Moi, correspondant de l’Humanité à Berlin (1976-1982).
5. En 1976, parait le grand roman de Christa Wolf
évoquant le vécu d’une enfance sous le nazisme

En décembre 1976, la parution d’un roman de Christa Wolf fait évènement quoiqu’il ait été un peu éclipsé par les suites de l’« affaire Biermann ». La romancière avait été l’une des premières signataires de la pétition de protestation contre la déchéance de citoyenneté frappant le chanteur-compositeur. Le roman était sous presse à ce moment-là, et son auteure craignait qu’il ne soit pas publié. Je l’avais rencontrée chez elle, dans la Friedrichstrasse, en décembre 1976. En atteste, la date qu’elle a portée sur la dédicace de son livre. J’ai peu de souvenir de cette rencontre si ce n’est que j’étais intimidé par cette dame écrivaine.
Je ferai pour traiter ce sujet une entorse à la chronologie adoptée jusqu’à présent dans cette série dans la mesure où je n’ai interviewé Christa Wolf que deux ans plus tard, en janvier 1979 pour un article paru dans L’Humanité le 10 mars 1979 sous forme de propos choisis, c’est à dire qu’il ne s’agit pas de l’intégralité de l’entretien que j’ai toujours. La raison du décalage tient à l’attente de la parution d’une édition française du roman. Il était difficile de parler d’un ouvrage inaccessible à un lectorat français. J’affirmais dans le chapô de l’article que le roman était en préparation de parution aux éditions du Seuil. Or, si tu es bien informé, il ne paraîtra qu’en 1987 chez Alinea. Tu imagines mal avoir pu l’inventer. Tu n’as rien pu savoir non plus du cheminement éditorial de l’ouvrage, désormais disponible chez Stock, dans la traduction de Ghislain Riccardi, avec une postface de Danièle Sallenave (2010).
Pour en saisir la portée, il ne faut pas oublier que le présent de l’écriture du roman se situe dans les années 1970, dans un contexte dans lequel la RDA prétendait que, par l’étatisation des moyens de production, et l’expropriation des propriétaires terriens ainsi que la traque des fonctionnaires au passé nazi, elle avait réglé la question du fascisme. Dire que c’était la faute au capitalisme et que maintenant nous avons le socialisme dédouanait la population est-allemande de toute responsabilité par rapport au nazisme et la dispensait aussi de tout travail réel, personnel et familial autant que collectif sur son histoire. Une population de vaincus était ainsi placée dans le camp des vainqueurs. Or, c’est précisément, ce tabou que brise la romancière.
J’ai une autre raison d’être particulièrement intéressé par ce roman. Christa Wolf est née le 18 mars 1929, ma mère le 6 décembre de la même année. Ce n’est pas le seul point commun. Les troupes nazies étaient entrées à Mulhouse en juin 1940, ma mère avait alors 10-11 ans et a passé donc une partie de son enfance et de sa scolarité sous le fascisme. Je ne sais pas grand-chose sinon rien de son vécu de cette période. Je me souviens par contre très bien de sa vive réaction face à la relève de la garde devant la Neue Wache, à Berlin-Est, le monument dédié aux « victimes du fascisme et du militarisme ». Ma maman ne pouvait pas voir cela. Tout simplement parce que la garde de l’armée est-allemande marchait au pas de l’oie, ce qui éveillait en elle le souvenir de son adolescence. Cet antifascisme au pas de l’oie, par ailleurs masque du stalinisme, m’a préoccupé dès mon arrivée en RDA. Je l’aborderai dans L’Humanité à travers la littérature d’abord avec Heiner Müller, et sa pièce Die Schlacht, La bataille, dont j’ai déjà parlé, puis avec Christa Wolf dont il sera question ici.

Entrons maintenant dans le vif du sujet avec la première édition, en RDA, de Kindheitsmuster au Aufbau-Verlag (Berlin-Weimar). Le livre a été tiré à 60 000 exemplaires épuisés en deux mois. D’autres éditions suivront dont une en Allemagne de l’Ouest dès l’année suivante. Voici, en version bilingue, le texte de Christa Wolf tel qu’il figure sur la jaquette du livre publié en RDA :

Klappentext

„Kein Mensch kann den Wirkungen entgehen oder sich von den Einflüssen trennen, die von seiner Kindheit und Jugend her in sein späteres Leben dringen – auch und gerade, wenn diese Kindheit unter Einflüssen stand und Verhaltensweisen in ihm erzeugt hat, die er am liebsten vergessen und leugnen möchte, zuerst vor sich selbst. Es ist ein großes Thema, den Reifeprozeß dieser meiner Generation zu verfolgen, auch die Gründe zu suchen, wenn er ins Stocken kam. Für diejenigen, die in der Zeit des Faschismus aufwuchsen, kann es kein Datum geben, von dem ab sie ihn als „bewältigt erklären“ können. Die Literatur hat dem Vorgang nachzugehen, was heißen kann : ihm voranzugehen, ihn vielleicht mit auszulösen. Eine immer tiefere, dabei auch immer persönlichere Verarbeitung dieser im Sinn des Wortes ungeheuren Zeit-Erscheinung.
Übrigens fällt das sehr schwer, und gerade dieser Widerstand deutet darauf hin, wie radioaktiv dieser Stoff immer noch ist. Haben wir uns nicht vielleicht deshalb angewöhnt, den Faschismus als ein „Phänomen“ zu beschreiben, das außerhalb von uns existiert hat und aus der Welt war, nachdem man seine Machtzentren und Organisationsformen zerschlagen hatte? Haben wir uns nicht eine Zeitlang Mühe gegeben, ihn als Vergangenheit an die „anderen“ zu delegieren, um uns selbst allein auf die Tradition der Antifaschisten und Widerstandskämpfer zu berufen? Dabei hören wir immer häufiger von jungen Menschen, sie verstünden „trotz allem“ nicht, wie Leute wie wir, ihre Eltern, in dieser Zeit leben und vielleicht nicht einmal vom Gefühl eines andauernden Unglücks niedergedrückt sein konnten, und: wie wir danach weiterleben konnten. „Trotz allem“ – das heißt: trotz aller Bücher, die sie darüber lesen, trotz aller Filme, die sie gesehen haben, trotz aller Belehrung im Geschichtsunterricht über die Voraussetzungen für die Machtergreifung eines Hitler. Aber sie haben ein Recht, das zu verstehen, und wir haben die Pflicht, ihnen etwas darüber zu sagen – soweit wir können.
Christa Wolf“.
(Quelle: Christa Wolf: Auskünfte. Werkstattgespräche mit DDR-Autoren. Aufbau Verlag 1974 Gespräch mit Hans Kaufmann).

La version française :

« Aucun être humain ne peut échapper aux effets ou se séparer des influences qui depuis son enfance et sa jeunesse pénètrent dans sa vie ultérieure, y compris ou précisément quand cette enfance était sous influence et l’a imprégnée de comportements qu’il préférerait oublier ou nier, en premier lieu pour lui-même. C’est un grand thème que de suivre le processus de maturation de la génération qui fut la mienne mais aussi de chercher les raisons pour lesquelles il a tourné court. Pour celles et ceux qui ont grandi dans la période du fascisme, il n’y a aucune date à partir de laquelle ils pourraient le déclarer « maîtrisé » [surmonté bewältigt]. La littérature doit accompagner ce processus ce qui peut vouloir dire le devancer, peut-être contribuer à le déclencher. Un travail toujours plus profond et dans le même temps toujours plus personnel sur ce phénomène d’époque, au sens propre du mot, monstrueux.
C’est au demeurant quelque chose de difficile et précisément ces réticences signalent combien ce matériau est encore radioactif. N’est-ce d’ailleurs pas, peut-être, la raison pour laquelle nous avons pris l’habitude de décrire le fascisme comme un « phénomène » qui a existé en dehors de nous et qui a cessé d’exister après que l’on ait détruit ses centres de pouvoirs et d’organisation ? Ne nous sommes-nous pas un temps efforcés de le déléguer « aux autres » comme leur passé en nous référant nous-mêmes uniquement à la tradition des combattants antifascistes et des résistants ? Nous entendons pourtant toujours plus souvent de la part des jeunes gens qu’ils ne comprennent pas, « malgré tout », comment des gens comme nous, leurs parents, nous avons pu vivre à cette époque et même sans être accablés par un sentiment de malheur permanent. Et comment avons-nous pu vivre après cela. « Malgré tout », cela veut dire malgré tous les livres qu’ils ont lus sur le sujet, malgré tous les films qu’ils ont vus, malgré toutes les leçons dans les cours d’histoire sur les conditions de la prise de pouvoir d’un Hitler. Mais ils ont un droit de vouloir le comprendre et nous avons le devoir de leur en dire quelque chose – pour autant que nous le puissions ». (Traduction : Bernard Umbrecht)


Christa Wolf fracasse d’emblée un grand tabou en affirmant que le passé n’est pas révolu. Qu’on ne saurait en faire table rase. Il ne peut être délégué à des causes extérieures. Déclarer le passé nazi mort ne peut faire l’objet d’un décret, fut-ce au nom de la dictature du prolétariat. Le « terreau putride » qu’il a laissé ne s’assainit pas d’un claquement de doigt.
Et c’est l’incipit du roman :

„Das Vergangene ist nicht tot ; es ist nicht mal vergangen. Wir trennen es von uns ab und stellen uns fremd“. / « Le passé n’est pas mort ; il n’est même pas passé. Nous le retranchons de nous et faisons mine d’être étranger ».

En épigraphe se trouve un poème de Pablo Neruda extrait de son Livre des questions. Les premiers vers sont les suivants :

Où est-il, l’enfant que je fus ?
Est-il en moi? Est-il parti?
Sait-il que je ne l’ai aimé
et qu’il ne m’aimait pas non plus ?
(Pablo Neruda : Le livre des questions)

C’est donc en quête de l’enfant qu’elle fut que se met la narratrice du roman. Quête complexe et ardue, car cet enfant a grandi sous le fascisme qui l’a formatée. Elle y a même adhéré avec enthousiasme. Comment surmonter les réticences qui entravent la mémoire et cette rencontre ? D’autant que plus l’adulte s’en approche, plus la fille qu’elle était lui devient étrangère.

Sur le titre

J’ai longtemps cherché comment traduire le titre. Et notamment, comment rendre ce Muster. Les modalités de recherches dans les années 1970, n’étaient pas celles d’aujourd’hui. J’avais avec moi mon Langenscheid. Le dictionnaire allemand-français me donnait pour Muster : modèle, parangon, exemple, exemple-type, paradigme, type, dessin, patron, échantillon, spécimen. J’avais opté pour Échantillon d’enfance. Le roman qui contient le récit de son écriture introduit la question du titre qui le structure en rappelant d’abord qu’à l’origine, le seul mot Gedächtnis, mémoire, proche de Gedenken, pensée profonde pouvait évoquer « le fait de penser à ce que l’on a vécu dans le passé ». Penser que l’on pourrait aussi, avec Bernard Stiegler, écrire panser, tant l’écriture a pour l’auteure une fonction thérapeutique. Rejetant le mot mémoire dans le titre, elle s’approche de « Grund-Muster », schéma de base. Ou de « Verhaltens-Muster » modèle de comportement. Puis vient « Kindheitsmuster » Trame d’enfance, suggéré par le mari de la narratrice.

