… Grâce au bloc des partis antifascistes et démocratiques, la leçon de Lénine sur l’hégémonie du prolétariat a été réalisée dans la révolution démocratique, selon les conditions concrètes qui nous sont propres. Cette politique de bloc du S.E.D. n’a rien eu à voir avec la politique de coalition social-démocrate, ni avec le  » pluralisme  » politique, cette sorte de jeu bourgeois. Elle se fonde sur le jugement de Lénine, que la politique d’alliance du parti révolutionnaire est nécessaire à la classe ouvrière pour construire le socialisme une fois pour toutes et le consolider… »

Le pluralisme comme « jeu bourgeois ». On a là tous les marqueurs canoniques du catéchisme « marxiste-léniniste ». Des expressions dont on avait perdu le sens mais auxquelles il fallait continuer de croire. Rétrospectivement, tu trouves ces affirmations d’une incroyable arrogance. Comme si la RDA, dont les fondateurs ont été téléportés de Moscou à Berlin par l’Armée rouge, avait une quelconque expérience de ce que c’était qu’une prise de pouvoir démocratique dans une société capitaliste avancée.


Le 25 mars 1976, L’Humanité a réagi au texte de Honecker à partir d’une dépêche d’agence de l’AFP. Le journal s’est contenté de reprendre le premier paragraphe précité. Et sous le titre A propos d’un article de « Neues Deutschland », la réponse du quotidien s’appuie sur une longue citation de Georges Marchais, au 22ème congrès, rappelant qu’il n’appartenait à personne d’autre de déterminer sa politique et que l’abandon de la dictature du prolétariat est une décision souveraine du PCF. Elle a été prise parce qu’elle ne recouvre pas la réalité de sa politique. En voici le texte :

[Rappelons d’abord à ce sujet ce que Georges Marchais déclarait au XXIIè Congrès : «  Aucun parti ou groupe de parti ne peut légiférer pour les autres, proposer des recettes universelles, définir une stratégie exemplaire ».
Georges Marchais indiquait par ailleurs dans le même rapport : « Si la dictature du prolétariat ne figure pas dans le projet de document pour désigner le pouvoir politique dans la France socialiste pour laquelle nous luttons, c’est parce qu’elle ne recouvre pas la réalité de notre politique, la réalité de ce que nous proposons pour notre pays (…). Dans la lutte pour le socialisme, rien, absolument rien ne peut remplacer la volonté populaire majoritaire s’exprimant démocratiquement par la lutte et par le moyen du suffrage universel (…). C’est à dire que, bien loin de renoncer au socialisme ou d’en reculer l’échéance, nous proposons le meilleur chemin, le chemin le plus court pour le réaliser. En le faisant, nous sommes pleinement fidèles à l’enseignement du marxisme-léninisme, qui n’a rien d’un recueil de dogmes, à l’expérience créatrice du mouvement communiste mondial et de notre propre Parti (…). Dans notre pays, l’idée du Front populaire qui devint réalité en 1936, ne se trouvait pas toute élaborée dans Marx ou dans Lénine. Elle se fondait sur les principes généraux du socialisme scientifique et sur une « analyse concrète de la situation concrète ». De multiples autres exemples pourraient être pris qui montrent que notre démarche d’aujourd’hui puise son inspiration à la source vivante de la théorie et de la pratique révolutionnaire de notre mouvement. Tels sont les fondements de notre position, les raisons qui nous conduisent à proposer la voie démocratique définie par le projet de document(…). »
Rappelons enfin que le XXIIème Congrès, instance souveraine du parti marxiste-léniniste qu’est le Parti communiste français, a décidé à l’unanimité l’abandon de la notion de dictature du prolétariat]

Si tu reprends cet épisode sous cette forme aujourd’hui, c’est que cela te permet de situer quelque peu le contexte, que l’on appelait idéologique, auquel le PCF avait à faire face. Ses militants étaient constamment renvoyés à ce qu’il se passait dans les pays de l’Est en général et en URSS, en particulier, notamment sur le plan de la démocratie et des libertés.

La période est celle de la préparation de la conférence des partis communistes et ouvriers d’Europe. Quelques jours plus tard, Jean Kanapa, membre du bureau politique et responsable des questions internationales et surtout principal artisan de l’ouverture du PCF sur ces questions mettra encore quelques points sur les i. Cette fois, le journal sous le titre Les communistes et l’internationalisme prolétarien rend compte d’un entretien du dirigeant du PCF à Europe n°1. Il déclarait :

« Ce n’est pas nous qui avons inventé après 1968, après l’intervention militaire en Tchécoslovaquie, ce n’est pas nous qui avons inventé un nouvel internationalisme baptisé internationalisme socialiste qui unirait de façon particulière les PC des pays socialistes et qui serait un type supérieur à l’internationalisme prolétarien qui en général unit tous les communistes » . (Humanité du 31.03.1976)

Unité de la politique économique et sociale

Dans le journal, j’avais bien sûr évoqué l’inauguration du Palais de la République, le 23 avril. Juliette Gréco y représentait la chanson française. Ce nouveau bâtiment situé à l’endroit où se trouvait autrefois le Berliner Schloss de l’Empereur Guillaume fut désigné par les Berlinois Erichs Lampenladen, le magasin de luminaires d’Erich [Honecker]. On était en effet frappé par les milliers de lampes qui pendaient des plafonds. Lieu à la fois politique – il y siégera la Volkskammer, le parlement est-allemand -, gastronomique et culturel. Il fut détruit entre 2006 et 2008 pour reconstruire l’ancien château. S’y tiendra donc le IXème congrès du SED (18-22 mai). Eric Honecker de premier secrétaire devient secrétaire général du SED. A la fin de l’année, il cumulera cette fonction avec celle de chef de l’État et de président du Conseil national de la Défense. Ce congrès est le genre de grand-messe dont je ne savais trop quoi faire. Et je n’étais pas outillé pour un compte-rendu critique et il ne m’appartenait pas de le faire. Restait à mettre l’accent sur la dimension sociale qui était, quoi que l’on en dise, une caractéristique de la RDA. « Le bon travail paye », était l’un des slogans de cette période. Il s’agissait d’établir un lien entre l’amélioration de la productivité du travail et celle de la consommation. C’est plus tard que je définirai le règne de Honecker, qui avait remplacé Walter Ulbricht en 1971, comme une tentative d’installer une sorte de socialisme consumériste. Sur ce plan, ce fut l’échec, les modes de consommations étaient dictés par les médias occidentaux que les Allemands de l’Est absorbaient à haute dose. L’unité de la politique économique et sociale caractérise une sorte de socialisme redistributif lié à l’efficience de la rationalisation et de la productivité du travail. J’y consacrerai 4 articles. Paul Laurent représentait le PCF.
Je n’avais pas encore le recul historique pour comprendre que c’était la confirmation d’un tournant par rapport à la politique de Walter Ulbricht. Ce n’était évidemment pas dit. Je n’avais pas non plus les connaissances nécessaires pour jauger de ce qui était plus qu’un slogan mais une tentative de répondre à une crise qui allait à son tour engendrer de nouvelles difficultés. Tu liras bien plus tard dans le livre de Peter Hübner, Travail, travailleur et technique en RDA /  Entre fordisme et révolution digitale,  sur lequel il te faudra revenir,  :

« Les pauses irrégulières, les fréquentes mises à l’arrêt de la production signalaient la progressive dissolution des processus de production trop organisés sinon de type fordiste. Des faiblesses fréquentes dans la disponibilité du matériel, dans le déroulement de la production et dans la coopération avec d’autres entreprises se conjuguaient de telle sorte que les efforts de rationalisation tournèrent du moins partiellement dans le vide ».

(Peter Hübner : Arbeit, Arbeiter und Technik in der DDR / 1971 bis 1989/ Zwischen Fordismus und digitaler Revolution. DietzVerlag 2014. p. 184)

Unité de la politique économique et sociale ne signifiait pas et ne pouvait pas signifier une simple relation de réciprocité entre l’accroissement de la productivité du travail et ses retombées sociales. Edgar Most, ancien dirigeant de la banque d’État est-allemande que tu avais interrogé dans le cadre d’un reportage pour le Monde diplomatique, en 2009, te dira qu’arrivé au pouvoir, Erich Honecker s’est employé non seulement à étatiser toutes les petites et moyennes entreprises ainsi que le petit commerce (en 1972) mais aussi à mettre en œuvre une « unité de la politique économique et sociale » déconnectée des réalités, politique mise en œuvre avec morgue par Günter Mittag, tête de turc de tous ceux qui de près ou de loin ont eu affaire à lui et qui selon eux agissait au nom du Parti avec les entreprises est-allemandes avec les mêmes exigences irresponsables que les actionnaires avec les entreprises capitalistes. Pour Edgar Most, bien placé pour le savoir, en décrétant que l’économie était au service du social, l’endettement de la RDA a cru considérablement. :  « je ne peux faire de politique sociale que si l’économie a créé les conditions de la réaliser. Le niveau de vie n’a pas été obtenu par le travail, il a été acheté. Honecker a distribué la peau de l’ours avant de l’avoir tué ». (Cf Bernard Umbrecht : Sur les traces estompées de l’Allemagne de l’ESt. Monde diplomatique Novembre 2009)

Le grand étonnement par rapport à ce congrès eut lieu pour moi, quelques mois plus tard, quand le SED a dû convoquer un Comité central spécial pour acter du retard de la RDA sur le plan de l’électrotechnique et de la microélectronique. Retard qu’elle ne rattrapera jamais. A la différence des États-Unis, où l’armée américaine jouait le rôle de planificateur des innovations technologiques qui étaient ensuite diffusées dans la société, le système de planification soviétique était hermétique à cette façon de procéder.
C’est Bernard Stiegler qui attirera ton attention sur la fascination de Lénine pour le taylorisme et son introduction dans les pays de l’Est. Il t’avait rappelé qu’en 1917, au moment où Lénine faisait la Révolution d’Octobre, Edward Barneys, neveu de Freud, faisait aux États-Unis celle de la libido et inventait le marketing et le consumérisme :

«  La standardisation des modes de vie s’est faite là-bas comme ici par la destruction du commerce c’est-à-dire des processus qui font la capillarité sociale, la destruction des savoir-faire et des savoir-vivre. D’un côté cela s’est fait par le marketing, de l’autre par la dictature du parti, bien moins efficace ».

(Ce bref entretien que j’avais conçu comme un encadré à l’article cité n’avait pas été repris par le mensuel)

La question des formes d’organisation scientifique du travail, de l’introduction du taylorisme et du fordisme en RDA, t’avait totalement échappé. Tu en as déjà un peu parlé ici. Peter Hübner, qui travaillait à l’Institut für deutsche Geschichte à l’Académie des sciences de RDA parle, pour la période qui nous concerne, les années 1970-80, d’une zone de conflit (Spannungsfeld) entre un fordisme pas vraiment maîtrisé (nicht so recht funktionnierenden Fordismus) et une révolution digitale qui avançait de manière poussive par un manque d’allocations de ressources par ailleurs introduites aux mauvais endroits.

«  La question de la disponibilité et de la maîtrise de nouvelles technologies marquait une rupture systémique stratégique. Les forces productives se mettaient à exploser les rapports de productions du socialisme réellement existant » (Peter Hübner : oc p. 276).

J’y consacrerai un chapitre à part, avec les travaux de Georges Friedmann et Bruno Trentin (« La cité du travail / Le fordisme et la gauche ». Fayard. 2012), entre autres.

Le général constellé

A propos du IXème congrès du SED, encore, j’ai retrouvé un petit texte à usage personnel que j’avais écrit pour m’amuser un peu :

Le général constellé monte à son tour à la tribune et rend compte au congrès des succès remportés par l’armée populaire dans la réalisation du plan quinquennal. Il annonce en effet avoir distribué, les cinq dernières années, 2182 médailles de plus que lors du précédent quinquennat, conformément aux idées de Marx, Engels, Lénine et grâce à la politique éclairée menée par le vaillant parti communiste.

Mauvais esprit ! Des chiffres, des chiffres, des chiffres…

Dans la foulée de ce congrès seront introduits en RDA la semaine de 40 heures pour toutes les mères de deux enfants en dessous de 16 ans, le congé maternité passe de 18 à 20 semaines, un crédit sans intérêt est accordé aux jeunes couples …

Conférence des Partis communistes et ouvriers d’Europe (29-30 juin)

Elle se tiendra à l’hôtel Stadt Berlin, Alexanderplatz. Les principaux points de friction portent sur la nature de la conférence elle-même, les divergences dans la perception de la coexistence pacifique, la perte de sens de la notion d’internationalisme prolétarien, la question de la voie démocratique au socialisme.
Pour le PCF, cette conférence ne devait être ni la suite des conférences précédentes ni la préparation d’une nouvelle. Elle devait être la dernière du genre. Les PC des pays de l’Est se livreront au cours de la conférence à un exercice purement diplomatique portant sur la détente entre États. La notion d’« internationalisme prolétarien » disparaît dans le document final de la conférence au profit de celui de « solidarité internationaliste ».

Georges Marchais, devant l’ensemble de ses pairs réunis sur cette scène internationale explicitera le tournant du XXIIème congrès :

« Le socialisme pour lequel nous luttons (…) sera profondément démocratique, non seulement parce qu’il assurera aux travailleurs la condition sine qua non de leur liberté en supprimant l’exploitation, mais aussi parce qu’il garantira, développera et étendra toutes les libertés que notre peuple a conquises. Qu’il s’agisse des libertés de pensée et d’expression, de création et de publication, des libertés de manifestation, de réunion et d’association, de circulation des personnes à l’intérieur du pays et à l’étranger, des libertés religieuses ou du droit de grève.
Qu’il s’agisse aussi du respect du suffrage universel (avec la possibilité d’alternance démocratique qu’il comporte), du droit à l’existence et à l’activité des partis politiques, y compris des partis d’opposition, de l’indépendance et de la libre activité des syndicats, de l’indépendance de la justice ou de refus de toute philosophie officielle. Qu’il s’agisse enfin de l’extension des droits des travailleurs dans l’entreprise ou de l’autonomie des régions et collectivités locales dans l’exercice de leurs pouvoirs. Le socialisme dans notre pays doit s’identifier à la sauvegarde, à l’épanouissement et au développement des acquis démocratiques que des luttes longues et opiniâtres ont permis à notre peuple d’obtenir . »

Un texte qui souligne l’importance des différends. Le PCF ne parlera pas encore d’eurocommunisme. Il ne le fera qu’en mars 1977 lors de la rencontre entre les partis communistes français, italien et espagnol à Madrid mais il est déjà là avec quelques-unes de ses principales caractéristiques. Mais cette expression le PCF n’y adhère que du bout des lèvres réticent à la création d’un nouveau sous-ensemble, bien que les convergences d’approche soient manifestes. Le préfixe euro est par ailleurs imprécis puisque le parti communiste du Japon ou celui du Mexique partagent une approche identique. Je ferai dans l’Humanité sur deux numéros un compte-rendu de la plupart sinon de toutes les interventions. Le discours de G. Marchais sera lui reproduit intégralement.
Le SED ne tiendra aucun compte de cette conférence et continuera à préserver les canons anciens du catéchisme mais il est intéressant de noter que Neues Deutschland a publié l’intégralité des interventions. La conférence ne restera pas sans écho dans le pays.
Ma première année finira très mal pour la RDA avec ce que l’on nommera l’affaire Biermann. Mais avant de vous en entretenir, je souhaite, dans le prochain article, d’abord évoquer l’histoire et l’œuvre de Wolf Biermann. Je n’ai pas eu le temps de le rencontrer en 1976 avant qu’il ne puisse plus retourner dans son pays d’adoption, la RDA. Plus tard non plus, l’occasion ne s’est pas présentée.

Remerciements
J’aurais l’occasion d’y revenir avec quelques documents que j’y ai trouvés mais je souhaiterais dès à présent remercier les archivistes, qui m’ont bien aidés, ceux du Bundesarchiv à Berlin où se trouvent les archives du SED du moins celles qui y sont et ceux de Bobigny où se trouvent celles du PCF, du moins celles qui y sont.

Prochain article : Wolf Biermann, sa vie, son œuvre.

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Moi, correspondant de l’Humanité en RDA (1976-1982).
1. Et avant, en colonie de vacances

A mes enfants et petits enfants

Il y a cinquante ans, en février 1976, j’atterrissais à Berlin-Est pour y exercer la fonction d’envoyé spécial permanent – c’est ainsi que mes articles étaient signés – du quotidien L’Humanité. J’y resterai en poste jusqu’au tout début de 1982.

Un de mes premiers articles en exemple

Tu écris cela, en 2026, avec l’idée de confronter ta candeur de l’époque avec ce que tu en sauras plus tard.
La question avait été simple et directe : Le journal L’Humanité cherche un correspondant en RDA, est-ce que cela t’intéresse ? La réponse avait été encore plus simple. Elle tenait en un seul mot : oui. Tu ne t’étais même pas demandé ce que cela impliquait ni à quoi tu t’engageais. J’effectuais à ce moment là mon service militaire d’un an depuis le 1er août 1974 au 15.2, 152ème régiment d’infanterie de Colmar. Je devais être libéré le 31 juillet 1975. Terminer mes études de lettres et continuer à être maître auxiliaire pour subvenir à mes besoins ne m’intéressait plus vraiment. J’avais envie de partir, de quitter Mulhouse. Peut-être explorer ta part germanique ? Pour la plupart des communistes, anciens résistants et leurs enfants nés dans l’immédiat après-guerre, l’existence de la République Démocratique Allemande (RDA) permettait de renouer avec la culture allemande. Elle était la bonne Allemagne. A cet égard l’Allemagne fédérale était moins engageante même si, dans les années 1968, j’avais entendu parler d’une personnalité comme Rudi Dutschke et du mouvement de contestation qu’il représentait. Les mouvements de ces années-là me semblent toutefois avoir peu intéressé les étudiants de l’époque, en Alsace ou ailleurs. 
La demande initiale m’avait été faite par Cécile Hugel, alors membre suppléante du Comité central du Parti communiste français. Elle connaissait la RDA et les pays de l’Est pour avoir travaillé à la Fédération démocratique internationale des femmes. Elle en fut la secrétaire générale de 1966 à 1972. Son siège était à Berlin-Est. Son mari Lucien, syndicaliste CGT, l’avait rejointe et avait fait fonction de correspondant de l’Humanité en RDA. Je les avais alors côtoyés à leur retour à Mulhouse. Je leur dois cette opportunité. Le poste était resté vacant un bon moment. Je n’avais rien entrepris d’autre que de répondre que cela m’intéressait sans avoir à fournir de lettre de motivation ou à exhiber des diplômes. Je n’en avais pas.

Télégramme annonçant le rendez-vous d’entretien à l’Humanité

J’avais quelques références cependant. Je parlais l’allemand. Après avoir été responsable de l’Union des étudiants communistes, je fus membre du Comité de section de Mulhouse et du Comité fédéral du Haut-Rhin du PCF. J’étais passé par l’École centrale du Parti. Un mois à tenter de comprendre le KAMODE, selon l’expression d’André Benedetto, le Capitalisme monopoliste d’État. Cela venait de sortir. Personne n’avait encore très bien compris de quoi il s’agissait.
Restait à prendre langue avec le journal, premier concerné. Je ne sais même plus si j’ai rencontré Roland Leroy, alors directeur, ou René Andrieu, alors rédacteur en chef. A un moment donné, forcément. L’essentiel de l’entretien s’est déroulé avec Yves Moreau, chef du service de politique étrangère, une autorité au sein du quotidien. Je suis entré à L’Humanité en septembre 1975. J’y suis resté jusqu’en janvier 1982, à mon retour de RDA. Avant de partir, il me fallut bien entendu apprendre le b.a.-ba du métier, du fonctionnement d’un journal. Sur le tas. C’était encore possible à l’époque. Un stage de quelques mois. Hormis, la Fête de l’Humanité, je ne connaissais ni Paris, ni la région parisienne. Un parfait provincial. Bernard Bloch m’avait prêté son appartement à Paris, avenue de Saint-Ouen. Je garde un très bon souvenir de cette période. Il régnait une belle ambiance, à la fois au charbon quand il le fallait et détendue, le travail achevé. De bons vivants dans l’ensemble. Yves Moreau, un peu bourru était fort sympathique, fumeur de pipe et amateur de whisky. Il avait une licence d’allemand, avait été fait prisonnier en Allemagne. Sa compagne, Gerda Lorenzi, était une Allemande de l’Est.
Il y avait là aussi Antoine Aquaviva, Robert Lambotte, François Lescure…, une belle brochette de héros de la Résistance, pas trop intimidants pour autant face au jeunot que j’étais. De plus jeunes aussi comme Claude Kroes. Je me dois de citer encore Michel Cardoze aux pages culturelles, avec qui j’aurais à travailler. Et Claude Prévost qui livrait des chroniques littéraires au quotidien avec qui j’entretiendrai une correspondance épistolaire. Germaniste, il connaissait bien la RDA et la littérature allemande. Il y avait encore toute une série de correspondants à l’étranger, Moscou bien évidemment mais aussi Pologne, Cuba, Vietnam, Rome, Bruxelles, j’en oublie. Il me reviendra d’être à cheval sur les deux Allemagnes.
L’Humanité avait son siège rue du Faubourg Poissonnière, un immeuble à plusieurs étages. L’imprimerie du journal se trouvait sur place. Elle se faisait encore au plomb. J’ai aimé cette odeur et cette atmosphère même s’il n’était pas toujours facile pour le jeunot que j’étais d’obtenir de typographes parfois récalcitrants des corrections de dernière minute quand venait mon tour d’être « de marbre », c’est à dire de service de nuit. Apprendre le métier de journaliste, c’est apprendre à sélectionner, à couper et, à L’Humanité, hélas à répéter. La « pédagogie de la répétition ». Je me souviens des visages surpris en m’entendant affirmer un jour que ce qui m’intéressait était ce que je ne connaissais pas.
Ab nach Berlin ! Pour un plus long séjour qui durera cinq années. Dans ma mémoire, j’ai toujours eu le sentiment que cela avait duré plus longtemps, Cela avait peut-être à voir avec le fait que le temps à l’Est s’écoulait plus lentement mais aussi avec le fait que la vie plus généralement même en « occident » n’était pas encore aussi trépidante qu’elle le deviendra. Heiner Müller dira que le Mur de Berlin était un « mur du temps ».

La RDA, tu y avais déjà été. Cela te revient, tu l’avais presque effacé. En 1961, j’avais 13 ans. Tu n’as pas retrouvé les dates exactes mais c’était au mois de juillet. Dans une auberge de jeunesse sur le mont Aschberg près de Klingenthal dans le Erzgebirge, pas loin de la frontière avec ce qui était à l’époque la Tchécoslovaquie. En « colonie de vacances » en quelque sorte dans le cadre de l’Association France-RDA qui militait pour la reconnaissance de la République démocratique allemande par la France. Le comité haut-rhinois venait d’être créé sous la responsabilité d’un cheminot de la CGT. Mon père en était et participait aux échanges inter-syndicaux. Je faisais partie des 14 premiers enfants à partir en colo en RDA. La ville de Mulhouse sera jumelée en octobre 1981 avec ce qui s’appelait alors Karl-Marx-Stadt (Chemnitz) où j’avais été aussi quelques jours, dans la famille de ma correspondante. Dagmar, je crois. Ou Gudrun ? Le voyage s’était fait en train. Pare-soleil baissé au moment du passage à la frontière. De quoi nous inciter à le lever quelque peu. J’ai retenu la vague image d’un gigantesque enchevêtrement de rails et de soldats.
Tu n’as pas grand souvenir de ce séjour mais il y a cette mnémotechnique qu’on appelle un album photo qui faisait partie des activités au programme.. La mémoire quand elle s’externalise dans la technique se perd mais on la retrouve, quoique en quelque sorte refroidie, dans les artefacts. L’époque en était encore à la photographie argentique, le plus souvent en noir et blanc.  Les articles se tapaient sur une machine à écrire,. On échangeait encore des lettres écrites à la main et envoyées par la poste. On se contentait d’un téléphone fixe qui fonctionne. Stop. Tu anticipes, là. Oui bon. Retournes à ton album photo !

L’album photo

A l’évidence les jeunes haut-rhinois n’étaient pas les seuls car le nombre d’allemands et de français devait être à peu prêt équilibré.
L’auberge de jeunesse portait le nom de Klement Gottwald, le principal artisan du Coup de Prague, en 1948, qui désigne la prise de contrôle de la Tchécoslovaquie par le parti communiste d’obédience stalinienne.
Dans l’album, tu retrouves la trace des appels au drapeau, des excursions, par exemple, au musée des instruments de musique à Markneukirchen, les épreuves sportives, la fête du 14 juillet. Et…, la visite du camp de concentration de Buchenwald. Tu l’avais oubliée. Les jeunes allemands de l’Est savaient chanter et danser. Les Français ont du improviser à la hâte de quoi se hisser à leur hauteur. Ce sera je ne sais plus quel chant ni quelle forme d’expression corporelle, mais pas brillant. Je me souviens, par contre, que, à Karl-Marx Stadt, les parents de ma correspondante m’avaient demandé si j’avais envie de quelque chose de particulier. Quelles difficultés j’avais eues pour leur expliquer en allemand ce qu’était cette chose ronde à la chair orange avec des pépins au milieu qu’on appelait chez nous un melon. Zuckermelone, un fruit qu’ils ne connaissaient pas.
J’étais loin de m’imaginer que quelques semaines plus tard, le 13 août, la RDA construira ce que l’on appellera le Mur de Berlin ou le Rideau de fer, qui avait été qualifié, à l’est, de rempart antifasciste. (voir ma petite série sur le sujet : ici, ici et )

Le camp de concentation de Buchenwald

Dans l’album photo

Sur la page de droite, le monument de Fritz Cremer inspiré par les Bourgeois de Calais de Auguste Rodin et le clocher qui a tant choqué Jorge Semprun, censé élever les visiteurs vers l’avenir radieux du socialisme. Et en dessous, cette photo :

Le porteur de gerbe, c’est toi, côté français. A ta gauche, Mme Versolato, notre accompagnatrice.
Je me rappelle, mais c’est très flou et je n’y suis jamais retourné, la présence d’un four crématoire, du lieu d’exécution d’Ernst Thälmann, dirigeant du Parti communiste d’Allemagne, KPD. Prisonnier des nazis dès 1933, Thälmann avait été transféré à Buchenwald, en août 1944, pour y être aussitôt exécuté. La RDA en avait fait une figure tutélaire, marqueur d’un combat dont elle se voulait l’héritière.
Peut-être que les souvenirs s’estompent aussi par ce que l’on apprend par la suite. Et c’est peut-être mieux ainsi car ce que l’on a dû te raconter à l’époque ne correspondait pas vraiment à ce que tu peux savoir aujourd’hui. On allait tout de même pas te dire qu’il y avait là, de 1945 à 1950, un camp d’internement soviétique. Il avait d’ailleurs bloqué jusqu’à cette date la construction d’un mémorial. La RDA s’y est attelée tardivement. Après avoir rasé le camp en le débarrassant de ses baraquements et envisagé d’abord d’en faire un lieu du souvenir, la Nationale Mahn- und Gedenkstätte fut inaugurée en 1958. L’on notera ce doublon : Gedenk und Mahn à la fois mémoire et avertissement traduit dans la version française du guide par Mémorial national d’exhortation de Buchenwald, On relèvera la dimension nationale que l’Allemagne de l’Est avait voulu lui donner. Depuis 1991, le lieu se nomme simplement Mémorial de Buchenwald.
Le camp de concentration de Buchenwald, Buchenwald signifie la forêt de hêtre, fut ainsi appelé, sur décision du Reichsführer SS, Himmler, pour ne pas l’appeler camp de l’Ettersberg qui évoquait la colline boisée, à proximité de Weimar, sur laquelle Goethe aimait de promener. La proximité de Weimar ne relève pas du hasard si l’on se rappelle que s’y est tenu en 1919, l’assemblée constituante et qu’y fut proclamé de la République de Weimar qui succéda à l’Empire allemand après la révolution de 1918. C’est elles qu’il fallait effacer. Le premier congrès du parti nazi (NSDAP) s’est tenu dans la ville de Goethe et Schiller en 1926. Weimar et Buchenwald ne sont pas deux entités étrangères l’une à l’autre.

« Le général Patton a exigé que les civils allemands de Weimar viennent visiter le camp  : ces derniers devaient voir de leurs yeux ce que l’on y avait commis en leur nom. C’était le 11 avril 1945, le soleil brillait, j’étais encore là, assis à côté des baraques, et j’ai vu un groupe ­conduit par les Américains arriver à un baraquement où gisaient des malades atteints du typhus. Les Allemands poussaient des cris d’horreur et d’effroi. Huit années durant, ces gens s’étaient pourtant habitués à avoir dans leur voisinage des détenus à qui il arrivait de traverser la ville au vu et au su de tous. Cette horreur, ils l’avaient vue passer, mais sans savoir.

(Imre Kertész: « Auschwitz n’a pas été un accident de l’Histoire ». Entretien avec le journal Le Monde. 26 janvier 2015)

Ils avaient vu et entendu mais ne savaient pas. Une observation  toujours actuelle.

Le prix Nobel de littérature hongrois Imre Kertész fut déporté parce que juif à Buchenwald en juillet 1944 après être passé par Auschwitz. Il avait 15 ans

Le camp fut créé en 1937 pour y interner d’abord les premiers opposants au régime nazi, à commencer par les communistes. Mais il n’y avait pas seulement des opposants politiques – pas tous communistes. Y étaient internés aussi les victimes de l’antisémitisme congénital de Hitler et de sa clique, de leur racisme biologique : juifs, sintis et roms. Ainsi que les homosexuels, des prisonniers de guerre, et de droit commun, des réfractaires au travail considérés comme asociaux ou saboteurs. D’abord d’Allemagne puis de l’Europe entière. 250 000 personnes furent internées dans ce camp entre 1937 et 1945. Plus de cinquante mille y mourront.

« Tandis que le nom d’Auschwitz peut être aujourd’hui entendu comme la métaphore de l’expérience génocidaire, Buchenwald reste celle de l’expérience concentrationnaire. »

(Sonia Combe : Le site mémoriel de Buchenwald)

Si l’on n’y pratiquait pas l’extermination à l’échelle industrielle dans les chambres à gaz, ce n’en était pas moins un camp de la mort. La vie et la mort s’y côtoyaient à chaque instant, écrit Robert Antelme qui décrit ainsi l’univers concentrationnaire :

« Nous sommes tous, au contraire, ici pour mourir. C’est |’objectif que les SS ont choisi pour nous. Ils ne nous ont ni fusillés ni pendus mais chacun, rationnellement privé de nourriture, doit devenir le mort prévu, dans un temps variable. Le seul but de chacun est donc de s’empêcher de mourir. Le pain qu’on mange est bon parce qu’on a faim, mais s’il calme la faim, on sait et on sent aussi qu’avec lui la vie se défend dans le corps. Le froid est douloureux, mais les SS veulent que nous mourrions par le froid, il faut s’en protéger parce que c’est la mort qui est dans le froid. Le travail est vidant — pour nous, absurde — mais il use, et les SS veulent que nous mourions par le travail ; aussi faut-il s’économiser dans le travail parce que la mort est dedans. Et il y a le temps : les SS pensent qu’à force de ne pas manger et de travailler, nous finirons par mourir; les SS pensent qu’ils nous auront à la fatigue c’est-à-dire par le temps, la mort est dans le temps.
Militer, ici, c’est lutter raisonnablement contre la mort.

(Robert Antelme : L’espèce humaine. Tel Gallimard. 1957.p.47)

Robert Antelme fut déporté à Buchenwald en août 1944 avant d’être transféré dans l’un de ses kommandos extérieurs à Bad Gandersheim, quelque 200 kilomères plus au nord où était installée l’usine de carlingues pour avions Heinkel. Il en est évacué dans une « marche de la mort ».
Le camp de concentration, avec ses 164 kommandos extérieurs parfois très éloignés, était intégré à la production d’armements du Troisième Reich.

La RDA avait fait de Buchenwald un symbole héroïque de la résistance communiste censé l’inscrire dans un prétendu sens de l’histoire. Il devait conforter son identité d’Allemagne antifasciste d’autant que l’Allemagne de l’ouest, en phase de remilitarisation, s’y était complètement désintéressée. Faire de l’antifascisme une source de légitimation n’a rien de choquant, bien au contraire. Le problème vient de ce que son contenu a occulté. Ce n’est que plus tard que l’on mettra en cause certaines légendes qui y ont été forgées sans que l’on comprenne bien pourquoi elles étaient nécessaires. Ainsi celle de la libération du camp par les déportés eux-mêmes, le 11 avril 1945. Non que ceux-ci n’y auraient pas participé, le comité clandestin avait réussi à se procurer des armes, mais ils n’ont pu s’en servir que directement en lien avec l’arrivée des troupes américaines sur les lieux. La libération du camp par l’armée américaine était ce que, sous prétexte de guerre froide, il fallait faire oublier. De l’autre côté, on admettait difficilement un tel rôle des communistes. Si ces derniers ont été les premiers internés et ont joué un rôle important voire décisif dans la résistance interne au camp, ils n’étaient pas les seuls à être marqués comme « politiques ». Jorge Semprun rappelle que :

« Appliquant, en effet, la stratégie établie par le Komintern dans l’acte même de sa dissolution, en 1943, les différents partis déploient la politique des fronts nationaux antifascistes. Par là, avec les variantes propres à la composition particulière de chaque communauté nationale, des résistants démocrates-chrétiens, agrariens, socialistes – gaullistes dans le cas de la France – se voient associés aux multiples réseaux clandestins qui maintiennent la cohésion des déportés et qui irriguent leur vie quotidienne d’informations, de soutiens matériels et moraux, sous la direction des différents comités nationaux, pyramidalement coiffés par le comité international. »

(Jorge Semprun : Quel beau dimanche. Cahiers rouges. Grasset. p.230-231)

Jorge Semprun, communiste espagnol, arrêté par la Gestapo en 1943, est déporté à Buchenxal en janvier 1944.
Le « Comité international clandestin » de Buchenwald, « ILK » avait vu le jour en été 1943 et chapeautait les différents « groupes d’intérêt » nationaux. Les prisonniers au triangle rouge, marqués donc comme politiques avaient réussis, à Buchenwald, à évincer et prendre la place les prisonniers de droit commun (triangle vert) à qui les nazis, trop peu nombreux, avaient généralement confié les tâches d’encadrement et d’administratives internes aux camps et donc les fonctions de kapos, responsables de services, de doyens de bloc ou de camp (Lägerälteste, Blockälteste). De l’avis général, ce remplacement avait conduit à une amélioration des conditions de survie des déportés.

« Comme les prisonniers “rouges”. étaient plus intelligents, plus habiles et plus organisés que les “verts”, ils avaient peu à peu pris le contrôle des bureaux chargés de la distribution du travail et du transport. Ils se sont débarrassés des verts petit à petit, en les mettant dans les convois qui allaient dans les camps secondaires, en les affectant à des commandos de travail pénible — mieux vaut ne pas connaître les détails. Et ainsi, les détenus politiques avaient la possibilité de faire certaines choses, et ils en faisaient beaucoup, surtout pour les enfants exposés à une mort certaine dans les baraques à typhus du Petit Camp créé pour les foules anonymes de juifs hongrois en 1944. Leur influence s’étendait vraisemblablement jusqu’au quai de la sélection où ils essayaient de sauver quelques types chanceux parmi les loques humaines qui arrivaient dans les convois en les faisant passer dans le Grand Camp.

(Imre Kertész : Dossier K..Actes Sud. 2008. p.77)

Le narratif est-allemand avait mis l’accent sur le rôle des communistes avec des intentions éducatives. Évoquant la nouvelle scénographie mise en place au Mémorial, après la chute du mur, Sonia Combe écrit :

« Tandis que l’exposition de RDA parlait essentiellement des « antifascistes », entendant ainsi les communistes, et sélectionnant soigneusement ceux qui avaient droit à une exposition individuelle (Ernst Thälmann, par exemple), tandis qu’elle se concentrait sur le rôle du KPD puis du comité international constitué en 1943 sous sa direction (Internationales Lager Komitee), on trouve aujourd’hui rarement le mot « communiste » : il n’y est question que de « prisonniers politiques ». Si la résistance dans le camp est évoquée (sobrement et brièvement), la légende de la libération du camp par les communistes est naturellement mise à mal. À juste titre, mais sans que ne soit véritablement souligné ce fait historique et unique dans l’histoire des camps, à savoir qu’une insurrection avait pu être prévue et préparée dans le camp de concentration de Buchenwald.  » (Sonia Combe : texte cité)

D’abord fêtés en héros et placés dans des postes de responsabilité élevés, les rescapés communistes allemands ont, par la suite, été nombreux à être marginalisés par le groupe venu de Moscou autour de Walter Ulbricht pour diriger la RDA. Ils perpétuaient ainsi une pratique de longue date de Staline :

« Par un mauvais coup du sort, les malheureux incarcérés par les nazis dans les premiers camps de concentration de 1933 venaient en tête de liste des individus suspects. Aux yeux de Staline et de ses sbires, tous ceux qui avaient échappé aux griffes de Hitler avaient forcément promis quelque chose en échange. »

(Katja Hoyer : Au-delà du mur. Histoire de la RDA. Editions Passé/composés. Traduit de l’anglais par Martine Devillers-Argouarc’h. p.34)

Un cas emblématique est celui de Ernst Busse. Ce dernier fut élu député communiste du Reichstag en 1932. Arrêté puis condamné pour « haute trahison «, il est transféré à Buchenwald en 1937 où il sera doyen de bloc puis kapo de l’infirmerie. Il est membre de la direction clandestine du parti communiste allemand et du comité international. Après la libération du camp, il sera premier vice président et ministre de l’intérieur du Land de Thuringe. En 1950, il est arrêté par les services secrets soviétiques et déporté au goulag de Vorkuta où il mourut en 1952 sans avoir jamais pu se défendre des accusations de complicité avec la direction SS du camp.
Les Allemands n’ont pas été les seules victimes des purges de Staline. Jorge Semprun cite son « copain » de Buchenwald, Josef Frank, communiste tchécoslovaque qui sera pendu à Prague dans le cadre des procès Slánský en 1952. Semprun évoque aussi, dans Quel beau dimanche, et dans Le mort qu’il faut, Willy Seifert. L’ancien résistant et interné de Buchenwald put, lui, faire carrière. Il fut major général de la police est-allemande et vice ministre de l’intérieur. A ce titre, il fut l’un des acteurs opérationnels de la construction du mur de Berlin en 1961.
Tout cela tu l’ignorais bien entendu à ce moment là.

(Un certain nombre de précisions ont comme source le livre suivant : Buchenwald par ses témoins/ Histoire et dictionnaire du camp et de ses kommandos. Sous la direction de Dominique Orlowski. Belin 2014. Et, bien entendu, l’indispensable encyclopédie Wikipedia)

« Il ne faudrait pas sous-estimer, écrit, en 2023, Katja Hoyer, dans sa récente histoire de la RDA, l’attrait que représentait une Allemagne authentiquement anti-fasciste, socialiste, si peu de temps après la fin du régime nazi. Des personnages comme l’écrivain Bertolt Brecht ont délibérément choisi de s’installer à l’Est quand à l’Ouest, d’anciens nazis ont refait surface en politique, et parmi les forces de l’ordre » (Katja Hoyer : oc. p.113).

On peut penser aussi, par exemple, au positionnement complexe de Victor Klemperer. Ce dernier, malgré ses sévères critiques notamment de la politique culturelle du parti au pouvoir (SED),  veut continuer à en être car ce qu’il se passe en Allemagne de l’Ouest, écrit-il, lui est « 1000 fois plus détestable ».

L’Allemagne « antifasciste, socialiste », précise Katja Hoyer. L’autrice a raison, me semble-t-il de pointer cette double dimension. Voilà une chose qu’il te faudra expliquer aussi, mais chaque chose en son temps : le socialisme quoi qu’était-ce ? Sans cela, en effet, on ne peut rien comprendre à ce qu’il se passait dans la confrontation des systèmes économiques et sociaux. Or tout le monde l’efface aujourd’hui et la critique du socialisme qualifié par les dirigeants de réel ou réellement existant, manière de signifier qu’il était sans alternative, manque elle aussi. A Prague, on imaginera un « socialisme à visage humain ».

Quelques années après la colo, ma première expérience conflictuelle avec les pays de l’Est se situe en août 1968 avec l’écrasement du Printemps de Prague par les troupes du pacte de Varsovie.  J’approuverai la condamnation du PCF et serai amené à constater les réticences que souleva cette « désapprobation », pourtant timorée au regard ultérieur, parmi les communistes français. J’ai ainsi vu au cours d’une réunion un camarade en pleurs affirmer qu’un ambassadeur soviétique ne ment pas. Oh que si mon ami ! Mais c’était le début d’un processus de prise de distance avec Moscou qui allait s’accentuer alors que j’arrivai en RDA puis se refermer pendant mon séjour.

Au cours de mon activité de journaliste en RDA, je serai confronté à l’idéologie de l’antifascisme est-allemand qui, en plaçant ses habitants du côté du vainqueur soviétique, les avait déresponsabilisés. Le fascisme avait été sommairement défini comme «  la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes d’une partie de la bourgeoise monopolistique».(Dictionnaire de l’Académie des sciences de RDA publié en 1977. C’est moi qui souligne). Cette définition reprend en la corrigeant un peu celle de Georgi Dimitrov : «  la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier». (Thèse adoptée par le congrès de la IIIe Internationale, en 1935).
Fort heureusement pour moi, la littérature est-allemande n’allait pas s’en tenir à cette définition abrupte. J’y consacrerai un chapitre à part. Cette question ne peut être découplée de celle du capitalisme, lui aussi beaucoup trop absent des analyses y compris des réalités d’aujourd’hui. Il faut l’approcher aussi en lien avec le stalinisme. Elle est enfin encore à mettre en relation avec la difficile question de la nation.

La colonie de vacances fut donc mon premier contact avec la RDA. Quinze ans plus tard, j’arriverai à Berlin que je ne connaissais pas du tout. J’y suis venu avec le désir d’être d’abord journaliste. Nous nous disions à l’époque, sans doute naïvement, que « la vérité est révolutionnaire ». Je n’étais toutefois pas préparé au désenchantement qui m’attendait. Tu n’en as pourtant toujours pas le moindre regret.
Ni la moindre nostalgie.