« Muster » vient par ailleurs du latin « monstrum », ce qui a l’origine signifiait « spécimen » (Probestück), et ne peut que te convenir. Il y a aussi des « monstres » au sens actuel du mot. Très bientôt, dès maintenant : Standartenführer Rudi Arndt (une brute, crois-moi, rien d’autre qu’une brute épaisse. C’est Charlotte Jordan qui parle). Seulement cette brute-là est loin d’éveiller en toi le même intérêt que cette masse de gens, mi-hommes, mi-brutes, au sujet desquels, partant de toi-même, tu sais mieux à quoi t’en tenir, d’une manière générale.
Comme en ce qui concerne cette peur qui jaillit du sombre abîme entre homme et la brute. Le fascisme, écrit le Polonais Kazimierz Brandys, le fascisme est une notion qui ne s’applique pas seulement aux Allemands, Mais ils en ont fait un classique du genre,
Et toi — parmi tes Allemands —, tu ne vas pas avoir le courage de mettre cette citation en exergue à la toute première phrase. Mais si tu ne sais pas exactement comment ils auraient réagi — avec indifférence, consternation, indignation, embarras — à cette épigraphe, cette résolution que tu viens de rejeter, que sais-tu d’eux, à vrai dire ?
La question se pose ». (pp. 57-58)

Un roman

Kindheitsmuster évoque donc l’empreinte de l’enfance, un modèle de comportement qui s’est imprégné dans l’enfance, la façon dont le nazisme l’a marquée de son sceau. À la fois « canevas de base » et « structure de perception », le terme Muster désigne aussi un patron de broderie, par exemple. L’important est dans la polysémie du mot. Trame évoque également la structure d’un récit.
D’emblée, la romancière nous introduit dans le processus d’écriture de ce que, pas seulement par commodité, je considère comme un roman même si le terme, par la volonté de son auteure, ne figure pas dans la première édition. L’éditeur ouest-allemand et la traduction française le catégoriseront comme roman. C’est, en tous les cas, autre chose et bien plus qu’une autobiographie même s’il en contient des éléments, bien entendu. D’autant que, dès la première page, la narratrice ne dira pas je mais utilisera la deuxième personne du singulier. « Il fallait donc dire TU à quelqu’un ». Il lui a fallu dissocier son moi. Quant à l’enfant que fut la narratrice et à la recherche de laquelle elle veut aller, elle se nommera Nelly, à la troisième personne du singulier. Cela permettra à la narratrice de créer une distance d’avec elle et de s’y confronter. Le jeu des pronoms personnels n’a donc rien de formel, il correspond à la structure voulue du récit. Le je ne réapparaîtra qu’à la toute dernière page du roman. Cette structure narrative suffit à rompre les codes de l’autobiographie quand bien même le matériau repose sur le vécu de la romancière. Ce n’est pas non plus un roman classique en ce qu’il innove dans sa forme.
Écrire sur le passé, c’est aussi écrire sur le présent. Pour le lecteur, le présent est encore autre. Il s’agit ici en l’occurrence pour toi d’une relecture dans une autre langue. Cinquante années après l’avoir lu en allemand, tu le relis aujourd’hui pour la première fois en français. La question à laquelle tente de répondre le récit consiste à se demander comment des personnes peuvent se soumettre corps et âme à une sorte de promesse de salut. Il ne s’agit pas seulement de la peur d’être différent, de ne pas penser et agir comme les autres, de ne pas vouloir être soi-même, qui est, peut-être, plus facile à expliquer que ce vertige d’enthousiasme, de dévouement, ce désir de s’abandonner.
Différents espaces-temps s’imbriquent. J’ai déjà évoqué celui de l’écriture elle-même, dans le courant des années 1970. S’y ajoute les réminiscences propres de la narratrice et son travail contre le refoulement pour la période allant de 1933 à 1947, ainsi que la mémoire des archives – il fallait une autorisation spéciale pour les consulter. L’anamnèse est activée pendant un voyage de trois jours, en juillet 1974, au cours duquel celle qui raconte s’est rendue, en compagnie de son mari, de sa fille cadette et de son frère, dans sa ville natale L. aujourd’hui G. en Pologne. Landsberg an der Warthe, autrefois allemande, était devenue Gorzów Wielkopolski. Lansberg était aussi la ville natale de Victor Klemperer, le fameux auteur de la LTI, langue du troisième Reich. Son père y était rabbin. Ce n’est pas évoqué dans le roman. Ce qui l’est par contre c’est l’incendie de la synagogue pendant la Nuit de cristal, en novembre 1938. Les questions de sa fille, Lenka, qui a grandi en RDA sont un aiguillon pour la narratrice. Cela va jusqu’à l’examen de ses manuels scolaires et de ce que ne s’y trouve pas. L’actualité internationale n’est pas absente avec notamment la guerre du Vietnam et le putsch de Pinochet au Chili, le 11 septembre 1973.

1933, Hitler nommé chancelier

Celle que la romancière appelle Nelly a quatre ans lorsque Hitler arrive au pouvoir. Qui étaient ses parents ?

« En un mot comme en cent, ils n’étaient pas communistes, même s’il ne fait pas de doute qu’ils pensaient en termes sociaux et votaient social-démocrate, comme 6 506 autres habitants de leur ville. Sur 28 658 suffrages exprimés, 15 055 allèrent aux nazis, et pourtant, on n’avait pas encore le sentiment qu’on contrôlait chaque bulletin de vote. Les députés communistes élus par 2 207 durs à cuire – en particulier dans les faubourgs du pont – n’avaient pas encore été arrêtés (comme ce fut le cas douze jours plus tard seulement) et la ville comptait 3 944 chômeurs – un chiffre qui devait être réduit à 2 024, dès le 15 octobre 1933. Mais ce fait à lui seul doit-il – peut-il – suffire à expliquer le retentissant succès électoral du NSDAP (Parti ouvrier allemand national-socialiste), le 13 novembre de la même année : la ville de L… avec une participation électorale de presque cent pour cent et un nombre négligeable de bulletins nuls, se trouvait en tête des « oui » dans le district de l’Ostmark ? [im Gauabschnitt Ostmark]
Bruno et Charlotte ne s’étaient pas abstenus. Cela n’était plus possible.
Maintenant tout était en leurs mains »

Die hatten jetzt alles in der Hand. Je suppose qu’il faut comprendre : Les nazis avaient désormais tous les pouvoirs
Les parents de Nelly, Charlotte et Bruno Jordan, ont bien dû lire la presse. En l’occurrence, dans le domaine écrit, le General-Anzeiger (Mémoire des archives). Ils acquerront un poste de radio un peu plus tard. « Ils ont quand même bien dû trouver le temps de lire les journaux même au cours de ces années où il leur a fallu travailler d’arrache-pied ». La mise en service du camp de concentration de Dachau avait été annoncé dans le journal, le 21 mars 1933.

« Ceux qui plus tard ont prétendu n’avoir rien su au sujet des camps ont totalement oublié que leur mise en service a été publiée dans les journaux. (Soupçon troublant : ils l’ont en effet totalement oublié. Guerre totale. Amnésie totale) » (p.61).

L’échange de vue qui aurait pu avoir lieu entre les parents de Nelly, Bruno et Charlotte Jordan, échappe à l’imagination et ne sera donc pas traité.

« Ce qui sera décrit – en temps voulu – c’est le regard de ce prisonnier du camp de concentration de Schwerin dans le Mecklembourg, autour du feu de camp, au mois de mai 1945. […] Cet homme à qui Charlotte donna une bonne portion de soupe aux pois cassés et à qui elle dit : communiste ? Mais on n’allait tout de même pas en camp de concentration uniquement parce qu’on était communiste ? Et lui de répondre par cette phrase : mais où donc avez-vous tous vécu » (p.61-62)

Lorsque le père de Nelly revient de captivité en Union soviétique, il dit en avalant sa soupe « qu’est ce qu’ils ont fait de nous ». La fille de la narratrice « ne comprend pas ce genre de phrase. De la part de gens qui ont été là tout le temps. Elle ne veut pas – pas encore – qu’on lui explique comment on peut avoir été présent et ne pas avoir été là, l’horrible secret des hommes et femmes de ce siècle ». La romancière substitue à ces interrogations la question suivante : « Comment sommes-nous devenus ce que nous sommes aujourd’hui».
Au cours d’un débat sur le roman publié en 1976, mais avant sa parution et l’« affaire Biermann », dans la revue littéraire Sinn und Form, Christa Wolf avait été interrogée pour savoir si, dans son enfance, elle avait rencontré des gens qui ont tenu des propos critiques sur Hitler, sur le nazisme. Elle avait répondu :

« Pas un seul, pas un seul ! Voilà l’affaire ! Pas un seul ! Et c’est pourquoi j’ai toujours été un peu insatisfaite – en dépit de tous les grands mérites des livres parus chez nous [en RDA] sur cette époque. Je n’ai retrouvé mon expérience dans aucun livre ; au contraire, la plupart du temps, c’était comme cela : à un moment il y avait quelqu’un qui venait trouver le jeune héros et lui disait : Écoute-moi bien, mon gars, tu fais fausse route ! Moi, je pensais : Je dois être vraiment un cas exceptionnel pour que jamais une chose pareille me soit arrivée – tout au moins avant l’exode que je décris aussi dans mon livre, quand un rescapé des camps s’est assis à côté de nous près d’un feu allumé en plein air et nous a dit : Mais dans quel monde vous viviez.
C’était une question que je ne comprenais pas du tout. J’ai seulement conservé en moi cette question et je ne l’ai comprise que beaucoup plus tard »

(Cette discussion avec Christa Wolf parue dans Sinn und Form avait été traduite et introduite par Claude Prévost et publiée, en 1977 dans les Cahiers du Centre d’études et de recherche marxistes. La discussion avait eu lieu les 8 octobre et 3 décembre 1975.)

C’est donc dans un contexte de loi du silence, d’absence d’esprit critique ou de curiosité, de peur qu’a grandi la petite Nelly. Ses parents tenaient une épicerie.
En 1935, elle entre à l’école à 6 ans pour apprendre à lire, à écrire, et plus encore : à fonctionner à l’unisson, la fameuse Gleichschaltung dont Victor Klemperer nous dit combien ce terme technique révèle crûment la tendance à la mécanisation et à l’automatisation des êtres humains. Elle apprend bien sûr à faire le salut nazi, pas facile de tenir un bras levé sans le soutien de l’autre membre. Et surtout à … haïr. Une éducation qui n’avait pas pour objectif l’autonomie de l’individu et encore moins le développement de l’esprit critique mais reposait sur l’apprentissage de l’obéissance. « Nelly avait entendu le mot ‘camp de concentration’ (Konzentrationslager) – communément appelé ‘camp de concert’ (Konzertlager) à l’âge de sept ans, il est difficile de dire si c’était pour la première fois ».

„Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen“ / « Ce dont on ne peut parler il faut le taire » avait écrit Wittgenstein dans son Tractatus.

(La référence ne figure pas dans le roman. Ce qui y est est la réplique de Christa Wolf)

Christa Wolf : „Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man allmählich zu schweigen aufhören“. « Sur ce dont on ne peut parler, il est temps de cesser de se taire » (p.247)

Ce qui est notoirement plus facile à dire qu’à faire. Toute la complexité de l’entreprise et la force du roman tiennent dans ce renversement. Ce dont « il est temps de cesser de se taire », c’est la découverte du « visage couleur cendre du père », le caporal Bruno Jordan, au terme d’une conversation téléphonique de ce dernier, en permission, avec son ami Leo Siegmann, du même bureau que lui.