A suivre : 2. Ouh là là, la dictature du prolétariat !

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En guise de voeux

Mahmoud Darwich : 

Sur cette terre 

« Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le souvenir aux conquérants.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.

(Tiré du recueil La terre nous est étroite et autres poèmes, Gallimard, Paris, 2000)

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La « guerre des paysans (12). Un épilogue et un film documentaire

Gravure satirique allemande contemporaine des débuts de la Réforme sur le thème du monde à l’ envers. Les seigneurs ecclésiastiques sont directement visés. (Bibliothèque municipale de Colmar, Cabinet des Estampes)

Je suis loin d’avoir fait un tour complet de l’histoire de la « guerre des paysans ». Ce n’était pas mon intention. Celle-ci n’était que d’ouvrir des fenêtres pour éclairer quelques moments de ce « passé palimpseste », selon l’expression de Georges Bischoff dans son dernier ouvrage. Car c’est une mémoire enfouie et oubliée sous les couches d’histoire postérieures. En France, cela reste encore largement vrai. En Allemagne moins depuis ces dernières années après, faut le dire, de longue périodes de silence.
L’écriture de cette histoire est loin d’être achevée et, en relation avec des préoccupations contemporaines, de nouveaux angles d’approche apparaissent. J’ai, dès le premier de mes douze articles, signalé la question de la participation des femmes au mouvement. La dimension écologique est, elle aussi, examinée par les historiens. Elle peut se lire en filigrane des XII articles et, par exemple, sur les questions de développement durable concernant la pression sur les ressources en eaux, forêts et la chasse, avec celle de leur partage. Plus incongrue, voire totalement absurde, est la réapparition d’une approche en termes de guerre de religions.
La « guerre des paysans » est pour moi la résultante d’une crise multifactorielle. Crise de la féodalité en mal de réforme et crise de la foi, non en dieu, la population est restée très croyante, mais en ses représentants sur terre, le pape et l’église de Rome, plus préoccupés par leurs biens matériels que soucieux de remplir leur mission spirituelle. Cela dans un contexte de bouleversements du monde et des esprits remodelés par les découvertes scientifiques et la révolution de l’imprimerie. Cette nouvelle technologie de l’esprit va au-delà d’une simple question de diffusion des écrits et des idées. Elle métamorphose le rapport à la mémoire et à la pensée, comme le fait aujourd’hui la révolution numérique.

«  Partie à la recherche des épices de l’Asie, l’Europe rencontre … l’or et l’argent de l’Amérique. Pour les conquérir, Hernando Cortez s’empare du Mexique en 1519, Francisco Pizarro, du Pérou en 1531 et Diego de Almagro, du Chili en 1535. Dès lors, rien n’empêche les métaux précieux de se répandre sur tout le continent.
On estime qu’entre 1492 et 1550 leur stock, d’abord essentiellement constitué d’or, puis à prédominance d’argent, a été multiplié par un coefficient de 8 à 12. Un phénomène inattendu se produit alors : dans toute l’Europe, les prix s’accroissent à une vitesse vertigineuse. Les victimes sont comme toujours les titulaires de revenus fixes (ouvriers et nobles peu fortunés passant leur temps aux armées) alors que les propriétaires nobles ou bourgeois, vendant leurs produits, les commerçants et les banquiers, en sont les bénéficiaires. Ainsi, s’opère définitivement la transition entre deux mondes, le monde médiéval gouverné par sa règle de modération dans sa poursuite du lucre et sa condamnation du gain pour le gain et le monde nouveau où le marchand va devenir roi. Désormais l’or pourra tout acheter. .. jusqu’au salut des âmes ; L’or, dit Christophe Colomb, est le trésor, et celui qui le possède a tout ce qu’il faut en ce monde, comme il a aussi le moyen de racheter les âmes du Purgatoire et de les installer au Paradis. L’Église rentrera dans ce jeu-là lorsqu’en 1515, le pape Léon X accordera des indulgences à tous ceux qui contribuent financièrement à l’achèvement de la basilique Saint-Pierre de Rome. La violente réaction de Martin Luther (1483-1546), qui déclenchera la Réforme, n’ira cependant pas – même si elle s’inscrit dans la ligne d’un retour vers le passé – jusqu’à condamner le principe de tout commerce de l’argent, dès lors que les taux ne sont pas usuraires ; quant à Calvin (1509-1564), Max Weber (1864-1920) a montré comment sa conception de l’ascétisme laïc combinée à la réhabilitation de la réussite dans les affaires a efficacement contribué à l’accumulation sur laquelle devait s’appuyer l’essor du système capitaliste. »

(René Passet : Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire. Editions Les Liens qui Libèrent p. 104)

L’historien suisse Peter Blickle note à propos de la doléance sur la main-morte, cet impôt sur l’héritage dont les insurgés demandaient la suppression, que cette revendication porte avant tout sur un partage des bénéfices de l’agriculture selon un principe d’équité. Il ajoute :

« Ce n’est pas un pur hasard si la guerre des paysans a eu lieu là où les échanges marchands étaient particulièrement intenses, le nombre de villes particulièrement élevé, la population particulièrement nombreuse et la demande en produits agricoles particulièrement vivante, surtout pour les produits de grande valeur et demandant une intensité de travail importante comme, par exemple, le vin. Pourquoi les gains n’auraient-ils profité qu’aux représentants des maîtres et servi qu’aux églises, monastères, châteaux pour lesquels les paysans payaient déjà des redevances dues aux seigneurs auxquelles s’ajoutaient de nouveaux impôts. La revendication visant à permettre aux enfants d’hériter problématisait la réalité existante sous la forme d’un respect social du travail ».

(Peter Blickle : Der Bauernkrieg. Die Revolution des gemeinen Mannes. CH Beck. 2012. p. 68)

L’aspect à prendre en compte est donc celui du développement d’une économie marchande avec des zones blanches et une intensité inégale des soulèvements. Mais aussi avec des éléments de financiarisation avec d’un côté un appauvrissement de la paysannerie et de l’autre un élargissement de la propriété foncière. Charles Quint pour rembourser aux banquiers Fugger les sommes d’argent qui lui ont permis d’acheter son statut d’empereur leur octroie des seigneuries, expliquait Georges Bischoff dans une conférence. Il ajoutait que l’évêque de Strasbourg était allé jusqu’à vendre le droit de manger du beurre pendant le carême. La dimension monétaire permet aussi de comprendre la pratique de libération des insurgés capturés moyennant de lourdes amendes tant individuelles que collectives, véritable manne financière pour ceux qui organisaient la répression. Globalement, les inégalités sociales se sont creusées.

Faire tourner la roue de la fortune

Frontispice de l’écrit anonyme An die Versammlung gemayner Pawerschafft, die in hochdeutscher Nation und vielen anderen Orten mit Empörung und Aufruhr entstanden ist, etc. Ob ihre Empörung in gerechter oder ungerechter Weise geschieht und was sie der Obrigkeit schuldig oder nicht schuldig sind, etc. Gegründet auf der Heiligen Schrift, von oberländischen Mitbrüdern guter Meinung verfasst und beschrieben, etc. « A l’assemblée de la commune paysannerie, qui s’est soulevée avec indignation et par des émeutes dans le sud de la nation allemande et en mains autres endroits, etc. Pour savoir si leur indignation est justifiée ou non, et si l’autorité est coupable ou non, etc. Fondé sur les saintes écritures, conçu et décrit par des frères du pays haut, de bonne opinion, etc » (Source)

L’inscription au milieu et au dessus de la gravure donne le sens de l’image :

hie ist des Glücksrad stund und zeyt
Gott wayst wer der oberist belybt

Voici l’heure et le temps de la roue de la fortune
Dieu dira qui restera en haut

Sur la roue tournée par un moine sont ficelés le pape et un évêque. A gauche, les paysans et les bons chrétiens, à droite les romanistes (partisans de l’église de Rome) et les sophistes. Les inscriptions en dessous du dessin opposent le péché capital de l’avarice des maîtres (der Herren gyz), l’hubris d’accaparement des biens, au modèle républicain suisse (Wer meret Schwyz). L’écrit et le frontispice expriment, selon Thomas Kaufmann, « la conscience d’un kairos apocalyptique » proche de celui de Thomas Münzer. Le kairos signifie le moment opportun à saisir. Ce qui est particulièrement intéressant dans cet écrit, dont il est impossible de mesurer l’impact qu’il a pu avoir, c’est qu’il tente de pousser le mouvement jusqu’à l’idée de république. Mais cela ne suffit pas pour parler d’une révolution. Alors venons-en à cette question laissée ouverte dans l’introduction.

Révolution ?

Si tous les historiens s’accordent pour considérer que la « guerre des paysans » a été un considérable mouvement de masse dans l’empire romain germanique, et admettre son caractère de mouvement d’émancipation politique – « ils veulent être libres » -, la question de son interprétation reste cependant encore ouverte. Il est certain toutefois qu’elle a fortement ébranlé le système féodal.
Peter Blickle avait substitué à l’expression inadéquate et attribuée par les vainqueurs de « guerre des paysans », qui ne comprenait pas que des paysans, celle de « révolution de l’homme du commun », Revolution des gemeinen Mannes, révolution des assujettis. Le gemeinen Mann désigne dans son esprit celui qui subit une domination. Comment en était-il arrivé à cette expression ? Avant tout en raison des objectifs programmatiques des insurgés qui accompagnent leurs capacités d’organisation. Il l’explique ainsi :

„Das göttliche Recht bildete den Ansatzpunkt zur Entwicklung neuer Verfassungsmodelle. Sie fußten auf der Prämisse, das Evangelium könne den Parameter für weltliche Ordnungen abgeben […] Gemeinsam ist allen Programmen, daß sie die Land- und Stadtgemeinden zur Basis des staatlichen Aufbaus machen und das Prinzip der Wahl für alle politischen Ämter durchsetzen wollen. So gelesen können die Programme insgesamt das Attribut »revolutionär« beanspruchen und der Bauernkrieg als solcher die Bezeichnung »Revolution des gemeinen Mannes«. Strittig freilich ist, ob die regionalen Entwürfe soweit abstrahiert werden können, wie es ein solches Interpretationskonzept verlangt, und inwieweit die programmatischen Aspirationen nicht Äußerungen von Intellektuellen darstellen (Hubmaier, Hipler u.a.) und folglich nur wenig Verbindlichkeit reklamieren können“

« Le droit divin a constitué le point de départ pour le développement de nouveaux modèles constitutionnels. Ils reposaient sur la prémisse que l’évangile pouvait fournir le paramètre pour les ordres temporels […]. Le point commun de tous les programmes est le fait qu’ils ont pris pour base de la construction de l’état, les communautés de pays et de villes, et qu’ils voulaient imposer le principe de l’élection pour toutes les fonctions politiques. Lus ainsi, les programmes pouvaient revendiquer l’attribut de ‘révolutionnaire’ et la guerre des paysans comme telle celle de ‘révolution de l’homme du commun’. La discussion porte sur la question de savoir si l’on peut suffisamment abstraire les projets régionaux pour que cela corresponde à un tel concept d’interprétation et dans quelle mesure les aspirations programmatiques ne sont pas celles d’intellectuels (Hubmaier, Hipler et autres) et donc ne réclament que peu d’engagement. » (Source)

Cette dernière remarque conduit à se demander dans quelle mesure la majorité des insurgés avait faite sienne un programme de transformation. L’idée d’une révolution est contestée par ceux qui pensent qu’elle s’est surtout mobilisée pour l’amélioration des conditions de vie et de travail dans le cadre de l’ordre existant. D’autres insistent plus sur la notion de demande de participation à la vie commune du village, de la cité, du pays (Landschaft). Se pose aussi le problème de la réticence des villes et la frilosité des bourgeois urbains à participer au mouvement.
Pour Georges Bischoff, la « guerre des paysans »

« n’est pas une révolte mais une révolution, un mouvement profond sans équivalent. C’est aussi un accélérateur historique qui a fait que le monde d’après n’était plus celui d’avant »
(Entretien au journal L’Alsace du 24 mai 2025).

Pour l’historien de l’Alsace, c’est une révolution sociale, religieuse et politique, un mouvement de fond, dont le but est d’instaurer un ordre nouveau en renversant l’ordre ancien. Surtout en Alsace, c’est un mouvement programmé qui s’effectue par la violence, certes, par une organisation nouvelle surtout, et enfin à partir d’un programme. Il est parti du peuple pour un renversement vers un monde de liberté, d’égalité, de fraternité.

« Un événement révolutionnaire existe à partir d’une attente et d’un projet. Ici, les facteurs matériels ne sont pas des conditions suffisantes. Et la goutte d’eau qui fait déborder le vase n’a qu’une importance secondaire. Non, la Révolution de 1525 est le produit d’une culture et, plus encore, d’une espérance. Ses racines chrétiennes sont, semble-t-il, déterminantes. »

Georges Bischoff : « Ils veulent être libres ». La révolution de 1525 entre Vosges et Jura. Société d’Histoire du Sundgau. 2025. p.295)

Sur ce plan, deux choses m’ont frappé au cours de ce travail. C’est, d’une part cette sorte de projection d’utopie en un jeu de miroir inversé, comme dans la première image de renversement des rôles ci-dessus. D’autre part, m’est venue au cours de ce travail, peut-être parce que je suis passé d’Alsace en Alsace, l’idée d’un processus, que l’on peut peut-être qualifier de révolutionnaire à terme s’il n’avait pas été stoppé net, dans la mesure où l’on peut percevoir une sorte de maturation quand on considère l’ensemble des mouvements en évolution. Un processus qui a d’abord consisté à sortir de simples révoltes, pour mieux s’organiser et se doter de programmes eux-mêmes s’enrichissant au fur et à mesure. Une sanglante répression y a mis fin.
Je propose de verser dans la discussion sur cette question de la révolution une réflexion de Walter Benjamin :

« Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Mais il se peut que les choses se présentent tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte, par lequel l’humanité qui voyage dans ce train, tire les freins d’arrêt d’urgence [Notbremse] »

(Walter Benjamin, cité et traduit par Michael Löwy, in Walter Benjamin : avertissement d’incendie. Une lecture des thèses « Sur le concept d’histoire », L’Éclat, 2018, p. 123.)

Sans intention critique envers les insurgés, ce qui serait non seulement ptétentieux mais surtout anti-historique, plutôt à l’attention de mes contemporains, il me semble que l’imaginaire d’une inversion des rôles est suranné. Un renversement n’est pas la construction d’une bifurcation alternative. Je continue de penser que les insurgés ne se sont pas engagés dans une guerre civile. Ce n’était pas non plus une guerre des pauvres.  Reste qu’en certains endroits, les féodaux ont perdu le pouvoir pour un temps. Ils ont senti passer très prêt le boulet au point d’en arriver à la conclusion : plus jamais ça !

Le monde d’après

Si l’on admet l’idée de révolution, peut-on ou faut-il dire qu’elle a échoué ? Malgré le lourd prix en sang payé par les insurgés, la réalité du monde d’après ne permet pas de parler d’une simple restauration de l’ordre ancien.

„Trotz der militärischen Niederwerfung kam es, vornehmlich in den Alpenländern und in Teilen Oberdeutschlands, zu bemerkenswerten Kompromissen und Entlastungen für die Bauern, so daß von einem generellen Scheitern des Bauernkriegs nicht die Rede sein kann. Die Obrigkeiten waren vom Aufstand des gemeinen Mannes zutiefst irritiert und fürchteten, wie die Reichstagsverhandlungen (1526, 1529, 1530) hinreichend zeigen, einen neuerlichen Ausbruch der Unruhen“.

« Malgré l’écrasement militaire, de remarquables compromis et des allègements notables pour les paysans ont été obtenus, principalement dans les pays alpins et dans certaines régions de l’Allemagne, de sorte qu’on ne peut pas parler d’un échec général de la guerre des paysans. Les autorités étaient profondément irritées par le soulèvement de l’homme du commun et craignaient, comme le montrent suffisamment les négociations du Reichstag (1526, 1529, 1530), une nouvelle flambée de troubles ». (Source)

Ce point de vue est aussi celui de Georges Bischoff :

« La Guerre des Paysans est un moment fondateur. L’ordre qui lui succède n’est pas une restauration, mais quelque chose de différent. Ce n’est pas un retour en arrière, comme on pourrait le penser, mais une recomposition, invisible, des forces politiques et sociales ».(G. Bischoff oc p. 244)

Le médiéviste propose de renverser la réplique que l’on prête souvent à Tancrède dans le Guépard de Luchino Visconti, il faut que tout change pour que rien ne change, en  il faut que rien ne change – en apparence – pour que tout change.
La vraie réplique est la suivante : « si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ».

Après 1525,

« Les conflits entre communautés et seigneurs sont canalisés par des institutions, les droits, fixés une fois pour tous, dans des procédures familières. La marge de progression qui autorisait des empiétements et des abus s’est réduite comme une peau de chagrin. Encadrée par l’État, et par l’Église, plus disciplinée qu’elle n’était grâce à la contre-réforme, la judiciarisation de la société s’impose ». (Bischoff : o.c. p. 294-295)

En conférence, il avait donné à l’appui de cela des exemples concrets concernant le contrôle des prix, la mise en place de stocks et de greniers d’abondance, la disparition du servage, la limitation des corvées et des humiliations les plus graves, le respect des coutumes, la réforme des églises, le tout par un renforcement des structures étatiques contre les absolutismes locaux des seigneurs.

Au cinéma

Pour finir, je vous invite à voir un film documentaire dont voici l’ouverture :

1525, la révolution oubliée. Porté par des illustrations originales de John Howe, le film retrace l’histoire de la « guerre des Paysans ». Durée : 52 minutes – Réalisation : Alexis et de Yannis Metzinger – Production : Carigo Films avec la participation de France Télévisions.
Le documentaire dans son intégralité est en accès libre ici

Sommaire de la série

Dans mon reportage à l’intérieur des livres d’histoire sur la Guerre des paysans, j’ai opté, tout en restant dans la chronologie, pour la sélection de quelques moments qui me paraissent particulièrement intéressants voire inspirants. J’en rappelle le sommaire :

(1) Il y a 500 ans, la « guerre des paysans » dans l’Empire romain germanique

On l’appelle la guerre des paysans. Il faudra examiner cette expression qui désigne un vaste mouvement de soulèvements populaires qui culminèrent dans les années 1524-1525 dans une grande partie du Saint Empire romain germanique. Il s’étendra de l’Alsace à la Thuringe, au Tyrol et à l’Autriche sans oublier la Suisse.

(2) Les révoltes du Bundschuh

La guerre des paysans n’est pas tombée comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elle a été précédée de nombreux signes avant-coureurs. Je ne ferai pas la liste des soulèvements ayant eu lieu dans ce « Moyen-âge rebelle » (Christian Pantle). Je retiendrai deux aspects. Le premier concerne une phrase venue d’Angleterre qui fit florès dans l’aire germanique, le second les pèlerinages de masse de Niklashausen. Puis, il sera question des révoltes du Bundschuh de 1493 puis 1501-1502, 1512-1513.

(3) Le cauchemar d’un ermite et le soulèvement du pauvre Conrad

Je change un peu d’optique, cette fois pour établir un lien entre un soulèvement, celui du Pauvre Conrad, et un écrit non théologique qui est un appel non seulement à ne pas se laisser faire mais également à ne pas être complice de ce qu’il se passe tout en se basant sur une conception de la bonne économie opposée à celle néfaste des féodaux. Son auteur est Alexander Seitz. On lui doit notemment un essai sur le rêve (Traumtraktat).

(4) Mais que vient donc faire ici cet escargot ?

Nous nous intéresserons à un aspect sur lequel les historiens sont peu diserts. Pourtant, pas moins de trois chroniques de l’époque évoquent une étrange histoire de coquilles d‘escargots qui aurait fait déborder le vase déjà bien plein de l’homme du commun. L’épisode se situe dans le comté de Stühlingen, dans le sud de la Forêt Noire près de la frontière avec la Suisse.

(5). Les trois bandes paysannes (Haufen) de Haute Souabe à l’origine des XII articles de Memmingen

Nous passons de Stühlingen, considéré comme « le berceau de l’insurrection », en 1524 à Memmingen plus à l’est où les représentants des bandes de révoltés, réunies en mars 1525, adoptent les douze articles du manifeste de Memmingen.

(6) Les XII articles de Memmingen

Les trois bandes insurgées réunissant quelque 20 000 personnes sillonnent la région de la Haute Souabe et se rassemblent en une Assemblée chrétienne. Elles envoient début mars 1525, des délégués dans la ville de Memmingen pour y adopter un programme commun : une « première tentative vague d’un projet de constitution » (Bundesordnung), le 7 mars, puis les désormais fameux XII articles qui sont « à la fois articles de doléances, programme de réformes et manifeste politique ».

(7) La guerre des seigneurs contre les paysans

A partir de l’assimilation de la révolte à une atteinte violente à l’ordre public (Landfriedensbruch), une accusation jusqu’ici réservée à la noblesse, c’est celle-ci qui définit le terme de la conflictualité, à savoir que ce sera la guerre.

(8). Allons à Mühlhausen en Thuringe

La Thuringe qui est à la fois le pays de Martin Luther et de Thomas Müntzer. La bataille de Frankenhausen. Omnia sunt communia.

(9). De Mühlhausen (Thuringe) à Mulhouse (Alsace)

Nous voici revenus en Alsace où tout a commencé avec les révoltes du Bundschuh. L’insurrection déborde quelque peu ce territoire puisque les événement se déroulent non seulement de part et d’autre du Rhin mais s’étendent des Vosges et du plateau lorrain au Jura.

(10). En chansons de l’époque

Cet article ne concerne que les chansons que l’on peut attribuer à l’époque, autour de 1525, et n’évoque pas celles plus connues qui ont été écrites ultérieurement. Deux chansons particulières seront mises en avant : celle du Rosemont, en langue comtoise et celle dite des Armagnacs sur le siège de Wattwiller, en langue germanique.

(11) Albrecht Dürer : Traumgesicht / Vision de rêve

Quel rapport une aquarelle de Albrecht Dürer et la description d’un rêve qui l’accompagne a-t-elle avec la « guerre des paysans » ? Sa place dans l’histoire des rêves. « Projet de colonne commémorative d’une victoire sur les paysans» de Dürer.

(12) Un épilogue et un film documentaire.

On revient sur la question restée ouverte de savoir si la « guerre des paysans » était une révolution. Présentation du documentaire : 1525, la révolution oubliée

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« Guerre des paysans » (11). Albrecht Dürer : Traumgesicht / Vision de rêve

Lavis d’Albrecht Dürer, Traumgesicht. 1525. Kunsthistorisches Museum, Vienne, Autriche. L’image se trouve dans l’un des cahiers du peintre

Transcription du texte manuscrit et sa traduction

Im 1525 Jor nach dem pfinxstag zwischen dem Mitwoch und pfintzdag in der nacht im schlaff hab ich dis gesicht gesehen wy fill großer wassern vom himmell fillen Und das erst traff das erthrich ungefer 4 meill fan mir mit einer solchen grausamkeitt mit einem uber großem raüschn und zersprützn und ertrenckett das gannz lant In solchem erschrack ich so gar schwerlich das ich doran erwachett edan dy andern wasser filn Und dy wasser dy do filn dy waren fast gros und der fill ettliche weit etliche neher und sy kamen so hoch herab das sy im gedancken gleich langsam filn. aber do das erst wasser das das ertrich traff schir herbey kam do fill es mit einer solchen geschwindigkeit wynt und braüsen das ich also erschrack do ich erwacht das mir all mein leichnam zitrett und lang nit recht zu mir selbs kam Aber do ich am morgn auff stund molet ich hy oben wy ichs gesehen hett. Got wende alle ding zu besten.

L’année 1525, dans la nuit du mercredi au jeudi après la Pentecôte, je vis en rêve ce que représente ce croquis ; une multitude de trombes d’eau tombant du ciel. La première frappa la terre à une distance de quatre lieues ; la secousse et le bruit furent terrifiants, et toute la région fut inondée. J’en fus si éprouvé que je m’éveillai. Puis, les autres trombes d’eau, effroyables par leur violence et leur nombre, frappèrent la terre, les unes plus loin, d’autres plus près. Et elles tombaient de si haut qu’elles semblaient toutes descendre avec lenteur. Mais, quand la première trombe fut tout près de terre, sa chute devint si rapide et accompagnée d’un tel bruit et d’un tel ouragan que je m’éveillai, tremblant de tous mes membres, et mis très longtemps à me remettre. De sorte qu’une fois levé, j’ai peint ce qu’on voit ci-dessus. Dieu tourne pour le mieux toutes choses.

(Traduction reprise de l’essai de Marguerite Yourcenar : Le temps, ce grand sculpteur / Essais. Gallimard 1983. V. Sur un rêve de Dürer. 1977).

Il y a longtemps que j’ai ce document par devers moi et, depuis, il m’intrigue. Et c’est une bonne occasion d’en parler. J’en avais pris connaissance pour la première fois dans le livre de Peter Blickle : Der Bauernkrieg. Die Revolution des gemeinen Mannes. Quel rapport avec la « guerre des paysans » ? Je vais tenter sinon de l’expliquer du moins de défricher quelques éléments contextuels. L’aquarelle est aussi importante du point de vue du rêve. Elle a quelque chose de surréaliste. Comme le note Marguerite Yourcenar, dans l’essai cité :

« On a du passé peu de rêves authentiques ; j’entends de ceux que le rêveur lui-même a notés hâtivement à son réveil. […] Nous avons pourtant d’un homme du XVIe siècle le récit extraordinaire d’un rêve qui n’est qu’un rêve, accompagné, qui plus est, d’un croquis à l’appui. On le trouve dans le Journal de Dürer.[…]
Examinons le croquis, le lavis plutôt, qui reproduit ce rêve. L’énorme trombe pareille à un empilement de nuages noir-bleu fait involontairement penser un homme d’aujourd’hui à un champignon atomique; rejetons cette trop facile anticipation. Le paysage semble écrasé d’avance sous les coulées bleu sale qui tombent verticalement du ciel ; la terre et l’eau déjà déversée se mélangent en un brun boueux et un glauque trouble ; s’il fallait absolument identifier ce lieu à un endroit quelconque du monde, on penserait à la plaine lombarde, que Dürer a plus d’une fois traversée, à cause de ces quelques arbres clairsemés, vaguement présents dans cette atmosphère de catastrophe, mais qu’on sent plantés et peut-être taillés de main d’homme. Très loin, rapetissées par la distance, à peine visibles au premier regard, quelques bâtisses brunâtres se pressent au bord d’un golfe, prêtes, à ce qu’il semble, à retourner à l’argile. Ce qui va être détruit n’est pas particulièrement beau ». (Marguerite Yourcenar : oc)

C’est un peu plus qu’un simple rêve. Fascinant aussi de constater que Albrecht Dürer y enregistre des sons, évalue les distances et les vitesses. Mais ce que Marguerite Yourcenar ne relève pas, c’est l’importance de la datation du rêve. Cela n’a pas tout à fait échappé à l’écrivain et critique d’art Michel Butor sans qu’il ne se souvienne cependant ne serait-ce que de l’année :

« Un des plus beaux [rêves], c’est cette magnifique aquarelle d’Albrecht Dürer, qui dit que c’est le rêve qu’il a fait dans la nuit du tant au tant. Dans la littérature, nous avons des récits de rêves, qui sont quelquefois des récits datés, mais c’est beaucoup plus rare que ce qu’on pourrait croire, parce que le rêve se refuse en quelque sorte au langage ».

(Michel Buror : Des profondeurs. Texte extrait de la rencontre organisée dans le cycle Impromptu au Petit Palais, à Paris, le jeudi 12 novembre 2009, et diffusée en direct sur France Culture puis podcastée dans Les Chemins de la connaissance, à l’occasion de la parution de Allemand et Butor, 2009)

Quelle est donc cette date ? La nuit du mercredi au jeudi après la Pentecôte, c’est à dire la nuit du 7 au 8 juin 1525. A ce propos, Peter Blickle écrit dans l’ouvrage cité :

« Une bonne semaine avant, Thomas Müntzer avait été exécuté à Mühlhausen en Thuringe. Cela avait été précédé de deux jours par la prise d’assaut de la ville, et encore dix jours avant, à proximité de Frankenhausen, les paysans de Thuringe avaient été massacrés. La même semaine, le duc de Lorraine avec les batailles des 16, 17 et 20 mai avait laissé une traînée de sang à travers l’Alsace. Cinq jours avant le rêve s’est déroulé la bataille de la proche Königshofen, et trois jours avant, celle d’Ingoldstadt.
Rêve de Dürer ?
Des centaines de milliers de paysans morts – le chiffre circulait dans l’empire et constituait en gros la somme de ce que les rumeurs avaient rapporté des batailles. […]
Peu d’événements de l’histoire allemande ont laissé de traces aussi profondes dans l’art comme l’a fait la guerre des paysans » (o.c. p.103).

Thomas Müntzer, qui était passé dans la ville de Dürer, Nürnberg (Nuremberg), l’année précédente accordait beaucoup d’importance aux songes. Pour lui, en opposition à la suprématie de l’écriture, la foi restait une expérience subjective qui passe par le rêve. Albrecht Dürer, bourgeois de Nürnberg avait, comme la ville, adopté la Réforme tout en se méfiant bien entendu des tendances iconoclastes. Son rêve semble scander l’écho des batailles :

Puis, les autres trombes d’eau, effroyables par leur violence et leur nombre, frappèrent la terre, les unes plus loin, d’autres plus près.

Peter Blickle parle ensuite d’un autre peintre et graveur de Nürnberg, Barthel Beham. Ce dernier, avec son frère cadet Sebald et Georg Pencz, un employé-apprenti de l’atelier de Dürer, furent proches des idées de Thomas Müntzer. Ils seront jugés en janvier 1525 comme « peintres impies » et expulsés de Nuremberg. On peut ajouter le sculpteur Tilman Riemenschneider dont la légende voulait que ses mains fussent écrasées en prison pour avoir soutenu le soulèvement, le peintre Jörg Radgeb dont on dit qu’il fut écartelé, l’écrivain humaniste Hans Denk banni de la ville, etc. Tous trop müntzériens, Bonjour l’ambiance.
Barthel Beham dessine, en 1525, la gravure ci-dessous, transformant en cauchemar un thème favori de la Renaissance, un paysage dans lequel repose paisiblement un nu féminin :

Barthel Beham (1502-1540) : Der Welt Lauf oder Die schlafende Justitia (Ainsi va le monde ou Justice endormie), 1525, estampe. Collection RosenWald, National Gallery, Whashington.

Le visage de souffrance de cette femme endormie et enchaînée avec l’allégorie de la justice anéantie, la balance à terre et le glaive emporté par un loup, symbolise l’état du monde (Der Weltlauf). Et elle nous parle encore aujourd’hui. L’image, qui a l’origine portait l’inscription 1525, est révélatrice du profond traumatisme produit par l’anéantissement brutal des bandes insurgées. Il y a d’autres exemples, et pas seulement dans l’art.

Un ami de Albrecht Dürer, Kaspar Nützel, membre comme lui du patriciat de Nürnberg et du conseil de la ville écrivit au duc Albrecht de Prusse. Concédant que, certes, les insurgés avaient franchi des limites, celles-ci l’avaient été également, et au-delà de toute raison, par la répression.
« Aucune personne dotée de raison ne peut nier la bêtise, la manière non chrétienne (uncristenlich) et démesurée » avec laquelle l’autorité (Oberkeit) a traité ses sujets.
Dans la même missive, il écrit qu’il doute que :

„ob auch die Straf, so daruf gegen inen mit Entleibung, Verprennung, Nemung irer Hab und Guter, Witwen- und Weisenmachen, in das Elend zu verjagen und ander grausamlicher Verfolgung“ angemessen und dem Frieden dienlich sei und nicht vielmehr das „Pluet der armen umbkumen Unschuldigen umb Rach gen Himel schreien und Gott zu einem schwerlichen Widergelten mussigen wird“.

«la punition, qui consiste à leur prendre la vie, à les brûler, à confisquer leurs biens, à faire des veuves et des orphelins, à les chasser dans la misère et les soumettre à d’autres persécutions cruelles » soit appropriée et serve la paix. Ne faut-il pas plutôt considérer que « le sang des pauvres innocents tués crie vengeance au ciel et oblige Dieu à une terrible réponse ».

(Cité par Werner Paravicini : Adelsherrschaft in der Krise: der Bauernkrieg von 1525)

Comme je l’ai déjà signalé, la sauvagerie était telle que même un chef mercenaire comme Asche von Cramm en fut ébranlé. Il avait mené un détachement de l’armée saxonne à Frankenhausen. Après la victoire, il plaide auprès du prince-électeur de Saxe pour la clémence et la protection des prisonniers.
Le secrétaire et hagiographe du duc de Lorraine, Nicolas Volcyr de Sérouville, notait à propos de la bataille de Lupstein :

« Le massacre fut très cruel. Le sang mélangé à l’eau de pluie coulait dans les ruelles du village : c’était un horrible spectacle. »

Nous avons vu aussi les efforts de la ville de Bâle pour éviter un bain de sang en haute Alsace. On peut en citer d’autres qui ne semblent pas admettre que les massacres soient un jugement divin. Tout cela me semble bien opposé à l’appel au meurtre de masse de Martin Luther dans son pamphlet Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans :

« tous ceux qui le peuvent doivent assommer, égorger et passer au fil de l’épée, secrètement ou en public, en sachant qu’il n’est rien de plus venimeux, de plus nuisible, de plus diabolique qu’un rebelle »

Dans l’image, note encore Marguerite Yourcenar,

« pas de symbole religieux rajouté en marge, pas d’anges vengeurs signifiant la colère de Dieu; pas d’emblème alchimique des forces qui vont vers le bas, inutile en présence de la terrible gravitation des cataractes. Pas de méditation humaniste non plus, tragique comme chez Michel-Ange, mélancolique comme elle le sera chez Poussin, sur le tout et le peu que nous sommes en présence de l’univers déchaîné. À moins toutefois que le meilleur de la notion d’humanisme ne soit inclus dans cette capacité, même en rêve et au sein d’une sorte d’angoisse ontologique, de continuer à jauger. »

Dieu tourne pour le mieux toutes choses, écrit Dürer à la fin de son texte.

« Le récit, lui, se termine par une formule pieuse, mise là par l’homme éveillé de son rêve. Elle nous rappelle, si nous étions tentés de l’oublier, que Dürer était chrétien, et l’était pour ainsi dire deux fois, en tant qu’héritier et sublime interprète de la piété médiévale et en tant que bourgeois de Nuremberg accueillant vers la fin de sa vie la Réforme. Elle peut au choix s’interpréter comme une formule propitiatoire quasi machinale, assertion plus ou moins sincère d’un optimisme fondé sur la bienveillance divine, aussi peu concluante qu’un distrait signe de croix, ou, au contraire, comme un acte de soumission très réfléchi à l’ordre des choses, partout caractéristique de tout grand esprit authentiquement religieux, Marc Aurèle acceptant ce que veut l’univers, Lao-tseu d’accord avec le vide et Confucius avec le Ciel. Mais cet « au contraire » est de trop. Nous devinons que la confiance ingénue et l’adhésion impersonnelle se rejoignent quelque part, à des profondeurs de la nature humaine où le principe de contradiction ne pénètre pas. Telle quelle, cette mantra chrétienne a sans doute aidé Dürer à émerger indemne de son terrible songe. » (Yourcenar : texte cité)

Reste que ce contexte déprimant mais bien réel, pour Dürer et pour nous, ne dit pas la signification que l’on pourrait donner au rêve. Une catastrophe cosmique ? Ces trombes d’eau lavent-elles le sang versé ? Difficile à croire. Déluge ? Des images de déluges ne manquaient pas. On les trouvait dans les prédictions annonciatrices de la catastrophe de 1524-25. Ainsi celle de Leonhard Reynmann qui la prévoyait pour 1524 :

Sous le signe de la constellation des poissons, la rencontre entre l’ordre supérieur de l’empereur, du pape, des cardinaux, à droite et un groupe de paysans armés à gauche. Dans le corps du poisson à l’avant la rencontre en février 1524 de la Lune, du Soleil, de Saturne, Jupiter, Mars et Venus associés à une mort annoncée. Le groupe de paysans accompagné de musiciens semble dirigé par un vieil homme avec des béquilles et une faux symbolisant le dieu Saturne, le dur labeur, la mélancolie, le malheur. Du poisson sortent des trombes d’eau qui inondent la ville.

Le rêve de Dürer signale-t-il que la catastrophe, le déluge a bien eu lieu ? Cela ne me paraît pas impossible. Il est temps de se pencher sur un autre document : le projet de monument que Dürer a élaboré la même année, cette fois sur le thème bien précisé de la « guerre des paysans ».

Le monument de la « guerre des paysans »

Albrecht Dürer : projet de colonne des paysans avec la colonne et son piédestal ici associés mais figurant en deux planches séparées dans son manuel destiné aux peintres et aux artisans : Instructions pour la mesure, à la règle et au compas, des lignes, plans et corps solides. (Underweysung der Messung, mit dem Zirckel und Richtscheyt, in Linien, Ebenen unnd gantzen corporen) paru en 1525.

Le dessin de Dürer s’intitule Projet de colonne commémorative d’une victoire sur les paysans. Monument de victoire ? Le titre ne semble pas correspondre au contenu du projet. A moins que…
Dürer commente lui-même son croquis. Sur le premier socle de 20 pieds de large (1 pied équivaut à 30 cm environ) et 1 pied de haut, des bœufs, des moutons, des cochons et aux quatre coins d’ un deuxième socle des paniers contenant les produits du travail de la paysannerie : fromage, beurre, œufs oignons, herbes « ou tout ce qui te viendra à l’esprit » (kes/butter/ayer/ zwiffel und krueter oder was dir zufelt).
La colonne proprement dite repose sur un coffre qui se rétrécit vers le haut. Il porte l’inscription anno 1525. Il est surmonté d’une marmite renversée puis d’une jarre à fromage, d’un tonneau à beurre, un pot à lait sur lequel se trouvent une série d’outils de labourage et de récolte, enfin une cage avec laquelle les paysans transportent les poules au marché et, sur celle-ci, un pot à saindoux renversé où est assis un paysan accablé avec une épée enfoncée dans le dos (ein trauretten Bauren darauff der mit einem swert durchstochen sey). Il ne semble pas encore mort.

« Une épée bonne et bien aiguisée peut servir à la justice comme au meurtre. L’épée est-elle pour autant meilleure ou pire ? Il en va de même des arts » avait écrit Albrecht Dürer (Vom Nutzen des Wissens in Schriften und Briefe). L’épée peut-être glaive de justice emporté par un loup comme chez Beham ou coup lâche porté dans le dos d’un démuni chez Dürer. Examinons de plus prêt le sommet de la colonne :

Le paysan est poignardé dans le dos mais ne porte lui-même pas d’arme. Victime d’une traîtrise ? Il se peut. Par qui ? Ce n’est pas dit. Légèrement penché en avant, il soutient sa tête qui porte un chapeau, une attitude qui en rappelle d’autres comme on le verra plus loin. Il porte un pantalon troué au genou, l’une des chaussures usée laisse sortir ses doigts de pieds.
Par comparaison avec cette figure de paysan démuni et accablé, voici, dans un contraste saisissant, celle que pouvait dessiner Dürer un peu plus de 10 ans plus tôt, des êtres bien en chair :

Albrecht Dürer : Marktbauer und sein Weib. Couple paysan au marché Staatsgalerie Stuttgart, Graphische Sammlung,

Dürer avait contribué à donner bonne figure aux paysan.ne.s jusque là médiatiquement absent.e.s. La pose de l’homme sur la colonne fait penser à deux autres gravures de l’artiste. On observe une frappante similitude avec la Petite Passion et son Christ crucifié assis sur un coffre dans une attitude de tristesse mélancolique qui en évoque une autre encore : la Melencolia I avec, comme pour la colonne, un rapport aux outils de travail.

Souffrance et mélancolie donc, dans les trois cas. La mélancolie, je le rappelle, n’est pas bien vue des religions.
La colonne de la « guerre des paysans » est tout sauf un arc de triomphe ou une colonne de la victoire, peu honorable par ailleurs. Vaincre les paysans n’était pas un titre de gloire. Si le projet de Dürer n’est pas une prise de parti en faveur des paysans, il ne célèbre pas non plus la victoire de leurs adversaires.

«  C’est un acte artistique de compassion et une protestation silencieuse contre la façon dont les armées des princes ont massacré en masse les paysans et les ont soumis sans pitié à une justice de vainqueurs. »

(Thomas Kaufmann : Der Bauernkrieg. Ein Medienereignis [La guerre des paysans. Un événement médiatique] Verlag Herder. 2024. S. 317)

C’est aussi, bien qu’enfoui dans un volumineux manuel technique de mesure, un geste mémoriel par delà le manichéisme religieux du bien et du mal. Dürer avait écrit :

„Welicher ein victoria auf richten wolt darumb das er die aufruerischen bauren vberwunden het der moecht sich eins solichen gezeugs darzuo gebrauchen / wie jch hernach leren wil …“

« Si quelqu’un veut dresser un monument de victoire parce qu’il a soumis les paysans rebelles, il devra utiliser les éléments que je vais enseigner… »

Et si un vainqueur s’était avisé à le construite ainsi que le suggérait Dürer, cela aurait été pour lui un monument de la honte.

Quant à la vision de rêve et son texte présentés au début, l’historienne d’Oxfort, Lyndal Ropper les reprend aussi en y voyant l’expression du cauchemar refoulé de la « guerre des paysans ». Laissons leur cependant à la fois leur mystère et leurs possibles résonances actuelles. Et après tout, les images de ce qui provoque des traumatismes de guerre sont de retour dans l’actualité que ce soit à Gaza, en Ukraine ou ailleurs.

500 ans plus tard, le projet de Dürer a été réalisé à Mühlhausen, en bronze, par le sculpteur Timm Kregel. Il a été financé par des dons, une subvention de la ville et une contribution du loto. Il est situé devant la Kornmarktkirche, l’église du marché aux grains.