« La conversation a duré cinq bonnes minutes. Charlotte Jordan, légèrement irritée par cette perturbation à l’heure du déjeuner, appela les enfants pour qu’ils se missent à table. Alors que Nelly se trouvait dans l’embrasure de la porte de la chambre des enfants, juste derrière le père — elle pouvait donc voir le visage de son père dans le miroir du vestibule — elle l’entendit prononcer quelques mots d’une voix transformée de fond en comble, des questions surtout, auxquelles on répondait en long et en large à l’autre bout du fil.
Quoi ? Qu’est-ce que vous avez fait ?
Ah bon ! Et quand ça ?
Comment ? Avant-hier.
Et y en avait combien, tu dis ?
Et il répéta un chiffre que Leo Siegmann avait certainement dû lui dire. Tu ne pourrais le jurer, mais il te semble bien que c’était, un cinq. (Le 5 comme un croc de boucher.)
Ensuite.
C’est là qu’apparaît le visage couleur cendre du père. Nelly soutient l’avoir vu dans le miroir. Un visage gris et abattu. Elle persiste et signe : il s’est agrippé à la manche de son manteau gris verdâtre pour ne pas tomber. Puis il a mis fin en toute hâte à sa conversation avec Leo Siegmann. Les jambes en coton, et sans faire attention à Nelly, il est revenu dans la salle à manger et s’est laissé choir sur sa chaise.
A partir de là, les mots te manquent. Tu ne te souviens pas, et tu te refuses à inventer en quels termes, au détour de quelle question, Bruno Jordan fit part à sa femme de la teneur de sa conversation avec Leo Siegmann.
L’essentiel en était : deux jours auparavant, son unité avait exécuté cinq otages polonais.
Tu n’en es pas sûre, mais il faudrait certainement dire ici : pendu. Le chiffre cinq. Et la phrase de Leo Siegmann: « Dommage que tu n’aies pas été là. »
Cette phrase-là, tu pourrais en répondre, mot pour mot: : « Dommage que tu n’aies pas été là», voila ce qu’il a dit.
Ainsi que du fait que Charlotte Jordan s’arrêta de manger.
Et qu’un peu plus tard, cette fois encore de lui-même, il dit : « Ça non, très peu pour moi ! »
Et les parents échangèrent des regards, des regards qui n’étaient pas destinés aux enfants, à peine à eux-mêmes. Mari et femme qui se cachent l’un l’autre leurs regards.
Le mot « horrible » — serait-il donc encore utilisable ? S’il en est ainsi, n’hésitons pas à résumer, non seulement cette scène, mais aussi les sensations de Nelly, par ce mot qui lui était alors inconnu : horrible.
Elle baissa les yeux et ne se trahit point.
Pas un traître mot, vous les mots. — Ensuite. Mise à nu des entrailles. » (pp. 248-249)

C’est, pour moi, un des temps forts du roman. Sa non-participation au crime de guerre tient au hasard d’une absence. Le père de Nelly avait été intégré dans le parti nazi par le biais du club d’aviron dont il était membre. Les parents faisaient partie des couches moyennes ascendantes, besogneuses. Les années 1930 avaient été pour eux une période de paix et de – relatif – bien être. Les affaires marchaient bien. En 1936, ils construisent leur maison et y transfèrent l’épicerie qu’ils tenaient.

Un souvenir précoce de l’enfance concerne la visite annoncée du Führer à L.

« Il serait intéressant de découvrir comment Nelly âgée de cinq ans, pouvait non seulement savoir, mais sentir ce qu’était le Führer. Le Führer c’était une douce pression au creux de l’estomac, et une douce boule au fond de la gorge qui se noue, le besoin de s’éclaircir la voix pour crier bien fort, comme tout le monde, le nom du Führer, […] ».

La population rassemblée est dans l’attente.

« Nelly ne pouvait ni comprendre, ni retenir ce qu’ils se disaient les uns les autres, mais elle s’est imprégnée de la mélodie de ce chœur puissant, qui s’enflait d’une multitude de petits cris pour éclater et se fondre enfin en un cri monstrueux, au comble de sa puissance et de son unité. Tout en ayant un peu peur, elle ressentait en elle le violent désir d’entendre ce rugissement, d’en être elle même une partie. Elle voulait savoir comment on pouvait crier et ne faire qu’un avec tous les autres, en voyant le Führer ».

Qui finalement n’est pas venu. Dommage. Mais quand même :

« Qu’est-ce que c’était beau de se retrouver tous ensemble dans la rue, animés d’une même excitation, plutôt que de peser de la farine et du sucre, seule dans le magasin, ou de secouer l’éternel chiffon à épousseter au dessus des géraniums ». (p.69-70)

Crier comme tout le monde, ne faire qu’un avec tous les autres, unis dans une même excitation. C’est peut-être cela le totalitarisme nazi, la captation du corps et de l’esprit par tous les sens. Nelly devient une adepte enthousiaste des jeunesses hitlériennes notamment sous l’influence d’une enseignante nazie nommée Julia Strauch. Elle grandit dans un univers clôt qui bloque toute ouverture vers une altérité. Elle apprend à haïr l’autre sans savoir qui il est. Un mécanisme de séduction attire Nelly vers l’enseignante dont elle attend la reconnaissance. De sorte que « la première expérience que Nelly fit de l’amour fut celle de l’asservissement ». (p.305). Pour elle obéir et être aimée sont une seule et même chose : la reconnaissance par l’autorité est vécue comme une gratification narcissique. « L’absence d’amour est un horrible secret ».

Un contraste saisissant est établi à la fin du roman par la rencontre, après guerre, d’une autre apprenante qui « enseigne une combinaison rare, l’allemand et les mathématiques ». Maria Kranhold, l’opposée de Julia l’enseignante nazie. Ce qui nous fournit un dialogue fort instructif :

« Nelly demande soudain si elle, Maria Kranhold, croit vraiment que des gens comme son professeur Julia Strauch lui ont sciemment menti pendant toutes ces années. Elle regrette aussitôt sa question.
Maria Kranhold prit son temps pour donner sa réponse. Elle a sans doute dû s’exhorter intérieurement à la plus grande prudence. Prudemment, elle répéta d’abord le mot « menti » en forme de question: « Menti » ? Ce serait trop simple de voir les choses sous cet angle-là, dit-elle enfin. Est-ce que l’on ment aux autres, lorsque soi-même on croit aux mensonges ? — tout au moins en partie, comme, pense-t-elle, cela a très certainement dû être le cas.
Maria Kranhold ajouta que le fait de croire n’était cependant pas une excuse et qu’il fallait y regarder à deux fois avant de croire. Car il est vrai qu’en ce qui concerne les choses les plus importantes, personne n’a été induit en erreur. Hitler n’avait-il pas exigé dés le début plus d’« espace vital » pour le peuple allemand ? Pour toute personne pensante, cela signifiait la guerre. N’avait-il pas dit et redit qu’il voulait exterminer les Juifs ? Et c’est ce qu’il a fait, autant qu’il a pu. Il a décrété que les Russes étaient des sous-hommes : et c’est ainsi qu’ils ont été traités par des gens qui ont voulu croire qu’ils étaient des sous-hommes. Et les gens du type de votre ancienne institutrice Julia Strauch ont donné dans le panneau en y croyant. Qui peut les acquitter d’avoir donné congé à leur esprit.
Julia n’aurait jamais pu tuer qui que ce soit, dit Nelly, elle en était sûre.
Possible, dit Maria Kranhold. Mais elle a fait naître en vous un sentiment de culpabilité, dès lors que vous avez été obligée de reconnaître que vous ne pouviez pas tuer.
Nelly se taisait.
Elle a fait en sorte, dit Maria Kranhold, que votre conscience se retourne contre vous-même. Si bien que vous ne pouvez pas être bonne, que vous ne pouvez même pas penser quelque chose de bon sans vous sentir coupable. Car comment pourriez-vous concilier le commandement : Tu ne tueras pas, ou l’exigence: Aime ton prochain comme toi-même ! avec la doctrine de l’infériorité des autres ?
Et vous ? demanda Nelly. Comment avez-vous concilié les deux choses ?
Mal, dit Maria Kranhold. Très mal. Toujours un pied en prison, toujours à la limite de la trahison face à Dieu et aux êtres qui m’étaient confiés. Mais moi, je n’ai pas adoré les dieux étrangers : je n’ai donc pas l’excuse d’avoir cru en eux.
Le seul fait de comprendre ce dont Maria Kranhold parlait plongeait Nelly dans l’étonnement. (p.541)

Si la mémoire de la narratrice ne se souvient plus des leçons de mathématiques de Maria Kranhold, elle se rappelle exactement l’avoir rencontrée en pleurs dans la rue. Elle lui écrira qu’elle avait pleuré parce qu’elle n’arrivait pas à se procurer de pommes de terre pour nourrir sa mère malade.

« Dès l’instant où l’institutrice avait pleuré devant elle, Nelly ne l’appela plus jamais « Kranhold » mais « Maria » et elle se mit à écouter ce que le mot « dictature » inspirait à Maria Kranhold. Nelly apprit que, pendant douze ans, apparemment sans s’en apercevoir, elle avait vécu dans une dictature ».

La curiosité

Le désir de savoir s’estompe-t-il devant une trop longue absence de réponses. « Peut-on neutraliser complètement la curiosité d’un enfant ? » Ou apprend-on à n’être curieux que de ce qui est permis pour finalement cesser purement et simplement de poser des questions ? Son entourage n’était-il curieux de rien ?

« La curiosité n’était pas leur faible fort, bien qu’on n’ait fait usage d’aucune substance inculquant à la population : « Méfiez-vous de la curiosité ! » Pas une fois — pas une seule fois ! — ils n’ont été tentés de tourner le bouton du cadran pour rechercher les stations interdites sur leur nouvel appareil radio, un «MENDE» avec un œil vert, qu’ils avaient pu s’acheter après avoir fini de payer l’assortiment de fauteuils rouge brun du salon et la bibliothèque.
Ce que je ne sais pas ne me fait ni chaud ni froid.
Ce qu’eux ne savaient pas les rendait tièdes. Du reste, ils avaient de la chance. Pas de parents ni d’amis juifs ou communistes, pas de malades mentaux ni de maladies héréditaires dans la famille (nous reviendrons plus tard sur le cas de la tante Henriette, la sœur de Lucie Menzel), pas de relations à l’étranger, pratiquement aucune connaissance dans quelque langue étrangère que ce soit, pas le moindre penchant pour les pensées subversives, voire pour l’art dégénéré ou toute autre forme d’art. Définis par ce qu’ils n’étaient pas, tout ce qu’on leur demandait, c’était de rester ce qu’ils étaient : rien. Et il semble que cela nous soit facile. Ne pas entendre, ne pas voir, négliger, nier, désapprendre, faire table rase, oublier. » (p.209)

Atrophie des êtres, sclérose de leurs potentialités.

La mémoire

Grand sujet chez Christa Wolf : la mémoire. La mémoire, c’est compliqué, il y a ce qu’elle retient, ce qu’elle oublie, ce qu’elle refoule. Ça a des trous, on ne la commande pas comme on veut, elle dispose de « cavernes » difficiles voire pénibles à pénétrer. Ce n’est pas la mémoire qui se souvient, c’est l’être humain, affirme l’auteure. Enquête et réflexion sur la mémoire. Nous en avons déjà vu un aspect comme pensée du passé. Au cours du voyage en Pologne, se révèle l’appréhension de la narratrice face à la rencontre avec Nelly, l’enfant qu’elle fut :

« Maintenant, tu comprends pourquoi, vingt-six ans durant, tu n’as pas eu grande envie de revenir ici. Les prétextes non dits, non avoués — perte du pays natal, douleur possible des retrouvailles — ne pouvaient être tenus pour valables plus longtemps. Tu appréhendais une rencontre qui était devenue inévitable. Peut-être ne sont-ils pas à envier, ceux qui ne connaissent pas ce sentiment de gêne face à un enfant.
Tu t’étais avancée jusqu’ici, jusqu’à cette maison, au prix de grands efforts, non pas en ligne droite, mais en faisant des zigzags, sans but apparemment, pour tenter de « mettre la main » sur cette enfant ; peut-être aidée en cela par une mémoire qui, désarmée, soumise au choc des détails, se mit elle-même à débiter d’étonnants souvenirs, plus anodins les uns que les autres. Mais, parvenue à ce point, il fallut te rendre à l’évidence que tu n’allais plus jamais pouvoir être son alliée, que tu étais devenue une étrangère importune, lancée à la poursuite non pas d’une piste plus ou moins bien tracée, mais, en définitive, de cette enfant elle-même.
Ça n’était plus un jeu, tu sentis le courage te manquer. Tu sentis que cette enfant allait sortir de sa cachette si tu insistais. Qu’elle allait tourner ses pas vers des lieux connus où tu ne pourrais la suivre qu’à contrecœur. Qu’il te faudrait rester dans ses foulées, la cerner de tous cotés, impitoyablement, tandis que le désir de se détourner d’elle, de la renier, se ferait de plus en plus fort. Le chemin sur lequel tu venais de t’engager était hérissé d’interdits que nul ne transgresse impunément. » (pp. 167-169)

Au sortir d’un rêve, apparaît à la mémoire, l’apprentissage de la haine. En cours d’histoire et de religion, elle avait appris qu’« une jeune fille allemande doit être capable de haïr, de haïr les Juifs, les communistes et autres ennemis du peuple. » « Jésus-Christ, avait dit son professeur, serait aujourd’hui un partisan du Führer et il haïrait les Juifs ».