Prochain et dernier article : La « guerre des paysans (12 et fin) Un épilogue et un film documentaire

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« Guerre des paysans »(10). En chansons de l’époque

Je précise d’emblée que cet article ne concerne que les chansons que l’on peut attribuer à l’époque, autour de 1525, et n’évoque pas celles plus connues qui ont été écrites ultérieurement. Deux chansons particulières seront mises en avant : celle du Rosemont, en langue comtoise et celle dite des Armagnacs sur le siège de Wattwiller, en langue germanique.

La chanson du Rosemont

Chant de Rosemont pdf
(Sourcé : Georges Bischoff : Le Chant du Rosemont et l’insurrection paysanne de 1525 dans les Vosges méridionales, de l’amnésie à l’histoire. En ligne).

Sur la colonne de gauche, se trouve le texte tel que publié par Henri Bardy : Les Suédois dans le Sundgau (in Revue d’Alsace, 1853, p. 27-29). Il existe une variante de Auguste Corret : Le chant du Rosemont ou les Suédois (in Histoire pittoresque et anecdotique de Belfort et de ses environs, Belfort, J.-B. Clerc, 1855, p. 46-49). A droite, la traduction en français moderne.

Le Rosemont se situe sur le versant franc-comtois du Ballon d’Alsace dans les Vosges et aujourd’hui dans le territoire de Belfort. La seigneurie du Rosemont était passée à la couronne d’Autriche après avoir appartenu au comte de Ferrette. La chanson du Rosemont est l’un des plus anciens textes en langue franc-comtoise. Elle montre que la « guerre des paysans » a débordé les pays de langue germanique. Son auteur est inconnu.

A l’exception de la première et de la dernière, bien évidemment, chaque strophe sur l’ensemble des 17 quatrains, reprend les deux derniers vers de la précédente. La version, recueillie au 19ème siècle, avait d’abord été interprétée comme un soulèvement contre les Suédois. Oublions les, ils séviront plus tard, dans la région. Je passe aussi sur les considérants mémoriels et la démonstration de méthodologie que vous retrouverez dans la référence citée. Il a pu être établi, à partir d’un faisceau d’indices linguistiques, historiques et géographiques que Jean Neuri de Vessemon, cité d’entrée comme le personnage de l’épopée, est très probablement Jean André de Chaux, capitaine des bandes du Rosemont et que la chanson parle de la « guerre des paysans ».

« Les bandes qui se sont formées dans le Rosemont et autour de Montreux, sous l’appellation de moncels (équivalent welsche de Haufen) contrôlent de la trouée de Belfort jusqu’aux environs de Montbéliard ; elles sont des satellites du « gros moncel » du Sundgau, du fait même de leur appartenance aux Pays antérieurs [de la Maison d’Autriche] »

(Georges Bischoff : « Ils veulent être libres ». La révolution de 1525 entre Vosges et Jura. Société d’Histoire du Sundgau. 2025. p.67)

La dernière strophe :

« S’ils avaient passé par Angeot, / En revenant par Larivière,/ Tous les enfants du Rosemont, / Seraient devenus des seigneurs ».

souligne à la fois l’élan insurrectionnel de l’action, en même temps qu’elle contient l’idée d’une erreur tactique, d’une fausse manœuvre, en l’occurrence la dispersion du moncel, qui a empêché « les enfants du Rosemont » d’opérer un renversement de l’ordre féodal et de devenir à leur tour des seigneurs.
C’est une des rares chansons favorable aux insurgés. Il n’en va pas de même de la plupart des autres qui sont en général écrites du point de vue des vainqueurs. Ainsi celle intitulée Geckenkrieg et traduite par « guerre des Armagnacs »

La chanson de Wattwiller

Geckenkrieg de Lienhart OTT

Daniel Muringer a composé une musique pour cette chanson. Il l’a interprétée pour la première fois lors d’une soirée commémorative à Wattwiller, le 16 octobre dernier, au cours d’une conférence en compagnie de l’historien médiéviste Georges Bischoff. Je remercie Daniel Muringer pour cet extrait de l’enregistrement réalisé par Patrick Osowiecki. Il couvre les six premiers couplets. Vous pouvez donc l’écouter tout en suivant le texte tel qu’il est présenté sur la première page du document ci-dessus.

Comme le précise Jean-Baptiste Weckerlin dans sa courte présentation, la source du texte en langue germanique est le collectage du poète Ludwig Uhland, dans son recueil de Chansons populaires anciennes en haut et bas allemand (1844-1845). Il lui a donné son titre de Geckenkrieg. La version française est de Weckerlin. D’après Thomas Kaufmann, il semblerait qu’il y ait eu une édition originale à Strasbourg, autour de 1525, chez l’imprimeur strasbourgeois Thiebold Berger avec comme titre : Ein new lied vom Bauren Krieg, wie sie die statt Wattwyler im Obern Elsass gestürmb haben…am zinstag vor unser Frawn Geburt tag im jar MDXXV…. . . Avec ce titre, la chanson nous dit comment ils ont pris d’assaut la ville de Wattwiller, le jour du paiement des intérêts avant la nativité de Marie. Celle-ci se fête le 8 septembre.

Comment passe-t-on de Geckenkrieg à « guerre des Armagnacs ». Geck signifie au départ idiot, fou. Les Armagnacs, en allemand Armagnaken, désignaient en Alsace ceux que l’on appelait ailleurs les écorcheurs, c’est à dire les mercenaires commandés par le connétable Bernard D’armagnac au service du roi de France. Ils étaient venus à plusieurs reprises en Alsace pour y laisser un très mauvais souvenir de frayeurs. L’allemand Armagnaken a donné par analogie phonétique et par dérision armer Jacken puis armer Gecken, pauvre fou, pauvre idiot. La chanson utilise pour désigner les insurgés de manière particulièrement péjorative le mot de gecken pour inspirer l’effroi. Gecken avait été traduit par René Biéry et Joseph Rémy, quand ils ont publié « Le chant de Léonard Ott sur l’assaut de Wattwiller et la prise d’Uffholtz (4-6 septembre 1525) » dans l’Annuaire de la Société d’Histoire des régions de Thann-Guebwiller,(1948-1950), par les gueux, ce qui n’est pas inintéressant. Le mot perd sa connotation de folie mais reste péjoratif ce qui répond à la volonté de l’auteur.

Selon le Littré, gueux désigne un « nécessiteux, réduit à mendier (ce qui se dit avec un sens de dédain plutôt que de pitié) ». Le même dictionnaire précise :

« Les gueux, nom que prirent au seizième siècle les huguenots des Flandres, à l’occasion du discours peu mesuré de Marguerite de Parme, gouvernante des Pays-Bas, qui avait dit en parlant des seigneurs calvinistes que c’était des gueux qu’elle ne redoutait pas.
Gueux de mer, s’est dit des marins hollandais qui armèrent à la Brielle, en 1572, pour faire la course contre les Espagnols.
Gueux des bois, s’est dit, à la même époque, des paysans armés qui commencèrent à faire la guerre en partisans, pour fonder l’indépendance des Provinces-Unies »

Gueux est par ailleurs relativement modéré si on compare ce terme à ceux qui ont été utilisés par une chanson, dans le royaume de France. Elle traite ceux que l’on appelait les luthériens de « pourceaulx fangeux », comme on le verra plus loin.

La chanson de Lienhart Ott décrit la défense de la petite ville de Wattwiller assiégée par la bande du Sundgau, le 6 septembre 1525. Son auteur était instituteur. Il précise, dans le texte, qu’il y a lui-même pris part. Les meneurs des Sundgoviens sont nommément désignés : [Heinrich] Wetzel qualifié tour à tour d’empereur et de commandant en chef du Sundgau et de la haute-Alsace (oberster Hauptmann uber Suntgaw und ober Elsässen). Il est accompagné de son lieutenant Hans von der Matten. Wetzel avait, après la rupture de la trêve dans le Sundgau par l’archiduc d’Autriche, lancé une seconde insurrection vers le Piémont des Vosges. En quête d’une place forte, après avoir échoué à Soultz, il assiège Wattwiller.

« Malgré le genre épique qui l’anime et une certaine tendance à l’hyperbole, la geste des habitants de la petite ville fourmille d’informations de première main : les insurgés sont correctement identifiés tandis que leur action est décrite avec un luxe de détails qui fait défaut à la plupart des récits ».

(Bischoff : (Georges Bischoff : « Ils veulent être libres ». La révolution de 1525 entre Vosges et Jura. Société d’Histoire du Sundgau. 2025. p. 217)

J’ajoute quelques éléments. Dans les documents de l’époque, il est rare que l’on parle de la présence des femmes. Ici, c’est le cas, à deux reprises. Une première fois comme messagère des insurgés, ce qui choque profondément l’auteur de la chanson :

C’est une grand honte pour les Armagnacs :
N’ont-ils pas de messager dans leur pays
Pour faire porter leurs lettres par des femmes ?
En vérité c’est une chose misérable,
De faire parler d’eux de cette façon.

La messagère dut être remplacée par deux hommes. La seconde évocation est un hommage à la participation des femmes dans la défense de la ville contre les assaillants.

Je loue aussi toutes les femmes
Qui, jeunes et vieilles, portaient des pierres
Sur la muraille et les remparts ;
On les jetait à maint Armagnac,
Auquel les yeux tournaient aussitôt.

A propos des moyens de défense, la chanson cite des flèches de Saint-Etienne, c’est à dire des pierres de lapidation, l’eau bouillante et les ruches d’abeilles.

La grande majorité des chansons germanophones, et celle de Wattwiller ne fait pas exception, sont de la propagande dissuasive contre toute forme de révolte. A l’intérieur de ce corpus, une partie se distingue par la présence d’un minimum d’empathie envers les victimes. C’est un petit peu le cas ici, à partir des veuves :

Ils commencèrent le troisième assaut,
Cela coûtera la vie à bien des hommes,
qui furent tués là à coups de feu :
Que de femmes armagnacques les pleureront !
Elles n’en auront pas joui longtemps

Et bien entendu, les chansons voyaient la main de dieu dans les plus petits succès remportés contre les insurgés : Dieu tienne toujours le prince sous sa protection !

La « guerre des paysans » dans la chanson germanophone

Thomas Kaufmann, dans son livre sur la « guerre des paysans » examinée sous l’angle médiatique, consacre un chapitre à la chanson. A commencer par  Der Baurenn krieg. Ein schönes lyed / wie es inn allem Teutschenn landt mit den Baurenn erganngen ist …  . La guerre des paysans. Une belle chanson [qui raconte] ce qu’il est arrivé aux paysans dans tout le pays allemand. Elle a été éditée, en 1525, chez un imprimeur de Bamberg. Elle regroupe pour la première fois, en 47 strophes, une description chronologique des évènements rassemblés sous l’expression unificatrice et à connotation négative de « guerre des paysans ». Elle ne contient absolument rien sur les aspirations populaires. La longue liste des défaites paysannes devait servir d’avertissement dissuasif comme le souligne clairement la dernière phrase : « quoi que tu fasses, pense à ce qui arrivera à la fin ». La mélodie était celle d’un chant de la Réforme : Es geht ein frischer Sommer daher.

« A la différence des fifres et tambours qui, dans le contexte du conflit guerrier, ouvraient de nouveaux sons et occupaient de nouveaux espaces sonores en attaquant acoustiquement l’ordre existant, les chansons comme Der Baurenn krieg servaient à stabiliser musicalement l’ordre social existant »

(Thomas Kaufmann : Der Bauernkrieg. Ein Medienereignis [La guerre des paysans. Un événement médiatique] Verlag Herder. 2024. S. 236-237)

La chanson permettait une communication orale pour une majorité ne sachant encore ni lire ni écrire. Elle était destinée à être colportée par des chanteurs ambulants (Bänkelsänger). Il s’agissait de formater la mémoire des évènements du point de vue des vainqueurs. L’idée générale était de montrer que les insurgés ont commis un crime d’hérésie envers l’ordre divin et que leur défaite est une punition de dieu. Et de leur rappeler leur devoir de soumission à leurs seigneurs. Une chanson publiée anonymement à Speyer et qui évoque les soulèvements en Souabe et en Alsace reproche aux insurgés d’avoir voulu devenir eux-mêmes des seigneurs et de s’être inspirés des Suisses. Une autre de Franconie les qualifie de « pauvres Judas ». Bien entendu des maladresses sont exploitées pour dénigrer ces « piètres guerriers » (was das für kriegsleut seind), etc…
Il est intéressant de remarquer la proximité des auteurs de ces chansons avec les partisans de la Réforme :

« La tendance générale des publications de chansons consistait en un rejet de la révolte paysanne, la plupart des auteurs de chansons étaient proches de la Réforme et voyaient dans la répression des soulèvements une juste punition divine. Les chansons ont enfoncé le clou. Le fait que les paysans se soient servis, à l’occasion, de l’imprimerie pour articuler leurs doléances était considéré par leurs adversaires comme une insupportable arrogance. L’on approuvait et scellait la restauration de l’ordre ancien voulu par dieu, on se répandit à travers le pays avec les chansons imprimées qui louaient les seigneurs vainqueurs et prenaient acte de la juste punition infligée aux paysans. En ce sens les chansons correspondaient à la volonté restaurative de l’éthique politique de Luther et de ses partisans ». (Thomas Kaufmann : oc. p.242)

Toute une production littéraire a accompagné voire influencé la « guerre des paysans ». Et cela, des deux côtés. Mais, après la défaite des insurgés, les vainqueurs ont repris, par l’édition et la censure, le contrôle de la mémoire des événements avec peu de considération sur les réalités factuelles.

L’écho en chansons de la « guerre des paysans » dans le royaume de France

Dans le royaume de France, on ne savait pas grand-chose à l’époque de ce qu’il se passait dans l’espace germanique. Toutefois, « les citadins de grandes villes, Paris et Lyon en particulier, ont appris la nouvelle du soulèvement des gens de commun en Alsace, se réclamant de Luther, probablement en même temps que le succès de sa répression par le duc Antoine de Lorraine, en mai-juin 1525 ». Outre le texte, déjà évoqué dans l’article précédent, de Nicolas Volcyr de Sérouville, deux chansons ont été composées à Lyon. Ces productions « ne s’intéressent qu’aux événements alsaciens et lorrains, accentuent l’interprétation religieuse de la révolte et gomment son volet antiseigneurial ». C‘est ce que nous apprend Tatiana Debbagi-Baranova dans une étude intitulée Les échos de la guerre des Paysans (1525) en France. Le texte, disponible en ligne, me servira de source pour ce qui suit. Je me contenterai d’en prendre quelques extraits issus du chapitre concernant spécifiquement la chanson.

« Les chansons qui se chantent à Lyon après le retour victorieux du comte de Guise auprès de Louise de Savoie avertissent les Français que tant que l’hérésie n’est pas exterminée dans leur royaume, celui-ci reste en danger. La chanson de la deffaicte des luthériens faicte par le noble duc de Lorraine et ses fraires, auec layde de leurs amys francoys et guerdoys est une chanson de guerre typique. Elle dénigre l’ennemi et célèbre le courage des chefs nobiliaires et la solidarité des troupes, récompensée par un bon butin. Son auteur semble être un sujet du duc de Lorraine, mais il peut tout à fait s’agir d’un positionnement fictif. La mélodie de la chanson est indiquée par référence à l’air d’une autre chanson militaire, supposée connue : Ô bons francoys loyaulx et preux. Cet air avait déjà donné la mélodie à un chant de noël lyonnais, la chanson a donc probablement été écrite à Lyon » (Tatiana Debbagi-Baranova)

L’insistance sur l’hérésie luthérienne est liée à l’emprisonnement de François 1er en Espagne. Contre ce qui était considéré comme un châtiment divin, seule la fermeté contre l’hérésie en France permettrait le retour du roi. La deuxième chanson a été publiée entre août et novembre 1525 dans la plaquette La balade des leutheriens auec la chanson.
La première pièce de la plaquette, « ne parle pas de la révolte, mais condamne l’erreur luthérienne en termes généraux ». Elle transforme les « hérétiques luthériens » en « inhumaine semence ». en animaux que l’on peut abattre :

Meschans pervers dheresies assesduitz
Q’un fantosme diabolique a seduictz
Voyez vous point vostre folle credence
Vous a erreur aux bas enfers conduictz
Respondez nous : dont vient lintelligence
Leutheriens inhumaine semence
Damnes monstres : felons bouquins sauvages
Pourceaulx fangeux : on punist vostre offence
Dieu tout puissant a chascun rent ses gaiges.

Dans cette même édition se trouve La chanson des luthériens qui « s’inscrit dans la continuité » de ce que l’on vient de lire.

« Elle établit une connexion entre les événements en Alsace et le contexte français. Elle raconte que les hérétiques ont voulu piller les églises et les prêtres en Lorraine et en Picardie. Cette région a effectivement connu quelques incidents iconoclastes dans ces années-là » ( Tatiana Debbagi-Baranova)

Il y a enfin cette curiosité : une « chanson composée contre les luthériens de Strasbourg » en 1525. Elle s’intitule chanson nouvelle augurative de Strasbourg. Elle est écrite par un certain Joannes Dulcis, qui se dit clerc « du pays de Chartres ». Il augure que la ville est menacée des foudres de Cerbère et de Rhadamante si elle ne revient pas au catholicisme. Étrange utilisation de la mythologie grecque contre le protestantisme. Dans le 6ème couplet, la chanson rappelle aux Strasbourgeois le massacre des insurgés par le « bon » duc Antoine de Lorraine.

Source : Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, Paris, 1860, p. 381. Copie d’écran.

« À Lyon, comme à Strasbourg, les chansons prétendent traduire la volonté de Dieu et de la faire résonner dans les rues, par la bouche des chanteurs, matérialisant ainsi l’adage Vox populi, vox dei. La rébellion alsacienne devient une sorte d’épouvantail brandi devant les luthériens et les malsentants de la foi pour leur montrer le destin inévitable de celui qui se lève contre Dieu. Certes, ceux qui les chantent, n’apprennent pas grand-chose sur la rébellion alsacienne ou sur le contenu des idées luthériennes, mais ils cultivent la haine contre un ennemi aux contours flous, qui n’en est pas moins menaçant ». (Tatiana Debbagi-Baranova)

Prochain et avant-dernier article : Traumgesicht / Vision de rêve d’Albrecht Dürer

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« Guerre des paysans (9). De Mühlhausen (Thuringe) à Mulhouse (Alsace)

Nous voici revenus en Alsace où tout a commencé avec les révoltes du Bundschuh. L’insurrection déborde quelque peu ce territoire puisque les événement se déroulent non seulement de part et d’autre du Rhin mais s’étendent des Vosges et du plateau lorrain au Jura.

Gravure sur bois extraite du livre polémique de Thomas Murner Von dem grossen Lutherischen Narren (Du grand fou luthérien). Elle voulait montrer Martin Luther en dirigeant de la lutte armée. Strasbourg. 1522. Source : Staatsgalerie Stuttgart, Graphische Sammlung, alter Bestand

Pâques 1525 en Alsace

« L’explosion a lieu entre le dimanche de Pâques et le dimanche de Quasimodo. En huit jours à peine, elle s’étend sur une distance de 200 kilomètres du nord au sud et pour ainsi dire sur les deux rives du Rhin. Le choix de la semaine pascale n’est pas indifférent : c’est un symbole.»

(Georges Bischoff : La guerre des paysans. L’Alsace et la révolution du Bundschuh. La Nuée Bleue. 2010. p.125)

Le symbole est bien entendu celui de la résurrection. Les insurgés sauront profiter des fêtes, processions religieuses et rencontres paroissiales qui marquent la fin du carême. Le foyer du soulèvement et son début se situent à Altdof, son centre politique est Molsheim. Et la fin, dans le Sundgau (Sud-Alsace) en septembre 2025. Pendant six mois, la Landschaft, le pays commun sera aux mains des hommes du commun.

A la différence de ce qu’il se passait sur la rive droite du Rhin et dans les autres parties de l’empire germanique, en Alsace, il y n’eut pas d’attaques de châteaux. La cible principale est cléricale. Fin avril ou début mai, toutes les maisons religieuses ont été visitées. Si « la thématique dionysiaque qui associe fête et révolte est à l’œuvre chaque fois », – « Allons boire le vin du curé »-, les maisons religieuses, surtout les plus riches et les plus spacieuses, sont des objectifs stratégiques par leur capacité à devenir des camps militaires. (Cf : article bandes dans le Dictionnaire de la guerre des paysans).

« Depuis Altdorf et Marmoutier, Erasme Gerber dirige un mouvement unitaire qui n’a pas d’équivalent dans le reste de l’Allemagne où l’on assiste plutôt à un enchaînement d’insurrections sporadiques » (Bischoff. oc. p.147)

Altorf dans la vallée de la Bruche. Le jour de Pâques 1525, environ 400 insurgés s’emparent de l’abbaye bénédictine, de ses tonneaux, sacs de céréales et objets qu’elle contient. Une partie sera vendue et l’autre servira à nourrir ceux qui prendront le nom de bande d’Altorf. Elle grandira rapidement à quelques milliers. A sa tête, un tanneur de Molsheim, Erasme Gerber. Le moncel ou monceau (autre traduction de Haufen) se sépare. Une partie va vers Sélestat, l’autre à Marmoutier où ils sont rejoints par les habitants de la cité. Rapidement, se constitue un vaste réseau de bandes distantes d’une journée de marche les unes des autres, ce qui facilite considérablement la communication entre elles.