« Nelly a de la haine pour Rudi le casseur. Mais elle n’a jamais vu ni de Juif, ni de communiste. Chez elle, la haine envers ces groupes inconnus ne fonctionne pas sur commande – un défaut qu’il faut dissimuler. Tentative de compensation : au lieu d’une rédaction sur le sujet « Qui a trahi le peuple allemand à la fin de la Guerre mondiale ?», elle propose à M. Warsinski un poème de son propre cru. Quoi ? fait M. Warsinski dont les yeux ne rayonnent toujours pas de la chaleur voulue lorsqu’ils se posent sur Nelly: tu ne vas quand même pas me faire croire que tu as fait ça toute seule ! Tu l’as recopié dans le journal ! (« Les ennemis grondaient aux portes du pays, / et nos braves soldats mouraient dans le brasier / mais nul ne mit le pied sur la terre allemande. / Seule l’infamie, la trahison des Juifs / contraignit l’Allemagne à la paix…») Témoignage involontaire sur la qualité des poèmes journalistiques et les leçons d’histoire de M. Warsinski. (la mémoire retient les rimes fidèlement et longtemps.) Ça par exemple ! s’exclame M. Warsinski. Alors là, chapeau ! Viens donc ici et lis-nous ça à haute voix. Il y en a quelques-unes qui pourraient en prendre de la graine.
Nelly se trouve sous une banderole calligraphiée en cours de dessin par une classe supérieure pour servir d’exemple de caractères latins: « Je suis née Allemande / Je sens comme une Allemande / Je pense comme une Allemande / D ‘abord mon peuple, ensuite les autres / D’abord ma patrie, ensuite le monde ! » – Eh oui, dit M. Warsinski d’un air mélancolique. » (pp. 180-181)

Dans les passages sur le travail d’écriture en cours, on se rend compte de la somme des énergies, conscientes et inconscientes, que la romancière a dû mettre en mouvement pour vaincre les obstacles, le refoulement, la crainte de ce que la mémoire activée peut révéler de désagréable, pour ne pas faire aussi d’impasses sur des sujets comme les procès de Moscou, en 1937, année où fut bombardée aussi la ville de Guernica au Pays basque par les avions de la légion Condor nazie appuyés par l’aviation italienne de Mussolini.

1937 : Guernica et les procès de Moscou

Mémoire des archives. En avril 1937, le journal General-Anzeiger, « cette affligeante feuille de chou », fait courir le bruit que Guernica n’a pas été bombardée mais incendiée par les bolchéviques. Puis vient, dans le même journal, l’annonce du début des procès de Moscou et ses condamnations à mort, les purges staliniennes dans les milieux scientifiques.

«  Au lieu de faire l’impasse sur ces dépêches – ce qui, dans un premier temps, semblait aller de soi puisqu’elles n’avaient rien à voir avec le sujet —, il te parait maintenant nécessaire d’essayer de décrire comment toi, en ce mois de mai 1971, trente-quatre ans après les évènements, assise à ta place habituelle, calme et sûre, dans la salle de lecture de la Bibliothèque nationale de Berlin, capitale de la République démocratique allemande, tu as réagi à ces lignes. Il se peut que cette tentative soit vouée à l’échec, et dire que tu y tiens à tout prix serait mentir. Cependant, pour ne citer qu’un exemple — quelques semaines plus tard, au cours de votre bref voyage en Pologne, Lenka, alors âgée de quatorze ans, vous posa une question au cours du déjeuner dans la nouvelle auberge de la place du Marché de G. : Dites-moi voir un peu, qui c’était donc ce Khrouchtchev au juste ? Une frayeur, et non des moindres, te saisit, et tu compris alors que certains devoirs ne toléraient plus le moindre délai, notamment le devoir d’indiquer ce qu’il est advenu de nous. Nous ne parviendrons pas à expliquer pourquoi les choses se sont passées ainsi et pas autrement, mais à tout le moins, nous ne devons pas hésiter à frayer la voie à des explications futures ». (p. 205)

Ce qui est évoqué ici, c’est le rapport secret de Nikita Khrouchtchev sur les crimes de Staline, en 1956. C’est un autre tabou que brise ici Christa Wolf. Elle se demande à un autre endroit du livre : « quand commencerons-nous aussi à parler de Staline » et évoque le sort de la révolutionnaire allemande Kreszentia (Zenzel) Mühsam, la veuve d’Erich Mühsam assassiné par les nazis en 1934. Réfugiée en URSS en ayant sauvé l’œuvre de son mari, elle fut condamnée, en 1936, au Goulag, puis au bannissement à vie par Staline. Elle sera autorisée à retourner en RDA en 1955.

L’année 1937, était aussi celle où le « signal peur » se met à scintiller le long des fibres nerveuses. Puis le retour de la guerre. Le père de Nelly avait déjà participé à la Première guerre mondiale. Il est à nouveau mobilisé, le 25 août 1939, pour la seconde. Lors du passage du facteur portant l’ordre de mobilisation de son mari, sa femme Charlotte ose un « Votre Führer, moi, je l’emmerde ».

Nelly affirme une volonté tenace de devenir cheftaine des Jungmädel, branche féminine des jeunesses hitlériennes

«  Nelly était au sommet de ses capacités sportives et faisait partie des dix meilleures de l’équipe locale des « Jungmädel » ayant le droit de participer aux championnats de district qui, eux aussi, se tenaient dans ce stade. Toutes les pelouses et les cendrées grouillaient de jeunes filles et de jeunes gens en culottes de gymnastique noires et chemises blanches sur lesquelles était cousu le losange avec la croix gammée en son centre, et les tribunes des spectateurs et les vestiaires étaient submergés de chemises brunes et de chemisiers blancs, de jupes bleues et de pantalons noirs et courts, de fichus triangulaires noirs et de nœuds de cuir tressé, de dagues de « Jungvolk » et de baudriers ; masses hurlantes, zélées, trempées de sueur que l’on disposait en troupes et envoyait à la compétition, apprivoisées, domptées et domestiquées par les fractions de secondes et les différences comptées en millimètres.
Tremper le corps, comme on trempe l’acier. Tremper le corps et l’esprit par le sport ».

Puis, c’est un nouveau retour à l’actualité de l’écriture avec, en 1971, l’affaire des Pentagon papers révélés par l’un des premiers lanceurs d’alerte, Daniel Ellseberg. Et les questions de Lenka, la fille de la narratrice :

« Les papiers du Pentagone donc, pour le détournement et la publication desquels Elsberg a été entre-temps jugé et acquitté. Lenka voulut savoir s’il était humainement possible qu’une suite de manipulations de la part des services secrets, un enchaînement de négligences à vous faire dresser les cheveux sur la tête et l’incroyable incompétence des personnes les plus haut placées comme le président des États-Unis – John F. Kennedy -, pussent provoquer ces séries de putschs, de contre-putschs, d’assassinats de personnes encore alliées la veille, toutes choses qu’à partir d’un certain moment on doit appeler « guerre », guerre du Vietnam.
Humainement possible — oui. Dans certaines conditions, avez–vous répondu. Et vous en avez cité quelques-unes. Il faut, entre autres choses, que le président blanc d’un grand et puissant pays considère la façon de vivre de sa classe et de sa race comme la seule et unique façon humaine de vivre, il peut alors signer nonchalamment un télégramme dont il réalisera plus tard la portée pour une population ayant une autre couleur de peau et une autre façon de vivre ». (p.244)

Actualité 2026.

Le programme d’euthanasie

Nelly avait appris à l’école la notion « impropre à la vie » (Lebensunwerten Leben) mais elle ne savait rien du programme nazi d’euthanasie. Le roman en évoque sa première phase qui s’est déroulée entre février 1940 et l’automne 1941 qui correspond à la période où la fillette fit la connaissance de l’une de ses tantes, Henriette. Et apprit sa mort.

« Soixante mille personnes furent victimes du programme d’euthanasie appliqué entre février 1940 — c’est à cette époque que Nelly fit la connaissance de tante Henriette — et l’automne 1941. Nelly ignorait tout de ce programme, et, bien entendu, elle ne connaissait pas non plus les prête-noms des trois organisations de couverture qui avaient été chargées de l’exécution sans à-coup du programme ordonné par le Führer, mais dépourvu « pour des raisons politiques » de statut légal : le « Groupe de travail du Reich pour les maisons de santé et les établissements hospitaliers » avait pour fonction de dépister les malades, il expédiait à cet effet des questionnaires qui étaient ensuite passés au crible ; la « Fondation d’utilité publique pour les institutions de soins » à laquelle était confiée la couverture financière de l’opération car l’appareil administratif pour le dépistage, le transport des malades mentaux coûtaient de l’argent ; il fallait payer les salaires des médecins et autre personnel médical, et l’industrie ne fournissait pas gratuitement le monoxyde. Enfin: la « Compagnie d’utilité publique de transport de malades SARL », qui était chargée de régler le problème du « transfert » des victimes. Au passage de leurs autobus aux vitres masquées par des draps, les enfants de Hadamar en Hesse —une ville près de laquelle se trouvait une « institution de soins » équipée d’un dispositif pour la liquidation des malades par le gaz — criaient : en voila encore quelques-uns qui vont se faire gazer !
Ce que Nelly savait ou sentait — car en des temps comme ceux-là, il existe un grand nombre de degrés entre savoir et ne pas savoir — c’est qu’il y avait quelque chose de louche dans la mort de tante Henriette ».

Il arrive à l’enfant d’être confrontée à des faits qui heurtent ses propres convictions, sans pour autant, toutefois, que cela constitue, avec l’absence de possibilité de partage, un premier pas vers sa libération. Il en faudra d’autres. Ainsi quand elle apprend – elle avait treize ans -, en lisant la revue SS Das Schwarze Korps, l’organisation de « l’accouplement de grands SS blonds aux yeux bleus et de fiancées à leur image en vue d’obtenir la procréation d’enfants de race pure ».

« Ce fut une des rares, précieuses et inexplicables occasions au cours desquelles Nelly se vit en contradiction consciente avec les convictions requises qu’elle aurait cependant aimé partager. Comme si souvent, ce fut la mauvaise conscience qui grava cet instant dans sa mémoire. Comment aurait-elle pu se douter que, dans les circonstances prévalant à l’époque, le fait d’endurer un sentiment de mauvaise conscience était une condition nécessaire à la liberté intérieure ? (p.308)

Si cette mauvaise conscience est restée dans la mémoire, celles qui concernent les preuves de dévouement et d’abnégation en ont été effacées.

La solution finale

Le chapitre XI du roman traite de « la solution finale ». Ce mot – en allemand, c’est un seul mot – la narratrice n’a dû l’entendre pour la première fois que des années après guerre. Ces pages vont placer « ce fameux pays de l’enfance, comme de lui-même, dans le cône d’ombre des fours d ’Auschwitz ». Il n’y avait là non plus pas de secret.

« Mais le secret que nous cherchons, c’est la banale absence de tout secret. Peut-être est-ce pour cela que nous ne pouvons en venir à bout.
Au cours de l’automne 1943, Nelly arrachait des pommes de terre dans les champs du Domaine, dans la même rangée que des Ukrainiennes. Ce n’était pas de la pitié qu’elle ressentait face à ces étrangères, mais de l’appréhension, le fort sentiment d’être autre, un sentiment qui ne reposait sur aucun secret, mais sur les leçons d’histoire de Julia Strauch : « Autre veut dire meilleur. » Nelly n’avait pas le droit de mettre ses pommes de terre dans le même panier que les travailleuses de l’Est. S’est-elle posé des questions au sujet de la soupe que l’on puisait dans un autre chaudron pour les jeunes femmes ukrainiennes ? Lui est-il venu à l’idée de se lever, de franchir l’abîme de la trentaine de pas qui la séparait des travailleuses de l’Est, assises sur la même bordure de champ, et de donner à l’une d’entre elles sa propre écuelle de soupe où nageaient des morceaux de viande ?
L’horrible secret n’est pas qu’elle n’a pas osé, mais que cela ne lui est même pas venu à l’esprit. Toute tentative d’explication bute sur ce fait. Le manque d’attention habituel de ceux qui sont rassasiés face à ceux qui ont faim n’explique rien. La crainte ? Certes, si au moins il y avait eu tentation. Mais voilà : la tentation de faire ce qui allait de soi n’était même plus présente à son esprit. Nelly, innocente, pour autant qu’elle l’ait su, exemplaire même, était assise là, et mâchait sa viande. » (p.343)

Il est question, parmi d’autres, d’Adolf Eichmann, le maître d’œuvre de la solution finale avec la complicité d’IG Farben, inventrice du gaz d’extermination Ziklon B. Lenka ignore ce nom d’Eichmann, ce qui amène sa narratrice de mère à consulter son livre d’histoire. Nous sommes en RDA dans les années 1970. Elle s’aperçoit que, sur une centaine de pages consacrées au fascisme en Allemagne, il n’y figure pas. La narratrice prie instamment sa fille de se renseigner à son sujet

« ([…]Adolf Eichmann, le plus dangereux de tous, celui qui se rapproche le plus du modèle de comportement normal imposé à ses contemporains. Celui qui s’est totalement subordonné à l’inversion de toutes les valeurs décrétées par l’État et qui, jusqu’à la fin de ses jours, ne vit son crime que dans son obéissance – cette obéissance qui lui fut inculquée comme une vertu ») (p. 326)

Au passage, Christa Wolf donne une définition du crime de masse en rappelant que l’expression ne désigne pas seulement les crimes perpétrés contre des masses de gens, « mais aussi l’apparition en masse d’assassins et d ‘acolytes » (p.331)

Nelly mit du temps à admettre que la guerre était perdue. Mais avant sa fin, c’est l’exode de la famille vers l’ouest, fuyant l’avancée des troupes soviétiques. La mère, après avoir tergiversé devant son magasin, les rejoindra un peu plus tard. Le père se trouve prisonnier quelque part en URSS. Il avait d’abord été annoncé pour mort. La famille finira par le retrouver. Il avait échappé à l’exécution grâce à des prisonniers français dont il avait la charge. Bruno Jordan les avait traités moins inhumainement que les autres nazis, se souvenant qu’il avait été lui-même prisonnier en France pendant la Première guerre mondiale. Un prisonnier français s’était interposé pour lui ôter ses galons sachant que les Soviétiques ne fusillaient que les gradés.

Puis c’est la traversée réussie de l’Elbe et la rencontre aussi avec les soldats américains. Nelly n’a pas encore, en cette fin d’avril 1945, entendu une seule fois le nom d’Auschwitz.

« Le 21 avril, le corps de garde SS fit sortir trente-cinq mille détenus du camp de concentration de Sachsenhausen pour leur infliger une marche forcée que les livres d’histoire d’aujourd’hui désignent sous le nom de « marche de la mort ». Sur la route menant vers le Mecklembourg, près de dix mille détenus sont abattus par les SS. Le convoi de Nelly précédait cette cohorte qui, bien que sur d’autres routes, se traînait dans la même direction, Elle n’a vu aucun de ces morts, elle ignore si les habitants des villes et des villages par lesquels ces marcheurs de la mort sont passés, ou des réfugiés ayant trouvé ces cadavres gisant au bord de la route, les ont enterrés à la hâte ou laissés ainsi, à même le sol. Ensuite, elle a vu des rescapés de cette marche de la mort. Mais son premier mort fut l’ouvrier agricole Wilhelm Grund.(p.439)

De montagnes de cadavres, de corps décharnés, Nelly n’en avait vu que plus tard sur des photos ou dans des films. « Dans les actualités filmées allemandes, il n’y avait que l’ennemi qui mourait ».

Les fugitifs et les déplacés

Ce sujet de la fuite est un autre tabou que brise Christa Wolf. La narratrice se demande d’ailleurs pourquoi elle est si peu décrite au point que le mot lui-même a été banni du vocabulaire, en RDA.

« Parce que les jeunes hommes qui, plus tard, ont écrit des livres sur ce qu’ils avaient vécu étaient des soldats ? Ou bien, parce que quelque chose de scabreux s’attache à ce sujet ? Ne serait-ce que le mot lui-même… Il disparut plus tard. Ceux qui fuyaient devinrent des « personnes déplacées » — une expression qui, à juste titre, en juin 1944, désignait les personnes qui avaient été évacuées des territoires polonais et tchèques, qui n’avaient pas pris la fuite (parmi ces personnes, les grands-parents de Nelly de Heinersdorf). Mais Nelly et ses proches étaient en train de fuir en direction de Schwerin (des années encore après la guerre, ils s’appelaient eux-mêmes des réfugiés, des « fugitifs ») et ils croyaient connaître ce devant quoi ils fuyaient. Surtout ne pas tomber aux mains des Russes, disait mamy-Museau.
Elle n’avait jamais vu de Russe de sa vie. À quoi pensait-elle donc, lorsqu’elle disait « le Russe »? À quoi Nelly a-t-elle pensé ? Qu’a-t-elle vu ? Le monstre dégoulinant de sang sur la couverture du livre Le Socialisme trahi ? Les documents filmés où l’on voyait des troupeaux de prisonniers soviétiques — têtes rasées, visages émaciés, hébétés, des haillons, des bandes de tissu en loques autour de leurs pieds, pas traînants —, qui ne semblaient pas appartenir à la même espèce que leurs robustes gardes-chiourme allemands ?
Ou alors, ne voyait-elle rien du tout ? La terreur qui émanait de ce mot sinistre et mystérieux « viol » suffisait-elle à alimenter sa capacité de peur ? (Les Russes violent toutes les femmes allemandes: vérité jamais remise en question. Une adolescente qui n’est pas en mesure de sauvegarder son innocence. Sombre entremêlement violent de corps, et, certainement : douleur et honte, puis inévitablement : la mort. Pas une seule femme allemande ne peut survivre à cela. Un maillon de plus à cette chaîne qui lie étroitement l’amour physique et la peur.) »

La cohorte des fuyards croise sur son chemin ceux qui sortaient des camps de concentration. Cette rencontre est pour Nelly l’occasion d’un « minuscule progrès » dans la sortie des ténèbres dans lesquels elle a vécu :

« Lorsque par la suite, Nelly se demanda ce qu’elle avait vu dans leurs regards, elle trouva que c’était en grande partie de l’indifférence, voire de la froideur, de la vigilance aussi. En tout état de cause, ni haine ni joie.
Tout ce que tu peux dire sur le comportement de ces hommes, c’est qu’il étonna Nelly. Mais l’étonnement est un minuscule progrès, une infime lueur d’espoir, en regard des ténèbres de l’altérité absolue (« ces gens ne sont pas comme toi et moi ») qui régnaient jusqu’alors chez Nelly. » (p.445)

Rêve sur les dangers du métier d’écrivain

Dans l’espace-temps de la description du livre en train de s’écrire, la narratrice se souvient, au matin d’une mauvaise nuit, avoir rêvé des dangers du métier d’écrivain. Elle l’évoque non sans humour :

« Un groupe d’hommes vêtus de gris et se ressemblant tous parfaitement les uns les autres, dont le porte-parole — lui aussi sans visage — ne se différenciait des autres que par une fine moustache, nette comme un trait, parvint à pénétrer chez toi. Ils venaient au nom d’une instance qui ne fut pas définie plus avant : ils voulaient te convaincre de rédiger un texte censé exprimer avec tes mots leur « opinion générale » sur les « choses de la vie ». Ils crurent pouvoir apaiser ton désarroi en s’engageant à envoyer ce texte à tous les ménages. Rien de mieux, te dit alors ’homme à la fine moustache d’un ton sérieux mais plein de morgue, rien de mieux vraiment ne pouvait arriver à quelqu’un comme toi. Ou fallait-il qu’il te prouve, au moyen de l’annuaire téléphonique, de combien de lecteurs tu te priverais dans le cas d’un refus ? » (p.418)

La libération comme processus

Christa Wolf considère qu’il ne saurait y avoir eu d’heure zéro. Pour la romancière, il est impossible de fixer une date à partir de laquelle on puisse dire que le passé « est surmonté ». Il ne le sera jamais. La preuve en est la manière dont il resurgit aujourd’hui, même si cela ne se déroule pas à l’identique. Dans l’entretien qu’elle m’avait accordée en 1979, elle déclarait notamment :

« Il faut tenter de montrer ce qui conduit, a conduit ou peut conduire, à ce que des êtres humains non seulement croient autant à l’autorité, mais se donnent corps et âme à une idée, une sorte de doctrine de salut et à ses prédicateurs. [Heilslehre und deren Verkündern] Comment peut-on accepter de devenir totalement étranger à soi-même, condition permettant que soient jetées par-dessus bord, par un acte terrible et barbare, toutes les valeurs éthiques que la culture a très difficilement, particulièrement en Allemagne, produites jusqu’à cette époque ? C’est à mon avis un thème central de ce siècle. Pas seulement en Allemagne, mais en Allemagne le fascisme a existé — triste à dire — sous sa forme classique. C’est pourquoi on ne peut jamais en débattre assez.
Il faut toujours reprendre ce terrible thème de l’aliénation de l’homme par rapport à lui-même [dieses schreckliche Thema der Enfremdung des Menschen von sich selbst], jusqu’au point où il n’existe plus aucune norme qui ne puisse être abrogée par le simple mot d’un épouvantable corrupteur (Verführer). Il ne s’agit pas seulement de la peur. La peur s’explique plus facilement que cet enthousiasme délirant, ce vertige, cette ivresse du don de soi. C’est le danger principal de notre époque ».

Cette peur qui « met la tête hors circuit ». Le roman de Christa Wolf veut répondre à la question d’un déporté demandant aux fugitifs mais où avez-vous vécu pour n’avoir rien vu, rien entendu, rien compris. Elle le fait à partir d’un cas concret dans une situation concrète. Et dans sa dimension subjective. Au terme d’un voyage familial sur les lieux de son passé, elle revendique de témoigner de l’expérience vécue contre les simplifications de l’histoire officielle. D’autant que les effets de son refoulement perdurent au-delà de la victoire sur le nazisme. Elle démonte ainsi la mécanique du totalitarisme fasciste, cette vie sans alternative, sans altérité qui a laissé sa marque sur les corps et les esprits. Elle décrit la libération comme un (long) « processus », et en tant que « procès qu’on intente à soi-même, sans pouvoir en fixer l’échéance, mise en action de soi par soi ». Cela afin que « la peur batte en retraite à la pointe des mots. » (p. 491).
À propos de la toxicité des mots, Victor Klemperer nous a appris que la langue est le terreau du crime. Chez Christa Wolf, il y a les « mots à paillettes » (Glitzerwörter), ces mots que l’enfant Nelly n’entend pas seulement mais qu’elle voit en même temps scintiller dans les yeux des adultes. Ils lui signalent qu’il ne faut pas poser de questions à leur sujet.
Ce passé n’était pas mort en 1976. Il ne l’est toujours pas. Il ne saurait être surmonté. Un grand moment de littérature antifasciste qui n’est ni une thèse, ni un essai. Jamais la romancière ne donne de leçon mais cherche à faire comprendre « comment nous sommes devenus ce que nous sommes ». Trame d’enfance est un roman du présent. Le présent de Christa Wolf est celui des années 1970. Le rapport au nazisme quoique refoulé qu’avaient les lectrices et lecteurs n’est plus celui d’aujourd’hui. Selon une étude de l’hebdomadaire die Zeit, 58 % des Allemands interrogés considéraient en 2025 n’avoir eu dans leur famille aucun parent « coupable de crime nazi ». Le parti nazi avait juste quelque 9 millions de membres. Trame d’enfance est un roman en mouvement, entre anamnèse et hypomnèse. Il bouge avec son absence de linéarité, ses sauts dans le temps, en arrière, en avant, ses passages de la deuxième à la troisième personne, son alternance de factuel, de ressenti, de commentaires, ces chants et poèmes, ses citations du Führer telle celle-ci : « ma volonté est votre foi ». Sans nier le rôle du capitalisme dans l’avènement du modèle nazi en Allemagne, qu’elle considère comme un acquis malgré ses manques auprès de son lectorat est-allemand, la romancière en démonte les ressorts psychiques que pourrait résumer le vocable verfallen. Un mot allemand. « Aucune autre langue ne connaît ce mot au sens de ‘irrécupérable, car asservi et consentant du plus profond de son être’ ».
Une œuvre toujours actuelle.