La répartition des bandes alsaciennes et au-delà. Source

Une république de conseils

A l’exception du Sundgau où seront élaborés 24 articles, comme on le verra plus loin, elles se rassemblent sur la base des XII articles dont lecture est faite de regroupement en regroupement. Elles se fédéreront solidement. Du 4 au 11  mai, Molsheim accueille les états généraux des insurgés, où sont représentées les bandes d’Altorf, de Neubourg, de Stephansfeld, d’Ittenwiller, de Truttenhausen, d’Ebermunster, auxquels se joignent des représentants des bandes lorraines, celles du Sundgau et d’Oberkirch sur la rive droite du Rhin. À l’issue de la réunion, les treize bandes décrètent la mobilisation générale et proclament le règlement de campagne de la paysannerie (Feldartikel).

« Nulle part ailleurs, la victoire de la paysannerie n’a été aussi grande. Dans son extension la plus large, elle réunit la Sarre et le Jura, la vallée du Doubs et la Forêt noire. Deux cent cinquante kilomètres en diagonale. L’Alsace en est le cœur et, en Alsace, c’est Molsheim qui occupe la place principale.[…] Le peuple des campagnes a réussi à réunir des terres que jamais un prince n’avait si facilement conquises. C’est une révolution. C’est une libération. »( Bischoff. : oc. p. 177

A l’issue des états-généraux de Molsheim, les bandes formeront une sorte de république des conseils qui se dotera d’une direction commune, d’une unité d’action et d’un capitaine général de toutes les bandes, Erasme Gerber, ainsi que d’une Feldordnung, un ensemble d’« articles à jurer lors de l’occupation de villes ou de villages ».

Feldartikel (règlement de campagne)

Il est convenu ceci  :

« I. D’assister et de faire observer la parole de Dieu, le saint Évangile, et la justice.

II. Nulle ville ou village ne doit tolérer la présence d’hommes, nobles ou communs, qui soient contre le saint Évangile et croient pouvoir disperser la paysannerie par la force.

III. De partager avec la paysannerie rassemblée l’une et l’autre fortune, en suivant les prescriptions et les interdictions, conformes à l’Évangile, d’être obéissant au commandant en chef et au régent et plus généralement à toute autorité, qui se soumettent à la conception évangélique.

IV. En recevant un ordre écrit ou, si nécessaire, par messager, tous ceux qui ont été désignés et ont prêté serment, doivent, au battement ou à la sonnerie de l’alarme, rejoindre aussitôt avec leurs armes la troupe, afin d’aider à protéger la commune paysannerie (gemein burschaft).

V. Nul ne doit entreprendre contre des gens évangéliques ni rien alléguer méchamment, ni offenser aucun pauvre homme (armen Man), ni rien prendre sans payer.

VI. En ce qui concerne les troupes, de suivre les prescriptions et les interdictions des chefs (obersten) et des régents.

VII. Nul ne doit courir au butin, sans l’accord du chef, et si quelqu’un y est autorisé, il doit le remettre à la troupe commune, contre une récompense.

VIII. Nul ne doit rien vendre sans l’accord du chef.

IX. Toute lettre sans exception, portant le sceau du capitaine et du chef, doit être observée et exécutée.

X. Les capitaines ne doivent rien entreprendre à la dérobée, à l’insu de la troupe ou des régents associés.

XI. Nul ne doit s’aviser d’offenser ou de tromper, en paroles ou en actes, la femme, l’enfant ou la servante d’un pauvre homme. En ce jeudi après le dimanche Jubilate (11 mai) an 25 toutes les troupes assemblées se sont juré de mourir et de vivre ensemble dans le saint Évangile et d’appliquer cela (ces articles) absolument »

(traduction par Alphonse Wollbrett, : La Guerre des Paysans, 1525. Société d’histoire et d’archéologie de Saverne et environs. Le livre vient d’âtre réédité.)

La direction est collégiale avec des conseils représentatifs, les états majors utilisent le vocabulaire des armées et s’adjoignent des spécialistes en écriture. L’on pourra parler d’une armée. Un système de rotation hebdomadaire avait été instauré. La troupe était divisée en quatre groupes. Seul l’un d’entre eux était « sous les drapeaux » de la révolte pendant une semaine, les trois autres restaient aux champs. Ce n’était qu’en cas de danger imminent que tout le monde devait être présent. C’est le seul exemple d’une telle capacité d’organisation. Il n’y en aura nulle part ailleurs.

Au même moment, le duc Antoine de Lorraine rassemble son armée pour «  une opération militaire spéciale » de retour à l’ordre ancien féodal en Alsace et dans ses autres possessions.

Les événements vus du royaume de France

Versoris Nicolas, « Livre de raison de Me Nicolas Versoris, avocat au Parlement de Paris (1519-1530) », in Gustave Fagniez (éd.), Mémoires de la Société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France, t. XII, Paris, Honoré Champion, 1885.

Résumé du texte ci-dessus : Peu après l’emprisonnement du roi de France, le 24 févier 1525 à Pavie, un grand nombre de hauts-allemands, alléguent que tous les biens étaient communs, que les hommes étaient égaux et qu’ils ne voulaient reconnaître aucun seigneur excepté l’empereur. C’est la perception que l’on a des événements du côté du royaume de France. Outre son caractère séditieux antiféodal, l’on semble y voir surtout que les paysans sont derrière l’empereur alors que le royaume de France est affaibli.

L’« opération militaire spéciale » du duc de Lorraine

En quoi cela concerne-t-il le duc de Lorraine ? Ou dit autrement : de quoi je me mêle ? Il y a d’une part ses possessions sur le versant oriental des Vosges, la ville de Saint Hippolyte et le val de Lièpvre, une partie de la marche de Marmoutier, ainsi que le baillage d’Allemagne. Cette expression désigne les possessions germanophones du duché de Lorraine. Il a, d’autre part, des vassaux et est le protecteur de maisons religieuses qui ont des possessions en Alsace et en Sarre, notamment l’abbaye de Herbitzheim dans le Westrich que s’approprient les insurgés le 20 avril 1525 et les Antonins d’Issenheim dont le supérieur est l’abbé de Saint Chamond, abbé général des Antonins, « l’homme qui tire les ficelles du duché »(G. Bischoff). L’abbé avait été chargé par le pape « d’endiguer les progrès de l’hérésie en Lorraine et dans les régions voisines ». Il considérait « les retombées temporelles du mouvement comme aussi graves que ses positions doctrinales ». D’autant que de nombreux sujets du duc prennent parti pour l’insurrection.

La perception de la menace par Antoine de Lorraine est double. Si ce dévot, qui se veut gardien du dogme, y voit une subversion diabolique, il y a par ailleurs une réminiscence du conflit entre le royaume de France et l’empire romain germanique, en l’occurrence l’idée d’une ouverture par l’empereur Charles Quint d’un second front face au duché de Lorraine comme ce fut le cas en 1516, après Marignan. Il faut préciser ici que, du côté des insurgés, s’ils refusaient la soumission aux princes et aux évêques, ils reconnaissaient l’autorité de l’empereur.
Sur le premier point, le duc s’était déjà montré déterminé par un édit d’interdiction des thèses luthériennes en 1523. En janvier 1525, le moine réformateur Jean Châtelain est condamné au bûcher à Vic-sur-Seille (Moselle). Wolfgang Schuch, le curé « luthéranisant » de Saint-Hippolyte, subit un sort identique à Nancy.

Mais ses moyens sont limités. Aussi fait-il appel à son frère Claude de Lorraine, duc de Guise, gouverneur de Champagne et de Brie. Ce dernier, outrepassant les ordres de la régente Louise de Savoie – François 1er est prisonnier en Espagne – qui l’avait chargé du contrôle de la Meuse et des routes vers les Pays-Bas autour de Mézières, mobilise ses troupes et rejoint les forces ducales. L’apport est conséquent : 10 400 soldats aguerris.

« A l’instant même où les forces d’Antoine de Lorraine se rassemblent à Vic-sur-Seille [entre le 7 et le 12 mai] et convergent vers Sarrebourg [le 13], les paysans alsaciens sont les maîtres de l’Alsace. Seules les villes importantes ne leur ont pas encore cédé mais elles sont décidées à négocier : c’est le cas pour Strasbourg, Colmar et Bâle » (Bischoff : oc. p.190)

L’« horrible spectacle » de Lupstein

Le premier affrontement aura lieu à Lupstein, le 16 mai, où se trouvaient environ 4 000 hommes de la bande de Cleebourg qui avaient installé un fort de chariots ou camp mobile (Wagenburg). Nous sommes à une dizaine de kilomètres à l’est de Saverne, elle même occupée par les insurgés qui y seront assiégés. L’hagiographe et secrétaire du duc de Lorraine, présent à ses côtés, fait le sinistre bilan de la tuerie dont il attribue la responsabilité à « un seul homme » : Martin Luther.

« Il y avait cinq à six mille morts. C’étaient des gens du peuple qui s’étaient réfugiés dans les maisons du village et qui avaient péri brûlés vifs. Le massacre fut très cruel. Le sang mélangé à l’eau de pluie coulait dans les ruelles du village : c’était un horrible spectacle. Voilà ce qui arrive à cause de l’ambition et de la convoitise d’un seul homme. Et, pour le faire accepter, ce sale hérétique infâme compose des traités qui encouragent la noblesse à réprimer le pauvre peuple corrompu par ses coupables désirs. La victoire fut acquise avec panache sans grand perte […] C’était un miracle de Dieu qui montrait ainsi qu’Il les avait aidés au moment où ils hésitaient »

(Nicolas Volcyr de Sérouville : L’histoire et recueil de la triomphante et glorieuse victoire obtenue contre les séduits et abusés luthériens mécréants du pays d’Alsace et autres par le très haut et très puissant prince et seigneur Antoine en défendant la foi catholique, notre mère l’Église, et vraie noblesse, à l’utilité et profit de la chose publique. Publié en 1526. Transposé en français moderne par Alain-Julien Surdel. La Nuée Bleue. 2018. p.148)

Le massacre de Saverne

La bataille de Saverne. Gravure sur bois extraite du livre cité de Nicolas Volcyr de Sérouville. 1526

Saverne est « le centre administratif d’une vaste seigneurie épiscopale dont le maître est l’un des personnages les plus puissants d’Alsace : l’évêque de Strasbourg ». C’est la gardienne du col contrôlant le passage de la Lorraine à la plaine d’Alsace. Ville fortifiée donc qui, pour cette raison, intéresse les insurgés qui y ont convergé. Ils ont des partisans dans la cité qui laisse entrer un millier des leurs, le 13 mai. Erasme Gerber y arrive et organise la ville en posture défensive tout en établissant deux camps à proximité formés de plusieurs milliers d’hommes. L’armée ducale forte de 12 000 soldats arrive le lendemain aux portes de Saverne puis en fait le siège alors que son avant-garde s’en prend à ceux qui sont cantonnés hors les murs. « L’empoignade est terrible et provoque le repli des paysans à l’intérieur des remparts ». Gerber cherche la médiation de la Ville de Strasbourg « certes neutre mais marquant une certaine complaisance pour le duc de Lorraine, son fidèle allié depuis les guerres de Bourgogne ». Le 16 mai, a lieu le massacre de Lupstein évoqué plus haut annonçant que la bataille sera sanglante. Saverne se rend. Les insurgés quittent la ville sans arme avec un bâton blanc en signe de soumission. Un soudard lorrain tente d’arracher la bourse à un paysan. Une mêlée s’en suit déclenchant un massacre. Pour échapper à la tuerie les paysans refluent vers la ville mais ne parviennent pas à bloquer la porte. Les soldats du corps expéditionnaire tuent sans discernement, d’abord à l’extérieur de la ville, puis dans les rues et les maisons. Le massacre esr d’une ampleur sans précédent. Érasme Gerber est capturé, et pendu dans la foulée, en compagnie de Peter Hall, l’un des dirigeants de la bande de Herbitzheim. Le chiffre de 16 000 morts s’est imposé. A cela s’ajoute quelque 6000 prisonniers dont une partie est emmenée en Lorraine mais la plupart sera lourdement rançonnée pour être libérée.

(Source pour ce paragraphe, Daniel Peter : Entrée Saverne dans le Dictionnaire de la guerre des paysans. En Alsace et au-delà. En partenariat avec la Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie d’Alsace et l’Association 1525Une révolution oubliée. La Nuée Bleue. 2025)

Bataille de Scherwiller

La bataille de Scherwiller oppose la bande d’Ebersmunster et ses alliés dirigée par Wolfgang Wagner, soit quelques 24000 hommes – sans compter les renforts attendus – à l’armée franco-lorraine qui n’a pas subi de grosses pertes. Pour elle, le site se nomme Chenonville. Le dispositif insurgé repose d’une part sur l’occupation de Scherwiller même, d’autre part sur le gros des troupes établi dans et autour d’un fort de chariots (Wagenburg). Le tocsin sonne l’appel aux renforts. Pressé par la noblesse alsacienne, le duc de Lorraine décide d’engager la bataille dès la fin de l’après midi du 20 mai. Elle durera jusqu’à la tombée de la nuit par l’achèvement des blessés et des fuyards. L’armée lorraine passera la nuit sur le champ de bataille avant d’engager son retour. Le bilan ? Au total 6000 tués dont les chefs du côté des insurgés et 500 dans le camp féodal. Ils s’ajoutent aux chiffres des précédentes batailles.

« Loin d’être une promenade militaire, la manœuvre d’Antoine de Lorraine se solde par un effroyable bain de sang. Le chiffre de 20 à 25 000 tués a été avancé. Des indices convergents pourraient, sinon le confirmer, du moins, le considérer comme une mesure de l’horreur. Les pertes des batailles de Lupstein et de Scherwiller sont bien supérieures à celles qu’on observe dans les armées régulières de l’époque moderne (entre 10 et 20 %) : en deux heures, Ribeauvillé perd plus d’hommes que pendant la Première Guerre mondiale. » (Source)

Prolongations dans le Sundgau (Haute Alsace)

Ce n’est pas encore la fin de la « guerre des paysans » en Alsace puisque dans le Sundgau, les prolongations dureront jusqu’en septembre. Dans le Tyrol, la « guerre des paysans » tiendra jusqu’au printemps 1526.

Restée intacte, la bande de Heinrich Wetzel est

« la composante la plus durable de l’insurrection alsacienne puisque qu’elle reste active pendant six mois et qu’elle contrôle cette région jusqu’au rétablissement de l’ordre, à l’issue d’une seconde prise d’armes. C’est également celle qui expose les doléances les plus complètes, à travers les XXIV articles discutés à Bâle dans le deuxième semaine de juillet. » (Dictionnaire de la guerre des paysans. p. 424)

Les choses ont commencé avec une petit décalage par rapport à Altorf mais nous restons dans l’octave pascale. L’espace d’action est pour l’essentiel formé de terres habsbourgeoises, du sud des Vosges au Jura. La bande commence à s’installer au carrefour stratégique de Habsheim-Rixheim et occupe les monastères dans « une marche conquérante ». A l’exception des villes qui restent hésitantes voire fermées, l’on verra plus loin l’exemple de Mulhouse,

« Comment s’est fait le ralliement total du Sundgau à la paysannerie insurgée ? La prise des établissements religieux est une première rupture de l’ordre public et valide une rébellion contre l’obrigkeit [autorité religieuse ou profane] mais ce n’est pas son moment fondateur. En effet, c’est à travers un serment solennel prêté au programme des XII articles que les communautés défient les seigneurs ‘naturels’ et instaurent une légitimité nouvelle. Les mots bruderschaft unnd bund rendent compte du lien fraternel et de l’alliance qui en découlent. Au sens propre – la comparaison est d’autant plus pertinente ici, à proximité des Confédérés suisses – que c’est une Eidgenossenschaft, une association de partenaires libres et égaux.
En jurant, la main levée, l’index et le majeur tendus, les insurgés proclament leur résolution – et deviennent, ipso facto, parjures. La gravité de cette transgression est réelle : en principe, on sanctionne les coupables par l’ablation de ces deux doigts ».

(Georges Bischoff : « Ils veulent être libres ». La révolution de 1525 entre Vosges et Jura. Société d’Histoire du Sundgau. 2025. p.73)

Des mouvements dont je passe les détails accentuent, d’un côté, la pression sur Ensisheim, siège de la régence habsbourgeoise de l’Autriche antérieure, de l’autre, avancent vers le Piémont vosgien avec le ralliement du Haut Mundat (Seigneurie des évêques de Strasbourg), autour de Soultz, La principauté de Murbach, faisant jonction avec ceux de la Porte de Bourgogne (trouée de Belfort) et les montagnards de Rosemont dont je parlerai dans le prochain article, en chanson.

Les succès du duc de Lorraine dans le nord de l’Alsace inquiètent fortement les Confédérés suisses . Le bourgmestre de Bâle en parle sans ambiguïté :

« Si le duc venait à franchir le landgraben avec sa tyrannie (mit siner tyrany), alors, l’Alsace et le Sundgau, notre grenier à pain et notre cave à vins, nous et nos gens, nous serions dépouillés et nous péririons avec eux ». (Cité par G. Bischoff : oc. p. 93)

Le landgraben est une dépression marécageuse du ried de Sélestat qui séparait en quelque sorte la haute et la basse Alsace. Les Bâlois veulent éviter un nouveau bain de sang, ce qui les amène à proposer leur médiation qui débouche sur la conclusion d’une trêve négociée tous azimuts et qui sera acceptée et ratifiée par Heinrich Wetzel, le 7 juin. Elle devait servir à l’examen des doléances rassemblées dans les XXIV articles du Sundgau.

Les XXIV articles du Sundgau

Je ne les reprendrai pas ici dans leur intégralité comme je l’avais fait pour les XII articles dont ils s’inspirent. Georges Bischoff les a transposés intégralement en français dans l’ouvragé précédemment cité. Je vous y renvoie. Je n’en citerai plus loin que quelques extraits tiré de son ouvrage.

Les XXIV articles n’ont pas la portée universalisante des XII articles Le nous sujet de ces derniers abandonne toute référence concrète à des circonstances et des acteurs qui entraverait sa portée suprarégionale au profit d’une adresse au lecteur chrétien. La dernière phrase du préambule en témoigne : « C’est pourquoi, lecteur chrétien, lis avec application les articles et puis tu jugeras. »
Dans le Sundgau, les insurgés s’adressent aux autorités, directement à la Maison d’Autriche, et s’expriment en tant que communauté de communes, pourrait-on dire. « Nous, les gens du pays (wir von der gemeinen landschaft). Pays étant « considéré comme un corps politique homogène », précise G. Bischoff

Quelques extraits :

«  3) A propos de la servitude (leibeigenschaft), qui n’est pas fondée dans les Saintes Écritures, comme tout le monde le sait, et bien que la louable Maison d’Autriche n’a jamais eu de serfs (leibeigenleut), elle n’en est pas moins un sujet de plainte à travers tout le pays. Par conséquent, nous, la commune paysannerie (gemeine gepursam) et nos associés (mitgewandten), nous exigeons la suppression de la servitude et tout ce qu’elle comprend en matière d’impôts, corvées, réquisitions (tauen, tagwann), mainmorte (todfällen) et autres, avec la liberté d’aller et venir en personne et avec ses biens, de prendre femme ou mari sans encourir de peines. […]

8) Nous voulons également récupérer les communaux (allment), champs et prairies qui appartenaient de tout temps (vom altemher) à la communauté mais que certains se sont appropriés, ont clôturé et en ont transformé en étangs. S’il s’avérait que quelqu’un en a acquis loyalement et de bonne foi, nous nous entendrons avec lui équitablement, selon les circonstances.»

La liberté de circulation et de mariage étaient entravées par les seigneuries qui n’acceptaient pas que l’on puisse passer de l’une à l’autre, ni que l’on prenne pour épouse ou époux, une personne dépendante d’une autre autorité. La question des étangs de carpes, aujourd’hui encore très nombreux dans le Sundgau, mérite un commentaire :

« En reconvertissant de mauvaises terres, dans des vallons humides pour les vouer à la pisciculture, les seigneurs rentabilisent leurs domaines : il suffit de barrer un ruisseau en élevant une digue, ou plutôt, un escalier de digues successives pourvues de vannes, pour aménager des carpières. L’investissement n’est pas excessif, le fonctionnement est peu onéreux – 5 p. 100 du chiffre d’affaires – le bénéfice, au contraire, s’avère très intéressant à un moment où la surpêche a épuisé les eaux vives. Au marché de Bâle, une carpe coûte un peu plus d’un sou, le double d’un hareng saur importé du nord de l’Europe. Les profiteurs sont moins les monastères, dont les poissons sont d’abord destinés à leurs propres réfectoires, mais les ‘gentlemen pisciculteurs’ à qui la Maison d’Autriche a accordé ce droit». (G. Bischoff : oc. p. 165)

Ce droit a souvent été octroyé par des autorités désargentées à la place du paiement des services rendus.