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Johann Peter Hebel (1760-1826). Un bicentenaire

1. Bâle, Peterskirchplatz, 26 août 2026. Hebel spricht/ Hebel parle

Installation sonore, devant la statue de Johann Peter Hebel, à Bâle où il naquit, à l’occasion du bicentenaire de sa mort, le 22 septembre 2026. Elle permet d’entendre non pas sa voix, ce n’est pas lui qui parle, mais des textes de l’écrivain badois sur différentes thématiques dont cette célèbre histoire de l’almanach : Kanitverstan (Comprends pas). Une forme de kolportage.

Après Histoires d’almanach (trad. René Radrizzani, José Corti, 1991) et L’Ami des bords du Rhin (trad. Bernard Gillmann, Circé, 2022), un nouveau choix de chroniques de l’écrivain de langue allemande Johann Peter Hebel vient de paraître en français.  Il est publié sous le nom d’Historiettes traduites par Frédéric Metz, aux éditions Pontcerq. Ces dernières avaient déjà rendu public, depuis 2016, sous forme de tracts, affichages sauvages, radio-diffusion, blogs, lectures ambulantes, contrebande libraire, etc., appelés Hebel-kolportages, un certain nombre de textes aujourd’hui rassemblés dans un volume. Frédéric Metz est écrivain, critique et traducteur. Il est également l’auteur, entre autres, d’une « biographie générale » de Georg Büchner (2012)
Avant de passer aux histoires d’almanach de « l’ami de la maison du pays rhénan » (Der Rheinländische Hausfreund), je voudrais d’abord évoquer l’autre partie plus méconnue encore de l’œuvre de l’écrivain du Pays de Bade : ses poésies alémaniques.

2. Le poète alémanique

Das Gewitter/ L’orage (extrait)

Johann Peter Hebel : Das Gewitter/ L’orage in Alemanische Gedichte für Freunde Ländlicher Natur und Sitten / Poésies alémaniques pour les amis de la nature et des mœurs rurales. Traduit par Raymond Matzen. Edition bilingue. Moorstadt Verlag. 2010.

Les lectrices et lecteurs intéressé.e.s trouveront l’intégralité de ce poème en suivant ce lien.

Le premier à avoir traduit les poésies alémaniques en français est Max Buchon qui en a publié 50 en … 1864. Depuis et jusqu’à aujourd’hui, rien de la part d’un éditeur français. Comme vous l’aurez noté, il existe, en Allemagne, une édition bilingue relativement récente (2010).
Ci-dessous un extrait de la traduction du poème L’orage par Max Buchon :

Ne sachant plus où fuir, l’oiseau tout tremblant rase
Le sol, tandis qu’au front d’un ciel qui vous écrase,
Reste, comme une mer, l’orage suspendu…
Quels bruits par la montagne ! Avez-vous entendu ?
La paille et les copeaux pris d’égales démences,
S’envolent par les airs, en tourbillons immenses.
Vois ce nuage noir qui s’entrouvre en grondant…
Ainsi ma laine fait quand je la vais cardant.
Que Dieu veille sur nous… Comme tout descend rouge…
Comme tout crie et craque aussitôt que l’on bouge…
La fenêtre frémit au fond du corridor ;
Tiens, vois donc le petit, dans sa couchette, il dort !
[…]

(Extrait de Max Buchon : Poésies alémaniques de J.P. Hebel. Salins et Besançon 1864. Gallica)

Jean-Paul Sorg : petite leçon d’alémanique

Dans un texte intitulé « leçon d’alsacien », que l’on peut trouver sur le site du Cercle Emile Storck qu’il animait, le regretté Jean-Paul Sorg avait commenté ce poème, sous l’angle de sa richesse idiomatique. A partir de la rencontre à Paris entre Lucien Herr et Rainer Maria Rilke dont Carl Jacob Burckhardt, présent également,  écrivit Une matinée chez le libraire.

« Dans une librairie parisienne, une matinée d’hiver 1924, trois intellectuels européens conversent. Un Allemand (Rainer Maria Rilke), un Suisse (Carl J. Burckhardt, historien et futur diplomate, né à Bâle) et un Français (Lucien Herr, né à Altkirch en 1864, bibliothécaire à l’École Normale). On parle de littérature, on compare des incomparables, la poésie allemande et la poésie française. Rilke considère La Fontaine comme le plus pur, le plus « limpide » (il avait dit dans un beau germanisme « limpider »), des poètes français. Intraduisible en allemand, bien sûr. Herr répond qu’il connait pourtant un poète allemand qui est comme un jeune frère de La Fontaine. Les deux autres et le libraire, Augustin, écarquillent les yeux et dressent l’oreille. Il récite :

Der Vogel schwankt so tief und still,
Und weiß nit, woner ane will.
Es chunnt so schwarz, und chunnt so schwer,
Und in de Lüfte hangt e Meer
Voll Dunst und Wetter. Loos, wie s schallt
Am Blauen, und wie s widerhallt;

C’est du Hebel, Alemannische Gedichte. « Das Gewitter » (L’orage). « Quelqu’un a-t-il jamais su visualiser l’orage, ce puissant et total phénomène de la nature, avec autant de force ? », demande Herr.
Le libraire : « On croirait entendre du chinois, mais le rythme est de toute beauté, comme dans Homère. »
Rilke, avec tristesse et comme accablé : « Moi aussi j’ai du mal à comprendre, c’est de l’alémanique. »
«C’est franc comme l’osier», fit le bibliothécaire en riant. «Franc et plein de fraîcheur. Ainsi parlaient nos paysans. » Il répète les deux premiers vers, qui sont, souligne-t-il, ce qu’il connaît de plus beau en poésie.

Der Vogel schwankt so tief und still,
Und weiß nit, woner ane will.

Je ne comprends pas « ane », soupire Rilke. Agacé, Herr lui traduit (transpose) en allemand dit standard.

Der Vogel fliegt so tief und still,
Und weiß nicht, wo er hin will.

Voilà, tous les germanophones comprennent, on n’a changé qu’un mot, mais tout le charme poétique s’est évaporé. « C’est du ane que tout dépend », conclut brusquement Herr en prenant congé. Assez de justifications !

Il faut avoir l’oreille très fine, exercée par la musique des dialectes, pour percevoir une différence de ton entre « wo er hin will » et « woner ane will ». Le hin est dur, carré, il y a en lui, on se demande pourquoi, quelque chose d’impérieux. Wo will er hin, der Kerl ? Ton inquisitorial. Le hin est chargé de connotations de commandement, militaire ou scolaire. Tandis que ane paraît tendre, familier. Exercice de gymnastique mentale pour les non-dialectophones natifs : lisez ici le « a » de ane comme « an » en français et le terminal comme un a. L’harmonie musicale se produit sur le contraste entre an et a. Subtil effet d’écho aussi du premier au deuxième vers. Le son « an » dans schwankt rebondit dans « ane ». Bizarrement, par négligence peut-être, en traduisant, Herr n’a pas retenu l’allemand « schwankt » (chancelle), seule la prononciation de la voyelle change, et l’a remplacé par le banal « fliegt » (vole).
En prononçant ane, accentuez bien la première syllabe et atténuez la dernière jusqu’à la rapprocher d’un e (é), raison pour laquelle il est préférable de la noter par e que par a. Et vous prononcerez aussi stéll et wéll (soit dit en référence à l’usage orthographique français). Vous ferez ainsi entendre et vous entendrez en alémanique le même message, avec les mêmes mots, mais dans une autre tonalité qui fait une autre musique. Comme si au piano vous transposiez l’air du Hans im Schockloch (par exemple) de do en ré.
Les variétés dialectales, dans leur aire linguistique commune, sont autant de variantes ou variations sonores (musicales) d’une même langue. Ces variations s’obtiennent par un jeu de contrastes et d’assonances sur les voyelles essentiellement. La structure des mots est fixée par les consonnes. Entre les consonnes, les variations vocaliques possibles sont comme infinies, certaines sont réalisées, produites par les locuteurs, d’autres non, mais celles qui sont entrées dans un usage commun, sur un territoire donné plus ou moins étendu (une région entière, ayant une identité historique, ou juste quelques villages contigus, voire un seul village ou en ville certains quartiers), obéissent à des règles musicales d’accord et d’unité systémique qu’il est difficile d’analyser en tant que phénomènes acoustiques. N’importe quel son ne va pas, ne sonne pas avec n’importe quel autre. […]».

Avant de passer à l’œuvre en prose, restons encore un instant sur le poème L’orage. On y entend que les humains, adultes et enfant, mais aussi les animaux, ici l’oiseau, qui le perçoit en premier, la végétation, l’arbre frappé par la foudre, les champs par la grêle, sont confrontés à un même phénomène naturel, à un danger commun : l’orage. Ils ne le perçoivent cependant pas de la même façon. Alors que l’oiseau ne sait où aller et que l’enfant dort et se retourne paisiblement « sur son autre oreille », l’ouïe des adultes est perturbée par le tocsin qui « n’arrête pas pour autant le tonnerre » mais leur « rabat les oreilles ». Hebel n’a bien entendu pas connu les pyrocumulonimbus (orages de feu), ni le réchauffement climatique qui en est le contexte. Mais plusieurs de ses textes traitent de grands embrasements (Feuersbrunst). Et nous passons à l’autre partie de l’œuvre de Hebel : les chroniques. En voici un exemple :

3. Hebel, le chroniqueur

Große Feuersbrunst (1809)
Aus Italien wird berichtet: Am 5. April 1808 zündet ein Bauer aus dem Dorfe Bevra, nahe bei dem Dorf an einer Berghalde, das Gesträuch an, damit hernach das Vieh besser weiden könne. Solches ist da und dort schon oft geschehen, und hat gut getan. Aber diesmal wehete ein starker Wind; das Feuer griff schnell und unwiderstehlich um sich. Immer höher prasselte die Flamme, immer heftiger wehete der Wind; und in wenig Stunden brannten in der ganzen Landschaft, in einer Strecke von mehrern Stunden, alle Gesträuche, alle Wälder, alle fruchtbare Obstbäume, alle Ställe, alle Wohnungen. Das Flammenspiel an allen Enden und Orten, die entsetzlichen Rauchwolken, das Not- und Jammergeschrei der unglücklichen Menschen war entsetzlich; und so weit man laufen und hören könnte, läuteten die Sturmglocken. Zwar eilten die Einwohner aus der ganzen Nachbarschaft und aus weiten Gegenden her, zur Hülfe. Aber der immer heftigere Wind, und der große Umfang der Feuersbrunst machten alle Mühe und Anstrengung lange zunichte. Erst am 10. vermochte man das Feuer zu löschen. Da sah erst alles recht jammervoll aus. Die ganze Gegend war eine schauerliche Verwüstung. Wo vorher fröhliche Herden weideten, sah man jetzt halbverbrannte Leichname. Wo noch vor wenig Tagen muntere Hirten sangen, und der emsige Landmann mit Hoffnung seine Arbeit verrichtete, standen jetzt die Unglücklichen trostlos und händeringend auf der Brandstätte ihrer Wohnungen und ihres Eigentums.
Wie muß es da dem unverständigen Mann zumute gewesen sein, der durch seine Unvorsicht solches Unglück über sich selbst, seine Mitbürger und Landsleute gebracht hat!