Autres extraits

« 14) Il est de notoriété publique dans tout le pays qu’on est totalement encombré de couvents. Ceux-ci prétendent avoir renoncé au monde, et cependant, à l’instar des grandes collégiales, ramènent à eux tous les biens de ce monde, y compris des seigneuries temporelles, accumulent de grands trésors, de l’argent, du vin, du grain qui ne servent à personne, et en temps de cherté, revendent leurs stocks deux fois plus cher. En considération de cela et d’autres raisons, nous avons convenu de ne plus tolérer aucun couvent, et, par conséquent, de les fermer. Quant aux personnes qui s’y trouvent et ne peuvent pas aller ailleurs, on leur donnera de quoi assurer leur entretien jusqu’à la fin, pour qu’ils puissent mourir en paix. […]

19) Parce qu’il est contraire à l’ordre divin de condamner des gens pour des affaires d’argent et qu’on constate, partout, que les tribunaux [d’Église] exigent de l’homme du peuple (dem armen mann) des frais énormes, alors que leur compétence devrait se limiter au seul domaine spirituel, nous n’accepterons plus de supporter les juridictions ecclésiastiques, avec tout de qui en dépend.

Partout dans le pays, tout justiciable convoqué au tribunal pour une dette (zinsschuld) ou une autre cause concernant des biens fonds ou des biens meubles, aura droit à une justice rapide, peu onéreuse pour les parties.

20) De même, partout, tous les juifs seront expulsés du pays et ne seront plus reçus par les autorités en qualité de bourgeois (bürger) ou de manants (hintersäs).»

Cette dernière revendication n’est pas motivée. La régence d’Ensisheim y opposera une fin de non-recevoir. Les juifs bénéficiaient en principe de la protection de l’empereur. Beaucoup avaient déjà été expulsés des villes et bannis de Suisse. Les communautés qui restent sont clairsemées L’antijudaïsme n’est pas une spécificité de la paysannerie si ce n’est en raison de leur activité de prêt sur gage. Il est partagé par ceux que l’on appelle « humanistes »

Les pourparlers initiés par les Suisses se résument à un dialogue de sourds. La trêve sera rompue à l’initiative de l’archiduc d’Autriche qui veut « chastoyer [les insurgés] d’Elsacie». Avec des troupes de la Ligue souabe et d’autres. Heinrich Wetzel lance une seconde insurrection. Elle échoue à Soultz et à Wattwiller (j’y reviendrai en chanson) avant de se disperser. La capitulation est ratifiée à Offenburg, le 18 septembre 1525 .

Et à Mulhouse ?

L’on sait encore peu de choses sur ce qu’il s’y est passé au moment de la « guerre des paysans », beaucoup plus sur l’installation de la réforme protestante.

Mulhouse s’était alliée aux cantons suisses en 1515 pour échapper à la contrainte des Habsbourg. Elle était un zugewandter Ort, une ville associée aux Confédérés. Elle était proche du siège de la régence de la Maison d’Autriche et était entourée de possessions autrichiennes. Dès 1518, les thèses de Martin Luther y sont commentées. Avec l’ordonnance du 29 juillet 1523, le Conseil installe la Réforme. Une « équipe de choc » réunit Hans Oswald Gamsharst, le chancelier de la ville qui fit ses études à Bâle, Augustin Gschmus, qui en fit autant et qui fut prédicateur. Ce dernier a suivi les différents colloques théologiques, à Baden, Berne et Bâle qui ont marqué la Réforme. Enfin, Nicolas Prugner, formé aux mathématiques et à l’astrologie. Il fut prieur des Augustins où il accueillit le « sulfureux » chevalier poète Ulrich von Hutten qu’il ne parviendra pas à maintenir à Mulhouse. Et lui-même devra partir. Mulhouse finit par adopter la confession helvétique et non celle d’Augsbourg, luthérienne. J’en ai parlé ici.

Dans la ville, la bande du Sundgau bénéficiait de la sympathie d’au moins deux corporations et ses sympathisants se réunissait à la poêle (Zunftstube) des maréchaux. Ce qui fait que le Conseil prit la décision de fermer ses portes aux insurgés.

«  Informés de premiers troubles, vers le 24 avril, ils [les dirigeants de la cité] prennent conseil de leurs amis bâlois, puis proclament l’état d’urgence le 26, en rappelant leurs devoirs aux membres des tribus et en renforçant la garde des remparts. Les rumeurs de sédition enflent d’heure en heure. On annonce l’approche des paysans de Rixheim, et l’on évoque la possibilité d’une attaque de la cour de Lucelle. L’agitation gagne la corporation des maréchaux, puis les vignerons. Une quarantaine de bourgeois manifestent devant l’hôtel de ville. Pour désamorcer leur colère, le Conseil impose sa tutelle aux établissements religieux et propose d’encadrer leurs revenu – comme le font, au même moment, un certain nombre d’autres cités. Le désordre retombe, mais une nouvelle alerte, bien plus grave, se produit le 2 mai, lorsque plusieurs centaines de paysans en armes paraissent devant les murs et tentent de forcer la porte de Bâle. Là encore, sans succès. »

(Georges Bischoff : « Ils veulent être libres ». La révolution de 1525 entre Vosges et Jura. Société d’Histoire du Sundgau. 2025. p.76)

A suivre : la « guerre des paysans » (10). En chansons de cette époque

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« Guerre des paysans » (8). Allons à Mühlhausen en Thuringe

Le 14. mai 1525, l’encerclement de la ville de Frankenhausen se termina par la prise d’assaut de la cité par les troupes du landgrave Philippe de Hesse et le refoulement de la bande insurgée (Das Conterfei etlicher Krigshandlung vom 1523. bis in das 1527. jar1 in der Staatsbibliothek Bamberg Bl. 66. Source)

 

Ce qui est appelé ci-dessus das Conterfei est une sorte d’album de plusieurs campagnes militaires, conservé à la bibliothèque d’État de Bamberg. Il contient 66 gravures sur bois qui illustrent différentes campagnes militaires auxquelles a participé, de 1523 à 1527, la Ligue souabe, qui peut également être identifiée comme la commanditaire de l’œuvre.

Un crieur de bière

Mühlhausen en Thuringe était au 16ème siècle la ville d’Empire la plus importante de la région. Elle était de taille moyenne, environ 7500 habitants, auxquels s’en ajoutaient 2400 sur ses possessions agricoles environnantes. A titre de comparaison, Mulhouse, en Alsace, qui était une république depuis 1515 et où la Réforme s’installera fin juillet 1523, atteindra les 3 000 âmes mais pas de manière permanente. A Mühlhausen, l’ordre Teutonique était dominant et, par ailleurs, l’un des principaux propriétaires terriens.
Le 8 février 1523, un crieur de bière pas ordinaire se mit à haranguer la foule en pèlerinage devant l’Église Sainte Marie. Il s’exprima en ces termes : Je vous annonce aujourd’hui une autre bière. Habituellement, les habitants attendaient pour savoir où le breuvage avait fini d’être brassé et pouvait être acheté. Cette autre bière était une autre parole de l’évangile. Le crieur était Heinrich Schwertfeger, qui sera plus connu sous le nom de Pfeiffer, un ancien moine cistercien passé à la Réforme. Il sera compagnon de lutte de Thomas Müntzer qui n’était pas encore arrivé dans la ville mais qui devra quitter Allstett, en 1524. Dans son sermon de cervoise, le crieur de bière critiqua bien sûr le pape et l’église mais également les autorités profanes. Il fut rapidement rejoint par d’autres qui formèrent une opposition municipale non seulement sur les questions religieuses mais aussi urbaines. (Source).

Thomas Müntzer (1488/89 – 1525)

Thomas Müntzer est né entre 1488 et 1489, ce n’est pas très bien établi, à Stollberg, petite ville minière (cuivre) dans le sud du Harz. Il est de cinq ans le cadet de Luther. Il y a toujours des incertitudes dans sa biographie. Et il n’existe aucun portrait de lui fait à son époque. Après l’école latine, il est inscrit à l’université de Leipzig et celle de Francfort sur Oder. Il n’y a pas trace de ses diplômes mais il en avait forcément pour avoir été ordonné prêtre en 1514. Il vivra de différentes activités ecclésiastiques et de cours privés. Il sera, par exemple confesseur, d’un couvent de nonnes. En juin/juillet 1517, il est appelé à se prononcer sur les indulgences par le recteur de l’école Saint Michel à Braunschweig avant même que Luther ne publie ses thèses. La même année, et par intermittence jusqu’en 1519, on le voit à Wittenberg. Il assiste à la dispute de Leipzig entre Luther et le représentant du pape, Eck. Luther le recommandera comme prêtre à Zwickau où il exerce de 1520 à 1521. On lui reproche de créer des troubles et il est obligé de quitter la ville, fait un séjour en Bohème, en partie à Prague même. Il disparaît puis réapparaît à Halle. Disparaît à nouveau. On le retrouve en 1523 officiant à Allstedt jusqu’en 1524. A Allstedt, il se marie, aura un enfant, mettra en pratique la réforme de la messe entièrement en allemand, ce qui a fait sensation. Les gens accouraient pour l’écouter, ce qui n’était pas du goût du comte de Mansfeld qui interdit à ces sujets de s’y rendre. Müntzer entre très vite en conflit ouvert avec lui. Ses idées théologiques commencent à prendre une dimension politique et sociale. C’est ainsi, l’atmosphère anticléricale ambiante aidant, que la subvention destinée aux moines de l’ordre des mendiants servira à alimenter la caisse des pauvres. Se créée une Alliance des bourgeois de la ville favorables à ses idées et menant des actions anticléricales dont celle consistant à mettre le feu à une chapelle appartenant à l’abbaye de Nauendorf. Les autorités princières n’en demandaient pas tant mais la ville fait corps. La situation ne se calmera pas, au contraire. Un chevalier catholique se met à attaquer ses sujets qui se rendent au culte réformé. La pression catholique s’accentue. A Allstedt affluent des réfugiés protestants. Les nobles demandent le retour de leurs serfs. La ville se met en armes et s’installent des structures théocratiques. Müntzer est convoqué à la Cour de Weimar. Ses sermons sont soumis à la censure et son imprimeur licencié, l’alliance dissoute. Abandonné par les bourgeois de la ville et craignant une arrestation, il prend la décision de fuir. Dans la nuit du 7 au 8 Août 1524. Le 15, il arrive à Mühlhausen où officiait l’ancien moine réformateur, Heinrich Pfeiffer. Ils en furent d’abord expulsés pour y revenir séparément mais en position consolidée après un passage à Nürnberg (Nuremberg) et, pour Müntzer, à Bâle et en Forêt Noire, très précisément plusieurs semaines à Griessen dans le Klettgau, et dans le Hegau au nord du Lac de Constance. Pfeiffer revient à Mühlhausen en décembre 1524 et Müntzer en février 1525 où il devient le prédicateur de l’Église Sainte Marie.

En mars 1525, les habitants de Mülhausen déposent le conseil municipal et élisent un conseil perpétuel (Ewiger Rat). La notion de conseil perpétuel ne conrrespondait pas aux vues des deux prédicateurs qui n’y participeront pas. Elle semble plutôt répondre à des aspirations de la bourgeoisie urbaine. Elle peut surprendre aujourd’hui dans la mesure où cela signifiait la fin d’un pouvoir alternant. Mais cela avait pour objectif d’éviter une rotation trop rapide affaiblissant la fonction, avec un sytème de cooptation fréquent qui échappait au contrôle. Il s’agissait de responsabiliser les édiles, d’éviter leur corruption. Ce conseil

« n’était pas le résultat d’une ivresse apocalyptique comme on l’a souvent cru mais la conséquence politique logique des conflits sociaux qui se sont mélangés avec la problématique de la Réforme ».

(Hans-Jürgen Goertz : Thomas Müntzer Revolutionär am Ende der Zeiten. CH Beck München 2005 p 195).

Mühlhausen est un cas exemplaire où la révolte déborde de la ville et touche aux villages de la campagne environnante. Cela ne résume toutefois pas l’ensemble de la Thuringe même si à la mi-avril 1525, le landgrave Philippe de Hesse, décide qu’il faut punir la cité

« pour la raison que l’on peut imputer à ville de Mühlhausen toute cette impétueuse agitation »

(cité par Gerd SchwerhoffDer Bauernkrieg. Geschichte einer Wilden Handlung. C.H.Beck p.333)

Le soulèvement de Thuringe

Le soulèvement de Thuringe a ses singularités propres et ne peut être attribué à un homme seul :

« Le soulèvement de Thuringe n’avait certainement pas été l’œuvre d’un homme seul. Müntzer n’était pas le grand organisateur du soulèvement, comme certains le pensaient. Il n’y a pas eu non plus de Parti müntzerien, qui aurait planifié son accession à la direction du mouvement. Dans la phase finale cependant, Müntzer se mit à la tête du grand regroupement près de Frankenhausen et tenta avec de multiples écrits d’obtenir du soutien de la part des villes proches et lointaines : Schmalkalde, Sonderhausen, Eisenach, Erfurt ; à l’inverse, d’autres communes s’adressaient à lui pour obtenir aide et conseil. Il ne peut y avoir de doute sur le fait que Müntzer précisément dans les derniers jours à Frankenhausen a pris un part importante à la décision. Il était prédicateur et stratège. »

(Hans-Jürgen Goertz : o.c. p209)

Fin avril, début mai 1525, des rassemblements se tiennent en de nombreux endroits. Les doléances s’appuient sur le modèle des XII articles de Memmingen, dont une édition est présente sur le marché du livre à Erfurt.

« Pas mal de communes avaient conscience que les revendications du sud allemand ne correspondaient pas toujours à leur situation juridique et rédigèrent des articles qui leur étaient propres, ainsi à Ichterhausen ou Neustadt sur la rivière Orla. Plus de quarante catalogues de doléances sont attestés dans les villes et villages d’Allemagne centrale. Ses concepteurs ne pensaient pas à un programme universel mais se concentraient sur les problèmes qui n’intéressaient souvent que leur propre village ou ville, ou administration concernée.
Tout aussi localement délimités que leurs doléances étaient leurs soulèvements respectifs qui n’établissaient que des rapports distendus entre eux. A l’exception de la bande de Mühlhausen et de Werra, les différents groupes ne recrutaient que dans un cercle étroit […] »

(Lucas Wölbing : Der Bauernkrieg in Mitteldeutschland in Freyheyt, Katalog zur Thüringer Landesaustellug in den Mühlhauser Museen. Michael Imhof Verlag. p.226)

Les revendications en Thüringe, où le servage n’existait plus, portaient surtout, outre comme partout sur le choix du prêtre et l’installation de la Réforme, sur les biens communaux en lien avec la préservation dans les villages et petites villes des troupeaux de moutons contre l’envahissement des élevages seigneuriaux, ainsi que, par exemple, sur ce que l’on appelle le réméré, (vente d’un bien avec faculté de rachat), etc.

Le 18 avril dans la vallée de la Werra le conflit naît du refus du propriétaire terrien, un noble, d’accepter l’engagement d’un prédicateur réformé. Quatre jours plus tard 3000 insurgés étaient rassemblés sous la direction de Hans Sippel. Des couvents ont été pris d’assaut, des nobles contraints à se soumettre. La ville de Salzungen s’est jointe au mouvement et la saline a été occupée. La majorité des membres de la bande se contenta de la satisfaction de revendications locales et refusa de rejoindre les autres groupes dont celui de Mühlhausen. Le landgrave Philippe de Hesse, par ailleurs proche de Luther, avait réprimé les rebelles de Fulda qui avaient rallié l’abbaye de Hersfeld dont il était le protecteur. Leurs dirigeants furent emprisonnés puis exécutés et la bande, privée de ses meneurs, se dissoudra. Une partie rejoindra Thomas Müntzer à Frankenhausen.

Les soulèvements n’eurent pas la vitalité qu’ils eurent ailleurs. Ils étaient d’intensité très inégale et marqués par des différents entre radicaux et modérés alors que, aux premiers jours de mai, les armées seigneuriales s’étaient mises en ordre de bataille. Le landgrave Philippe de Hesse avait rejoint l’armée du duc de Brunswick. Une divergence d’opinion entre lui et Pfeiffer, qui voulait consolider les positions à Mühlhausen, fit que le11 mai 1525, Müntzer se rendit à Frankenhausen avec seulement un petit groupe de 300 hommes, habitants de Mühlhausen. 6 à 8 000 insurgés y étaient rassemblés sous la bannière marquée d’un arc-en-ciel. Conçue par Müntzer, elle portait l’inscription latine : verbum domini maneat in etternum (Que la parole du Seigneur demeure pour l’éternité).

La bataille de Frankenhausen

Le 14 mai, après avoir repoussé avec succès les premier assauts féodaux, les insurgés sortent de la ville et installent sur une colline un fort de chariots (Wagenburg). La colline se nomme depuis Schlachtberg, la colline de la bataille. Le lendemain, la troupe féodale fut renforcée. La proposition de livrer Thomas Müntzer en échange de l’impunité pour les rebelles jeta le trouble dans la bande. La décision fut mise en discussion. Alors que l’assemblée était réunie pour en délibérer, elle fut bombardée. Il n’y aura plus de bataille. La bande paysanne fut bousculée et se mit à fuir, pourchassée.

« Nous les avons poursuivis et, entre la colline et la ville, nous en avons étripé la majorité, mais beaucoup ont pu pénétrer dans la ville. Nous avons donné l’assaut à la ville et tué tout ce que nous avons pu rencontrer »

Ainsi le témoignage du comte Philipp von Solms, cité par Gerd Schwerhoff (oc 387)

La sauvagerie est telle qu’un chef mercenaire comme Asche von Cramm en fut ébranlé. Il avait mené un détachement de l’armée saxonne à Frankenhausen. Après la victoire, il plaide auprès de l’Électeur de Saxe pour la clémence et la protection des prisonniers. Il fait part de son trouble à Martin Luther. Ce dernier tentera de consoler ses remords de conscience en lui dédiant un écrit répondant à la question de savoir Si les hommes de guerre peuvent aussi être dans un état béni. Luther écrit en substance que ceux qui commenceraient à dessein et par vanité une guerre « comme le font les paysans maintenant » seront avec raison frappés par le jugement et l’épée de dieu. Un homme de guerre qui a engagé la bataille pour l’ordre devrait être certain que « sa poigne et son épée sont celles de dieu ». Luther ne précise pas si dieu fait une distinction entre guerre et massacre.

Le bilan du carnage se situera entre 5 et 6000 morts et 600 prisonniers. Parmi ces derniers, Thomas Müntzer. Heinrich Pfeiffer sera capturé quelques jours plus tard, après la prise de Mühlhausen par les mêmes troupes.

La prise d’assaut de la ville de Mühlhausen en mai 1525 et la chasse aux paysans cachés dans les champs (Das Conterfei etlicher Krigshandlung vom 1523. bis in das 1527. jar1 in der Staatsbibliothek Bamberg Bl. 65.Source)

Thomas Müntzer aura la tête tranchée à l’épée, le 27 mai 1525. Elle sera exposée avec celle de Heinrich Pfeiffer sur une pique en guise d’avertissement. Quelques jours plus tard, Luther publiera, dans le souci de le présenter comme un enragé et pour justifier que l’on avait bien eu affaire au diable, les dernières lettres de Thomas Müntzer. Il aura ainsi contribué, par son souci de le diaboliser, à sa célébrité. L’opuscule se voulant dossier d’accusation avait pour titre : Histoire épouvantable de Thomas Müntzer et jugement de Dieu contre lui, par quoi Il donne un démenti manifeste à cet esprit et le condamne.

Omnia sunt communnia

Thomas Müntzer a tenté de combler le vide laissé par Luther quand ce dernier a ouvert la brèche de la Liberté du chrétien, en la cantonnant à une liberté spirituelle, sans conséquence sur la vie quotidienne des serfs qui aspiraient à leur émancipation. Au contraire il les appelait à la soumission. Pour Müntzer, c’était non seulement un droit mais un devoir de se soulever pour la liberté du chrétien sur terre. De ce qu’il reste de son interrogatoire avant son exécution, on peut déduire un fragment de sa théologie politique, en prenant garde au fait qu’il s’agit d’un compte-rendu d’audition :

„Dye entporungen habe er [Müntzer] dorumb gemacht, das dye christenheyt sollt alle gleych werden und das dye fursten und herren, dy dem evangelio nit wolten beystehen, solten vortiben und totgeschlagen werden. […]
Ist ir [sein und der Bauern] artigkel gewest und habens uff dye wege richten wollen : omnia sunt communia, und sollten eynem idem nach seyner notdorft ausgeteylt werden nach gelegenheyt. Welcher furst, graff oder herre das nit hette thun wollen und des ertlich erinnert, den soll man dye koppe abschahen ader hengen“

« La révolte, il [Müntzer] l’a faite pour que les chrétiens deviennent tous égaux et pour que les princes et seigneurs qui ne voulaient pas accepter l’évangile soient chassés et tués.[…]
Leur article [le sien et celui des paysans] qu’ils voulaient mettre en œuvre était : omnia sunt communnia, et chacun devait se voir distribuér selon ses besoins. Le prince, comte ou seigneur qui n’acceptait pas cela, on devait lui couper la tête ou le pendre »

(Cité par Peter Blickle Die Refomation im Reich. 3. Auflage.Verlag Ulmer.p.75-76)

Omnia sunt communnia (Tout est commun) est tiré de la Bible :

« Alors cette foule de croyants n’a plus eu qu’un seul coeur et qu’un seul esprit. Personne ne revendiquait la propriété d’aucun de ses biens. Tout leur était commun. […]
Personne parmi eux n’était pauvre. Ceux qui possédaient des terres et des maisons, lors des ventes, apportaient l’argent qu’ils en avaient retiré et le déposaient au pied des apôtres. L’argent était distribué en fonction des besoins de chacun ».

(Actes d’Apôtres 4:32-35. Nouvelle traduction de la Bible. Bayard 2001)

Müntzer ne rêvait certainement pas d’une société égalitaire laïque mais, dans une vision eschatologique, de la survenue d’un royaume de dieu sur terre. Il avait une conception universelle de la foi qui n’excluait ni les juifs ni les musulmans.

« Müntzer reste le théologien qui n’avait pas son pareil pour thématiser la question de la justice sociale. Comme penseur important, il était intellectuellement l’égal de Luther, et avec ses remarques sur le leadership autoritaire du « pape » Luther comme il l’avait qualifié, il avait mis dans le mille. Son langage poétique exprimait sa grande colère contre les « gros bonnets«  (grosse Hansen) et leur régiment d’injustices que tant de gens eurent à ressentir. Et malgré sa folie des grandeurs, il reste le seul théologien qui mit des mots sur la misère des démunis. Il est le théologien du courroux, un prophète, qui a pris à son compte la colère des opprimés et qui a reconnu qu’il ne suffisait pas de rafistoler le féodalisme, qu’il en fallait plus que de se satisfaire des concessions accordées par les riches. Tout le système de domination profane et de déférence hypocrite devait être balayé. Sa rhétorique était un torrent de mots enflammés et impitoyables, dépourvu de respiration. Aux yeux de ses adversaires, il était un démagogue, qui a mené des milliers de gens à la mort. Mais il était aussi un mystique, pour qui la musique tenait une place centrale, il a consacré beaucoup de temps à concevoir une nouvelle liturgie. Il fut un organisateur talentueux de prestations politiques sachant trouver les hommes compétents pour le soutenir dans l’organisation des bandes. Il était un prédicateur captivant […] et un pasteur empathique capable de se servir de la puissance des rêves. »

(Lyndal Roper : Für die Freiheit. Der Bauernkrieg 1525. S.Fischer. p. 405)

Après ce surprenant portrait de l’historienne d’origine australienne titulaire de la chaire d’Histoire Regius à Oxford, et datant de 2024, nous retournons en Alsace où tout a commencé. Par une chaussure à lacet (Bundschuh).

Sur Thomas Müntzer, on peut se reporter à ce que j’en ai écrit en 2017. Je m’étais beaucoup intéressé à son rapport à la langue, l’écrit et l’oral et n’en ai retenu ci-dessus que les éléments biographiques.

A suivre : De Müḧlhausen (Thuringe) à Mulhouse et le Sundgau (Alsace)

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« Guerre des paysans » (7) La guerre des seigneurs contre les paysans

Carte des zones les plus conflictuelles, en foncé, de la « Guerre des paysans » en 1525 (Source)

« L’archiduc Ferdinand d’Autriche voulait l’asservissement sans condition des paysans. Georg Truchsess von Waldburg fut nommé par lui commandant en chef et somma le 15 février la bande de Hegau de se soumettre, leur écrivant : si vous le ne faites, je vous traiterai comme des criminels attentant à l’ordre public de l’empire. Par ces mots, les maîtres, avant même que le soulèvement ne prit un tournant violent, dictaient la manière de le nommer : guerre ».

(Peter Blickle : Die Revolution von 1525. Oldenburg Verlag München. 2004. p. 3-4)

A partir de cette assimilation de la révolte à une atteinte violente à l’ordre public (Landfriedensbruch), une accusation jusqu’ici réservée à la noblesse, c’est celle-ci qui définit le terme de la conflictualité, à savoir que ce sera la guerre. Et, toute offre de négociation allait s’avérer une tromperie pour gagner le temps de consolider l’armée des princes. A l’époque il n’y avait pas d’armée permanente, il fallait la recruter. Cela présentait quelques difficultés et coûtait cher. Comme je l’ai déjà signalé, une partie des guerriers mercenaires était encore occupée à Pavie. Après la victoire de Charles Quint sur François 1er, le 24 février 1525, la guerre extérieure deviendra une guerre intérieure contre les insurgés. Pendant que les délégués des bandes paysannes délibèrent à Memmingen, l’armée de Georg Truchsess von Waldburg commandant les troupes féodales de la Ligue Souabe, disposait de 1 892 cavaliers et de 11 258 fantassins. Il manquait à cette guerre voulue et annoncée un prétexte pour entrer en action. Il fallait en outre vaincre les réticences des lansquenets peu enclins à faire la guerre à la paysannerie dont ils étaient issus eux-mêmes. Truchsess opte pour une rhétorique de renversement de l’argumentation des rebelles (déjà !) – l’ordre féodal est de droit divin, blabla – et les prévient de la dévalorisation de leur réputation sur le marché du mercenariat. Il laisse à ses soldats le choix de partir ou de rester. Un bon nombre quitte le navire. Celui qui restait, écrit Peter Blickle

« était convaincu de son service guerrier, avait besoin de la solde, cherchait le butin ou était addict au champ de bataille. Le plaisir de tuer, brûler et piller est attesté pour l’époque »

La troupe princière part en direction de Ulm vers le territoire occupé par les bandes de Haute Souabe. Lorsque le 27 mars, le premier château, une dépendance de l’Abbaye de Salem, est en flammes à Schemmerberg à 26 km au sud ouest d’Ulm, se réalise ce que l’on peut appeler

« une prophétie autoréalisatrice : l’avancée des soldats de Truchsess poussera les paysans vers l’usage de la violence que l’armée devait réprimer »

(Christian Pantle : Der Bauernkrieg. Deutschlands grosser Volksaufstand. Propyläen Verlag 2024. p.80).

La première bataille de la « Guerre des paysans »

Direction Leipheim, qui appartenait à la ville d’Ulm, ville d’Empire, où aura lieu la première grande bataille de la « guerre des paysans », le 4 avril 1525. Une bande de quelque 4 000 hommes, issus d’une centaine de villages des environs s’était formée et s’était dangereusement rapprochée du centre opérationnel de la Ligue souabe. Les habitants de Leipheim s’étaient solidarisés avec les paysans.

Lors de la bataille, les désormais 5 à 6 000 lansquenets et 1800 cavaliers de l’armée de Truchess ne feront pas de quartier. Pas de prisonniers. Ceux qui n’ont pas été directement transpercés dans leur fuite, seront poussés et se noieront dans le Danube. Truchsess parlera lui-même d’un millier de morts côté paysans, ce qui est semble-t-il une estimation basse. Et concerne la bataille principale. Elle ne tient pas compte de ceux qui périront sous les coups d’autres détachements envoyés à leur poursuite dans des affrontements connexes.

« Ce n’était pas l’affrontement de deux armées mais une sanglante chasse à l’homme, pas une bataille mais une boucherie ».(Christian Pantle :oc p.82).

Au point de fortement troubler les lansquenets. 1500 d’entre eux déserteront discrètement. Les autres se mirent en grève devant l’interdiction qui leur était faite de piller la ville de Leipheim. En compensation, ils réclamaient un mois de solde en prime qu’ils finirent par obtenir après une semaine d’arrêt de travail.

Les habitants de la ville furent condamnés à de lourdes amendes et les femmes forcées pendant 30 ans de porter sur leurs habits l’emblème de la ville d’Ulm, les faisant apparaître « comme si elles étaient des prostituées ».

«  Le catholique conservateur et adversaire de Luther, Johannes Cochläus, fut particulièrement horrifié par les femmes qui s’étaient jointes au mouvement et qu’il considérait comme coupables. Il croyait qu’elles étaient plus déterminées à suivre les prédicateurs et considérait que les femmes de Leipheim furent punies avec raison à porter sur leurs habits le blason de la ville d’Ulm parce qu’elles avaient été tellement luthériennes qu’elles avaient poussé et excité leurs hommes à se soulever. Comme, dans de nombreuse villes, les femmes dans les bordels étaient identifiées par un insigne sur leurs habits, les habitantes de Leipheim avec leur blason de la ville d’Ulm apparaissaient comme des prostituées ».

( Lyndal Roper : Für die Freiheit. Der Bauerkrieg 1525. S.Fischer. P.374)

Le Traité de Weingarten

A Weingarten, se déroule un épisode singulier sur lequel les historiens s’interrogent jusqu’à aujourd’hui.

Une sorte de vue d’oiseau du champ de bataille devant Weingarten. Dessin à la plume d’un auteur inconnu, extrait de la chronique illustrée sur la « guerre des paysans » de l’Abbé Murer. Fürstlich Waldburg-Zeil’sches Gesamtarchiv, Schoss Zeil, ZA Ms 54. Seiten 34–35

Le dessin informe de la disposition des armées devant Weingarten. A gauche, l’armée de la Ligue souabe (drapeau blanc + croix rouge). Au milieu, l’armée paysanne avec deux canons. En haut, l’Abbaye de Weingarten dont l’escalier conduit à la ville. A droite, à cheval, la délégation de négociateurs venue de Ravensburg.

Après avoir bataillé contre ses propres sujets avec moins de hargne pour préserver son propre capital humain, Truchsess se retrouve à Gaisbeuren face à la bande du lac de Constance, une troupe numériquement supérieure à la sienne et dotée d’artillerie. Qui plus est, particulièrement bien positionnée. Pour les en déloger, Truchsess envoie quelques agents mettre le feu à la ville. La troupe du Lac se retire à Weingarten près de Ravensburg. Les insurgés, qui non seulement disposaient d’un nombre important de mercenaires libérés de Pavie, s’était encore renforcés et attendaient d’autres soutiens. Partout dans les villages, les cloches avaient sonné la mobilisation. Et la bande se trouve en nombre deux à trois fois supérieur. Soucieux de préserver une armée qu’il sait risquer d’affaiblir et d’être requise ailleurs devant la multiplication des soulèvements, il soumet un projet de traité qui sera ratifié par la Bande du lac. Cette dernière, si elle refuse d’être désarmée accepte de se disperser.

Le contenu du traité signé le 22 avril 1525 est

« même avec une lecture bienveillante étonnamment unilatéral »,

écrit Gerd Schwerhoff (Der Bauernkrieg. Geschichte einer Wilden Handlung. C.H.Beck. p. 186). Il tient plus d’un diktat de vainqueur que d’un accord entre deux parties. La bande du Lac devait rentrer chez elle, se soumettre à l’ordre féodal et obtenait qu’un tribunal arbitral dont ils feraient partie et composé de représentants de ville neutres examinerait les doléances de chaque village. Il leur était promis que les jugements seraient appliqués. Pouvaient-ils penser qu’avec cet article leurs revendications seraient acceptées ? Bien entendu cette dimension du Traité sera vite oubliée.

Cette reddition sans bataille interroge sur ses raisons.

Le jugement le plus sévère est sans doute celui de Friedrich Engels :

« La ruse du sénéchal [Truchsess] le sauva d’une défaite certaine. S’il n’avait pas réussi à séduire les paysans faibles, bornés, en grande partie déjà démoralisés, ainsi que leurs chefs pour la plupart incapables, timides et corruptibles, il eut été enfermé, avec sa petite armée, entre quatre colonnes, fortes d’au moins 25 à 30 000 hommes, et irrémédiablement perdu. Mais l’étroitesse bornée de ses adversaires, toujours inévitable chez les masses paysannes, lui permit de leur échapper précisément au moment où ils pouvaient d’un seul coup mettre fin à la guerre du moins en Souabe et en Franconie. Les paysans du Lac observèrent l’accord dans lequel, bien entendu, ils étaient finalement bernés avec tant de scrupule qu’ils prirent plus tard les armes contre leurs propres alliés, les hommes du Hegau. Quant à ceux de l’Allgäu, entraînés dans la trahison par leurs chefs, ils le répudièrent certes aussitôt, mais le sénéchal était déjà hors de danger. ».

(Friedrich Engels : La guerre des paysans en Allemagne [en allemand der deutsche Bauerkrieg]. Editions sociales. 2021. Traduction Emile Bottigelli en 1974. p.176- 177.)

Difficile sinon impossible de se mettre à la place des insurgés et d’en juger avec quelques siècles d’écart. L’on peut toutefois faire observer qu’une supériorité numérique n’était pas un gage de réussite et que la bande du Lac a sauvé sa peau devant des pertes certaines même en cas de victoire. Tous les insurgés n’adhéreront pas au Traité, les bandes seront dispersées mais la « guerre des paysans » continuera. Il y eut aussi, au dix-neuvième siècle, l’accusation de traîtrise. Le dirigeant de la Bande du lac Dietrich Hurlewagen, un propriétaire terrien (Junker) fut qualifié de Judas. Et Eitelhans Ziegelmüller fut soupçonné également pour avoir fait trop rapidement carrière.

L’on oublie trop que les bandes insurgées ne s’étaient pas constituées pour faire la guerre mais d’une part pour se défendre et d’autre part pour établir un rapport de force afin d’obtenir une autre justice que la justice féodale caractérisée par l’absence de libertés, le servage, les impôts toujours plus lourds.

« L’abandon sans combat de positions stratégiques de supériorité par ceux du Lac de Constance et de l’Allgäu sont moins le signe d’une lâcheté – si les paysans avaient été lâches, il n’y aurait jamais eu de soulèvement – que d’un manque d’assurance [Unsicherheit]. Le manque d’assurance était en quelque sorte installé dans les formes d’organisation et dans les conceptions constitutionnelles qui en étaient issues. En raison de leur principe démocratique, [celles-ci] alourdissaient les décisions militaires rapides et maintenaient en discussion le degré de radicalité : il n’y eu pratiquement jamais en 1525 de définition admise sur la portée du Droit divin comme base de légitimation pour la violence. Cela est prouvé par le fait qu’il ne saurait être question d’atrocités commises contre les personnes de la part des paysans […]. S’il fallait chercher des responsabilités, elles se trouveraient chez les réformateurs et la bourgeoisie car ils ont refusé de donner une épée à la révolution, et se sont engagés dans des compromis qui n’avaient pas lieu d’être : les Schapeler, Lotzer [rédacteurs des XII articles] Zell, Bucer, Capiton [trois réformateurs], Hipler et Weigandt ont semé ce qu’ils ne voulaient pas récolter »

(Peter Blickle : Die Revolution von 1525. Oldenbourg Verlag. 2004. p.212)

 En d’autres termes, si la question du degré de violence n’a jamais été tranchée du côté des insurgés, elle l’a, par contre, été du côté des féodaux sans pitié et sans vergogne. Cela sans même parler de la violence institutionnelle et symbolique de l’ordre féodal lui-même. Les insurgés, s’ils s’en prenaient aux biens du clergé et des seigneurs considérant non sans raison que se trouvait là le fruit de leur travail, brûlaient des archives où était codifié le droit ancien qu’on leur opposait, ne s’en prenaient pas aux personnes. Ce qui peut apparaître comme une figure d’ exception, l’exécution d’une quinzaine de nobles à Weinsberg mérite d’être examiné avec attention tant ce qu’il s’est passé là a été, jusqu’à aujourd’hui, instrumentalisé par la propagande féodale.
Un petit point chronologique d’abord : le Traité de Weingarten a été conclu le 22 avril 1525. Revenons quelques jours en arrière, et vers le nord-est, en Franconie début avril de cette même année.

Weinsberg

Le comte Ludwig von Helfenstein, un favori de Ferdinand d’Autriche, était bailli supérieur des possessions autrichiennes dans le Württemberg et se caractérisait par un puissant mépris envers les paysans. Son siège était une ville de 1 500 habitants, Weinsberg. Le comte âgé de 31 ans allait, par une série d’actes arrogants et prétentieux, provoquer un événement qui allait lui coûter la vie. Pour parer aux troubles à venir, il se rendit début avril à Stuttgart, capitale des possessions habsbourgeoises, pour chercher des renforts lui permettant de défendre sa ville. Il obtient 16 chevaliers et 60 hommes armés. Sur le chemin du retour, il trucida, semble-t-il, chaque paysan qui avait eu le malheur de croiser son chemin. Quoique à 60 soldats contre 6000 insurgés de la bande de la vallée du Neckar et de l’Odenwald, il continue de les provoquer. Non seulement il fait tirer sur la bande insurgée qui ne faisait que passer et en en exécutant les traînards mais il les prévient par lettre qu’il brûlera fermes et villages de ceux qui ne rentreraient pas chez eux. La bande qui avait déjà dépassé Weinsberg, délibère à 6 kilomètres de là, à Neckarsulm, et décide de faire demi-tour. Elle envoie deux émissaires demandant à la ville de se rendre ou du moins à faire partir les femmes et les enfants. En réponse, le bras droit du comte, le chevalier Dietrich von Weiler, leur répond très chrétiennement par … un tir d’arquebuse. Nous sommes le dimanche de Pâques, 16 avril 1525. En deux heures les paysans avaient conquis la ville. Le comte et une quinzaine de ses soldats sont fait prisonniers. Ils sont conduits à l’extérieur dans un cercle de paysans qui tiennent tribunal. En soi un sacrilège. Le monde à l’envers : jusqu’ici il n’y avait que les nobles pour juger les paysans. Ici, c’est l’inverse. Ils sont condamnés à un passage par les piques, un châtiment qui conduisait à la mort. Là encore, un renversement : Les paysans retournent contre les nobles un rituel punitif du droit de la guerre féodal jusqu’ici réservé aux lansquenets. Le passage par les piques consistait à faire passer le condamné entre deux rangs de soldats armés de lances avec lesquelles ils le frappent. 16 nobles périront ainsi. Le femme du comte von Helfenstein et son fils seront conduits, en charrette, en sécurité à Heilbronn. Une telle action est unique. Elle ne se reproduira nulle part pendant la « guerre des paysans »

Un mois plus tard, les habitants se verront infliger un châtiment collectif : la ville est brûlée par la troupe de la Ligue souabe et déchue de ses droits urbains. Le meneur de la bande Jäcklein Rohrbach sera arrêté plus tard, après la défaite paysanne de Böblingen et, sur ordre de Jörg Truchsess von Waldburg, brûlé vif.

Dessin à la plume colorisé de l’exécution du chef insurgé Jäcklein Rohrbach, le 20 ou 21 mai 1525. Extrait de la chronique de Peter Harer sur la « guerre des paysans » [Badische Landesbibliothek Karlsruhe Cod. K 2476, 129R]

A partir de Pâques 1525, débute une nouvelle vague d’insurrection. Elle commence en Alsace par la prise de l’abbaye d’Altorf. En l’espace d’une semaine toute l’Alsace du nord au sud se soulève. J’y reviendrai. En même temps le mouvement atteint Stuttgart, la capitale du comté du Württemberg qui sera aux mains de 6 000 insurgés. Ils y formeront et feront fonctionner de facto une sorte de gouvernement parallèle, l’ancien ayant fui dès le lundi de Pâques à Tübingen.

Je ne peux citer tous les événements de cette période. Mais un passage par la Thuringe où le soulèvement se développe, fin avril, début mai, s’impose encore. Nous nous y rendrons avec le prochain article.

Combien étaient-ils ?

Une tentative d’estimation du nombre global des insurgés peut être faite à partir de décomptes réalisés sous forme de tableau par deux historiens militaires de la RDA, rapporte Christian Pantle dans son livre cité. Ils arrivent à une estimation de 200 000 insurgés, ce qui est une fourchette basse ne serait-ce que parce que n’y figurent pas les bandes de Salzburg et du Tyrol. L’addition des bandes n’est pas facile dans la mesure où elles se réunissaient et se séparaient constamment et qu’elles pratiquaient un système de rotation entre ceux qui restaient aux champs et ceux qui portaient les armes. De son côté, l’historien et archiviste Hans-Martin Maurer estime, pour le territoire de l’actuel Baden-Württemberg, de 60 à 70 % le pourcentage de population en âge de participer s’étant engagé personnellement dans l’insurrection, c’est à dire sans compter les sympathisants.

Une « guerre » asymétrique

Du point de vue de l’historien militaire, malgré la supériorité en nombre des bandes insurgées et leur bonne organisation, cette « guerre » était profondément « asymétrique » :

« L’affrontement militaire entre les bandes paysannes et les mobilisations guerrières des seigneurs territoriaux était marqué par une profonde asymétrie. Les bandes paysannes étaient certes supérieures en nombre, elles s’orientaient dans leur organisation sur les lansquenets, pouvaient compter dans leurs rangs sur des mercenaires professionnels, et même en partie sur des chefs militaires expérimentés, disposaient même de capacités de feu importantes, elles étaient cependant clairement inférieures aux mobilisations professionnelles. Car la victoire dans la bataille reposait avant tout sur la cohésion et la coordination des forces et c’est précisément sur ce plan que les paysans accusaient les plus grands déficits. Leur armement très disparate ne permettait pas la formation de groupes de combat compacts avec lesquels l’on pouvait le mieux contrer les assauts d’infanterie et de cavalerie. Pour cette raison et par le manque de feu coordonné, il était difficile de tenir tête à la cavalerie adverse »

(Matthias Rogg : Militärische auseinandersetzungen in Freyheyt, Katalog zur Thüringer Landesaustellug in den Mühlhauser Museen. Michael Imhof Verlag. p. 245)

Les épisodes suivants de cette guerre des seigneurs contre les paysans, se dérouleront pour ne citer que les principaux, presque simultanément à la mi-mai, à Böblingen (Duché du Württemberg), Frankenhausen (Thüringe) et Saverne (Alsace), faisant en tout entre 75 et 100 000 morts.

Prochain article : Allons à Mühlhausen

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