(Les textes en langue allemande proviennent de l’édition en ligne des originaux de l’almanach de l’ami de la maison du pays rhénan

Grand incendie
D‘Italie nous parvient ce récit : le 5 avril 1808, un paysan du village de Bevra met le feu à un hallier, non loin du village, sur une pente de la montagne, afin que le bétail puisse y trouver par la suite meilleure pâture. Pareille chose s’est déjà faite souventefois ici et là et a été bénéfique. Mais cette fois un fort vent soufflait ; le feu prit rapidement et irrésistiblement alentour. La flamme crépitait, montant toujours plus haut, le vent soufflait toujours plus fort; et en quelques heures furent détruits par le feu dans toute la contrée, à plusieurs heures à la ronde, tous les halliers, toutes les forêts, tous les fructueux vergers, toutes les étables, tous les logis. Le jeu des flammes en tous lieux et places, les effroyables nuages de fumée, les cris d’alarme et de détresse des malheureux, tout était effroyable; et aussi loin que l’on pouvait courir et prêter l’oreille, partout on entendait sonner les tocsins. Certes, les habitants de tout le voisinage, comme aussi de contrées lointaines, accoururent à la rescousse. Mais le vent, toujours plus violent, et l’ampleur de l’incendie, pendant un long temps rendirent vains tous les efforts. Ce n’est que le 10 qu’on parvint à éteindre le feu. Et tout se trouvait alors dans un état véritablement pitoyable. Toute la contrée n’était plus qu’effrayante désolation. Là où auparavant paissaient de joyeux troupeaux, l’on voyait maintenant des cadavres à demi-calcinés. Là où quelques jours plus tôt de gais bergers chantaient encore leur chanson; là où le cultivateur diligent, plein d’espérance, accomplissait sa besogne, les malheureux, désespérés, se tordant les mains, se tenaient maintenant sur les restes de leur logis et de leur propriété emportés par les flammes.
Quel a pu être le sentiment de cet homme peu raisonnable (unverständig) qui, par son imprudence, sur lui-même, sur ses voisins et ses compatriotes, a fait s‘abattre un pareil malheur !
(in Historiettes. Editions Pontcerq. 2026. p. 145. Traduction de Frédéric Metz.)

On trouve encore des embrasements (Feuersbrunst), dans d’autres récits tels que « Malheur de la ville de Leyde » (qui figure dans Historiettes) ou Das Bombardement von Kopenhagen (non traduit en français). Dans le premier, Unglück der Stadt Leiden, Hebel suggère une explication au nom de la ville de Leide, : Leid en allemand signifie souffrance, comme le note le traducteur. Dans bien des récits, Hebel est très précis sur la localisation et la date des événements qu’il relate, en cela on peut les appeler des chroniques. Celle dont il est question eut lieu alors que tout paraissait paisible, « le 12 janvier de l’année 1807 » quand un navire

« avec ses soixante-dix tonneaux de poudre, prit feu, explosa dans les airs, et en un instant (vous ne pouvez le lire aussi vite que cela arriva), en un instant ce sont des rues entières pleines de maisons […] qui furent fracassées et changées en un tas de gravats ou endommagées de terrible façon. Des centaines de personnes furent enterrées mortes ou vives sous ces décombres, ou furent gravement blessées. Trois écoles s’effondrèrent, avec tous les enfants qui s’y trouvaient, des gens et des animaux qui étaient dans la rue à proximité du lieu de la catastrophe furent catapultés dans les airs par la puissance de la poudre, et ils ne retouchèrent terre que dans un état pitoyable ».

Pour comble de malheur un incendie embrasa la ville

«  un incendie (eine Feuersbrunst) se déclara par là-dessus, qui fit bientôt rage en tous lieux et dont on ne pouvait venir à bout, car de nombreux dépôts où l’on stockait les graisses et les huiles furent rattrapés à leur tour par les flammes ».

Or il se trouvait que l’Angleterre et la Hollande étaient en guerre. Néanmoins des aides, en denrées et argent, sont arrivées de Londres. Et ceci est beau, conclut Hebel,

« car la guerre ne doit jamais entrer dans le cœur des hommes »

Das Bombardement von Kopenhagen

Après des considérations géopolitiques qui poussèrent l’Angleterre à vouloir mettre la main sur la flotte danoise, Hebel décrit l’invention par Congrève, nommément cité, d’une « nouvelle arme de destruction » : une fusée incendiaire. Elle fut perfectionnée par Sir William Congreve qualifié par Hebel de « Satan ». Quelques nuits de bombardements détruiront la capitale danoise. Plusieurs tableaux ont fixé l’effroi de ces bombardements incendiaires dont celui-ci :

Christian August Lorentzen : La nuit la plus effroyable : la place Kongens Nytorv sous les bombardements, dans la nuit du 4 au 5 septembre 1807. Statens Museum for Kunst, Copenhague

Les Kalendergeschichten, histoires d’almanach

Hebel était un homme d’église. Il a rempli de nombreuses fonctions ecclésiastiques jusqu’à l’équivalent d’un évêque de l’église protestante. C’est d’ailleurs son consistoire qui éditait l’Almanach qui portait au départ un titre imbuvable : Almanach de la campagne édité par le haut privilège du prince électeur de Bade, destiné au margraviat de Bade de confession protestante. Ce qui, soit dit en passant, ne devait pas encourager les lecteurs de confession catholique à l’acheter. Hebel qui s’était déjà rendu célèbre par l’édition de ses Poèmes alémaniques y contribuait déjà. Il s’engage plus avant et finit par obtenir non seulement le changement de titre mais d’autres réformes importantes. Cela s’appellera donc der Rheinländlischen Hausfreund / L’ami de la maison du pays rhénan.
L’expression insiste sur la familiarité, la convivialité. Elle désigne un « colporteur de paroles » qu’il convient de ne pas confondre avec l’amant attitré de la maîtresse de maison que l’on appelle également Hausfreund. Parmi les autres réformes obtenues, on peut noter la décision d’une responsabilité éditoriale unique afin d’éviter que chaque membre du consistoire y mette son grain de sel, ce qui, on le sait, rend la soupe indigeste, l’introduction de gravures, d’une couleur en l’occurrence le rouge, et la fin de l’obligation d’acheter l’Almanach, édictée par les autorités du pays. A la place, Hebel plaide pour que la publication soit soumise à la loi de l’offre et de la demande. Entre 1803, date où il prend les commandes de l’almanach, jusqu’en 1819, l’écrivain fournira quelque 300 chroniques. En 1811, l’éditeur Cotta, sis à Tübingen, propose au badois d’en publier une première série. Elle sera suivie de deux autres qui atteindront le nombre de 164 sous le titre Schatzkästlein des rheinischen Hausfreundes, L’écrin de l’ami de la maison du pays rhénan

On peut parler de chroniques au sens où les définit Walter Benjamin à propos de Hebel :

« L’historien s’en tient à l’histoire universelle, le chroniqueur parle du train du monde. L’un a affaire au tissu des événements, causes et effets qui se nouent à l’infini, et tout ce qu’il a étudié ou appris n’est qu’un minuscule point nodal de ce tissu ; l’autre a affaire aux petits événements, étroitement circonscrits, de sa ville ou de sa région, mais ce n’est pas là, à ses yeux une fraction ou un élément de l’universel, c’est plus et autre chose. Car le vrai chroniqueur écrit, en même temps que sa chronique, la parabole du train du monde. Ce que reflètent l’histoire de la ville et le train du monde, c’est le vieux rapport entre microcosme et macrocosme ».
(Walter Benjamin : Johann Peter Hebel.Trad. Rainer Rochlitz dans Œuvres II Folio Essais pages 162-169)

Les éditions Pontcerq ont opté pour un florilège de 72 « historiettes » que l’on aurait tort de prendre pour des récits sans grande importance. Walter Benjamin en a souligné la subtile construction :

« Elles ont toutes un double fond. En haut le meurtre, le vol et les jurons ; en bas, la patience, la sagesse et l’humanité.
La morale, élément étranger chez le narrateur médiocre, est ainsi chez Hebel la continuation de l’épopée par d’autres moyens. Et comme il réduit l’ethos à une question de tact, le concret accède ici à sa plus grande force. […] Morale – telle serait la définition de Hebel – est l’action dont la maxime est invisible. Non pas dissimulée ou cachée comme le butin d’un voleur, mais invisible comme l’or enfoui dans la terre. Sa morale est donc liée à des situations dans lesquelles les gens finissent par la découvrir. »
(Walter Benjamin : ibid. )

L’adepte de la philosophie des Lumières que fut l’auteur badois, s’abstient de didactisme pesant laissant au lecteur le soin de faire sa propre démarche vers les sciences et la raison. Et la tolérance.
Bien que les historiettes ne soient jamais très longues, j’ai sélectionné parmi les plus courtes pour mieux pouvoir vous en présenter une petite variété. Voici un judicieux mendiant :

Der sinnreiche Bettler     (1819)
Sonst bemessen die Bettler ihre dankbaren Wünsche nach dem Wert der Gabe, die ihnen gereicht wird. Derjenige, von welchem hier die Rede ist, sagt, das sei grundfalsch. Wer ihm viel gibt, dem wünscht er eine hundertfältige Vergeltung von Gott. Wer ihm aber wenig gibt dem wünscht er eine tausendfältige, oder wenn es noch weniger ist, eine hundert tausendfältige Vergeltung. Denn er sagt: „Ich muß einen gleich guten Willen bei allen voraussetzen. Wer wenig reicht, wird wenig haben. Ich muß ihm also mehr wünschen. Soll ich das Meinige auch noch dazu beitragen, daß zuletzt die Reichen alles bekommen? »

Le mendiant judicieux
Habituellement, les mendiants mesurent les mots de remerciement qu’ils adressent à la valeur du don qui leur est fait. Celui dont il est ici question dit que cela est absolument infondé. À qui lui donne beaucoup, il souhaite que Dieu le récompense au centuple. Mais à qui lui donne peu, il souhaite une récompense multipliée par mille ou bien, si c’est moins encore, par cent mille.
C’est que, dit-il : « Je dois supposer chez tous une équivalente bonne volonté. Qui donne peu a sans doute peu. Il me faut donc lui souhaiter davantage. Car faudrait-il que je contribue moi aussi à cela qu’à la fin les riches obtiennent tout ? »

(in Historiettes. Editions Pontcerq. 2026.p. 55.Traduction de Frédéric Metz)

Une autre

Ein Kriegsschiff (1809)
Man kann sich nicht vorstellen, was zu einem großen Kriegsschiff gehört. Zu einem englischen Schiff, das 100 Kanonen führt, gehören 1000 starke Eichen, also, daß man sagen kann, ein ganzer Wald; ferner 200 000 Pfund Eisen. Zu den Segeln sind erforderlich 6500 Ellen Tuch; das Tauwerk oder die Seile haben ein Gewicht von 164 000 Pfund, und wenn sie mit Teer überzogen sind, wie es sein muß, so wägen sie 200 000 Pfund. Das ganze Schiff hat ein Gewicht von 5 Millionen Pfund oder 50 000 Zentnern, ohne die Mannschaft und Lebensmittel, ohne das Pulver und Blei; und schwimmt doch so leicht und sicher auf dem Wasser dahin, und geht, wohin der Mensch es haben will.
Wenn ein einziger Mensch ein solch Kriegsschiff bauen müßte, und verstünde alle Handwerker, die dazu gehören, so hätte er daran zu arbeiten 480 Jahre. Wenn er angefangen hätte im Jahr 1333, als noch keine Türken in Europa waren, und man fast noch 200 Jahre lang nichts vom Doktor Luther wußte, und hätte seit dem Tag für Tag daran gearbeitet, und lebte noch, so wäre er noch nicht fertig. Wenn also 480 Menschen daran arbeiten, so werden sie fertig in einem Jahr. Daraus kann man sehen, was es für ein entsetzlicher Verlust sein muß, wenn in einer Seeschlacht 8, ja 12 solcher Schiffe in die Gewalt des Feindes kommen oder untergehn, wenn sie auch etwas kleiner sind. Wenn aber auch solch einem Schiff kein weiteres Unglück begegnet, so dauert es höchstens doch nur 50 Jahre.

Un navire de guerre
On ne saurait s’imaginer tout ce qui est requis à la construction d’un grand navire de guerre. Pour un navire anglais portant ses cent canons il faut 1000 robustes chênes, de sorte que l’on peut dire aussi bien : toute une forêt. En outre, 200 000 livres de fer. Pour les voiles, c’est 6500 coudées de toile requises ; le gréement ou cordage a un poids de 164 000 livres et si les cordes sont enduites au goudron, comme il se doit, alors elles pèsent leurs 200 000 livres. L’ensemble du navire a un poids de 5 millions de livres, soit 50 000 quintaux, sans l’équipage ni les vivres, sans la poudre ni le plomb ; et il vogue pourtant sans peine ni crainte aucune au travers des vagues – et va, là où l’homme le veut mener.
Si un homme avait à bâtir seul pareil navire de guerre et qu’il connût tous les métiers qu’il y faut savoir, alors c’est 480 ans qu’il aurait à y travailler. S’il avait commencé en l’an 1333, en ce temps où en Europe ne se trouvait encore aucun Turc, et où pendant presque 200 ans encore on n’entendrait rien dire rapport au docteur Luther ; et si depuis cette date il y avait travaillé jour après jour, et qu’il vécût encore aujourd’hui, eh bien il n’en aurait pas fini pour autant ! Et si donc ce sont 480 personnes qui se mettent à l’ouvrage, alors elles n’auront fini qu’au bout d’un an. À cela l’on peut juger quelle perte terrible ce doit être quand dans une bataille navale huit, sinon même douze de ces navires tombent au pouvoir de l’ennemi, ou sombrent – et même s’ils sont un peu plus petits que celui-ci.
D’ailleurs quand même il ne lui arrive aucun malheur, pareil navire n’atteint jamais que cinquante ans tout au plus.

(in Historiettes. Editions Pontcerq. 2026. p. 99. Traduction de Frédéric Metz)

Le programme des histoires d’almanach consiste à faire sortir le lecteur/ la lectrice de son chez soi, de son quant-à-soi, le/la tirer hors de son petit monde, élargir son cosmos, ouvrir son esprit à l’autre, l’étranger. Même si souvent ce n’est guère plus qu’un décor, nombre de ses histoires se situent dans un ailleurs permettant de créer de la distanciation. On fait ainsi un petit tour d’Europe jusqu’à Londres, Moscou, les confins du Proche Orient. Hebel semble négocier avec prudence les virages dans les changements d’optique qu’il propose à ses lecteurs. On peut s’en rendre compte aussi, par exemple, quand il parle de Mahomet : «  il serait faux de dire qu’il n’y a rien d’édifiant dans ce qu’a dit ou fait Mahomet ». Également, autre exemple, quand il démonte, en partisan de l’Aufklärung, des Lumières, les peurs et les superstitions, par exemple la croyance que les comètes sont annonciatrices de catastrophes et de guerres. Ces dernières sont – ô combien- plus nombreuses que les apparitions de l’astre chevelu. «  Non la comète ne sait rien de nous. Elle vient à l’heure qui lui incombe à elle ». (Cette histoire ne figure pas chez Poncerq mais dans l’édition Circé). Les catastrophes chez Hebel n’ont pas d’origine surnaturelle ou divine, elles sont le fait des humains.

Parmi les chroniques que j’aime bien, il y a celles qui figurent déjà sur le SauteRhin dans d’autres traductions comme Retrouvailles inespérées, ou Faits, gestes et propos mémorables de Levantins, et encore Malentendu. (Plusieurs textes de Hebel traitent de malentendus dus à l’absence de compétences linguistiques, de connaissances de la langue de l’autre. Ainsi Kannitvertan, en hollandais J’comprends pas). Je citerais encore parmi mes préférées, celle du général Souvorov. (Historiettes p.121 ou dans l’édition Circé de Bernard Gillmann p.113). Comme tout général, il donne des ordres mais il a la particularité de se les appliquer aussi à lui-même, ce qui produit des situations cocasses. Si tous ceux qui passent leur temps à édicter des règles pour les autres, commençaient à les respecter eux-mêmes…

En feuilletant les historiettes, vous serez peut-être attiré.e par ce titre D’un carnage à Neuchâtel sur le Rhin, pensez alors qu’il s’agit de Neuenburg am Rhein. Il n’y a strictement aucune raison de traduire le nom de cette ville sauf à remplacer également Karlsruhe, d’ailleurs orthographié à l’ancienne Carlsruhe, par le repos de Charles.

De chez Corti, j’ajouterai celle-ci :

Dankbarkeit(1814)
In der Seeschlacht von Trafalgar, während die Kugeln sausten und die Mastbäume krachten, fand ein Matrose noch Zeit, zu kratzen, wo es ihn biß, nämlich auf dem Kopf. Auf einmal streifte er mit zusammengelegtem Daumen und Zeigefinger bedächtig an einem Haare herab, und ließ ein armes Tierlein, das er zum Gefangenen gemacht hatte, auf den Boden fallen. Aber indem er sich niederbückte, um ihm den Garaus zu machen, flog eine feindliche Kanonenkugel ihm über den Rücken weg, paff, in das benachbarte Schiff. Da ergriff den Matrosen ein dankbares Gefühl, und überzeugt, daß er von dieser Kugel wäre zerschmettert worden, wenn er sich nicht nach dem Tierlein gebücket hätte, hob er es schonend von dem Boden auf, und setzte es wieder auf den Kopf. „Weil du mir das Leben gerettet hast », – sagte er, – „aber laß dich nicht zum zweitenmal attrapieren, denn ich kenne dich nimmer. »

Gratitude

Pendant la bataille navale de Trafalgar, alors que les balles sifflaient et les mâts craquaient, un matelot trouva encore le temps de se gratter où ça le démangeait, c’est-à-dire à la tête. Soudain, joignant le pouce et l’index, il glissa l’index et le pouce réunis le long d’un cheveu et fit tomber au sol une pauvre petite bête qu’il avait faite prisonnière. Mais comme il se baissait pour lui donner le coup de grâce, un boulet de canon ennemi lui frôla le dos, – paf ! – dans le navire d’à côté. Alors le matelot fut saisi d’un sentiment de gratitude et, convaincu qu’il aurait été écrasé par ce boulet s’il ne s’était pas penché vers la petite bête, il la ramassa délicatement du sol et la replaça sur sa tête. « Parce que tu m’as sauvé la vie », dit-il, »mais ne te laisse pas attraper une seconde fois, car je ne te connaîtrais plus ».

(Traduit par René Radrizzani dans Histoires d’Almanach. José Corti 1991)

4. Filiation par-dessus le Rhin

Pour finir, j’aimerais évoquer la question de la filiation rhénane de Hebel avec un autre texte de Jean-Paul Sorg consacré à l’auteur badois :

« De Karlsruhe à Strasbourg via Kehl, ein Katzensprung [Littéralement saut de chat = la porte à côté]. A partir de 1805, la frontière inexistante et un laps de paix s’écoulant dans les deux pays rhénans, Hebel se rendit souvent à Strasbourg, hôte apprécié des familles Haufe et Schneegans. Il sera le parrain de leurs nouveaux-nés. ,,Oh, was hab ich in Straßburg für gute Menschen gefunden! » ; cultivera un amour tout platonique pour Sophie Haufe, lui enverra des lettres exubérantes, circonvolutantes, jean-paulesques — ou lestes. Les Allemands disent dass er jeanpaulisierte. (D’aprés le fameux style verbeux de son contemporain Jean-Paul Richter (1763-1825), dit Jean Paul). Son abondante et diserte correspondance avec des camarades d’enfance de Lörrach, des collègues de Bâle, son éditeur Cotta de Francfort, ses nouveaux amis de Strasbourg, couvre l’aire rhénane et présente un autre aspect de son talent littéraire et de sa sociabilité sans cérémonie, à tu et à toi.
Nous avons vu qu’il avait participé en 1806 à la rédaction du premier Alsatische Taschenbuch. [Almanach publié à Strasbourg par Daniel Ehrenfried Stoeber] A-t-il fait partie longtemps et fidèlement du cercle des «littérateurs» du Deutschfranzosentum, autour d’Ehrenfried Stoeber ? Sans lui, sans son exemple, le professeur Georges Daniel Arnold aurait-il écrit l’un ou l’autre Fraubasengespräch [Commérages de femmes] pendant le siège de Strasbourg (entre le 6 janvier et le 16 avril 1814) et composé, une fois la stabilité revenue, Der Pfingstmontag, Lustspiel in Stra8burger Mundart [Le lundi de Pentecôte, comédie en dialecte strasbourgeois] ? Une comédie en cinq actes d’alexandrins, publiée anonymement en 1816 dans un but humanitaire, au bénéfice des villages sinistrés de Souffelweyersheim et de Mundolsheim, incendiés lors d’un deuxième siège en 1815, ainsi que de l’orphelinat des pauvres de Strasbourg. Goethe en prit connaissance, il avait déjà rencontré l’auteur, et l’adouba aussi d’une longue recension. Il la qualifia de «lebendiges idiotikon» et souhaita que «les personnes qui possèdent une large culture dans la vaste et magnifique vallée du Rhin ressortiront de ce petit livre comme d’un pays connu ». Hebel, ajouta-t-il, leur aura « heureusement ouvert la voie ».
Une filiation par-dessus le Rhin est ainsi bien indiquée. Elle était une évidence pour les contemporains ! Au dernier acte du Pfingstmontag débarque opportunément le pasteur Christlieb qui vient de l’Ortenau. Il participe à la fête des fiançailles et, maître chanteur, entonne de bon gré un chant qui célèbre la nature et la musique. Wo die hohen Wasser rauschen / Blieb ich, dem Gesang zu lauschen… Comment ne pas être tenté de reconnaître en lui un double du pasteur Hebel ? Et dans l’étudiant Reinhold, soi-disant de Brême, qui enlève la petite Lissel Starkhans, on n’hésite pas à distinguer la silhouette de l’étudiant Goethe ! D’une rive à l’autre résonnent des réminiscences. »

(Extrait de Jean-Paul Sorg : L’époque et l’exemple de Johann Peter Hebel in Land und Sproch/ Les cahiers du bilinguisme n° 219. Octobre 2021)

Daniel Muringer dans sa conférence musicale sur « les sources de la musique traditionnelle alsacienne » rapporte que dans les collectages de chansons alsaciennes figurent au moins deux poèmes alémaniques de Hebel mis en musique.. Il s’agit d’une part de Hans und Verene, Jean et Véronique, d’autre part, de Der Morgenstern, l’étoile du matin.

Je vous fait écouter Hans und Verene, sur une musique de Johann Benjamin Gross (1809 – 1848), interprété par Uli Führe accompagné au piano par Timea Djerdj

Et que dire du grand poète du Sundgau, Nathan Katz, qui témoigna de l’importance qu’a eue Hebel pour lui :

« C’est après la guerre de 1914-1918, lorsque l’entreprise Emmanuel Lang m’a envoyé dans le sud du pays de Bade pour y vendre des produits textiles, que j’ai vraiment découvert le poète HebeI. Je le connaissais un peu auparavant; mais c’est après 1920 que j’ai compris, grâce à lui, l’importance d’une langue dialectale telle que l’alémanique et que j’ai eu le sentiment que c’est dans cette langue que je devais écrire ma poésie.
Et j’ai parcouru les paysages qui l’ont inspiré, le Markgräflerland ; j’ai suivi le cours paresseux de la Wiese qui se jette dans le Rhin tout près de Bâle. Vers les années 30, lorsque survint la crise du textile, j’ai perdu mon emploi. Au bout de quelques mois j’ai eu la chance d’être engagé par la maison Ancel de Strasbourg qui m’envoya en Afrique du Nord comme représentant en produits alimentaires. Mais je n’ai jamais cessé de dialoguer avec le cher Hebel »

(Propos recueilli par Victor Hell : Nathan Katz l’universalité d’un poète dialectal Editions du Rhin page 41)

Malgré les efforts méritoires des publications citées, nous sommes encore loin d’une connaissance de l’œuvre de Johann Peter Hebel. Non seulement toutes les histoires d’almanach n’ont pas été traduites. Sur les trois cents, 72 ont été publiés chez Pontcerq, 90 chez Circé, l’édition chez Corti est épuisée, mais l’écrivain badois a également édité 123 histoires de la bible pour les jeunes, des sermons, des devinettes et charades sans parler de sa correspondance. Il y a donc encore de quoi faire. Dommage d’ailleurs qu’il n’y ait pas d’édition bilingue en France.

Devinette : Qui suis-je ?

„Ich helfe Kisten laden,
Doch mach ich auch Scharaden“.

[Lösung]

« J’aide à charger des caisses
Cependant j’écris aussi des charades

[Réponse]

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Un poème de Cédric Aria

Cédric m’a fait parvenir un de ses poèmes. Je l’en remercie et le publie volontiers.

un an est une sorte de temps qui assourdit mon urgence
99 ballons ont de belles couleurs par-dessus les ruines
qui aurait cru au bruit qui est maintenant notre silence
66 secondes font une minute quand j’imagine

la plaine des autres répond gaiement d’un écho mortifère
les vaguelettes que j’entends me chatouillent la solitude
je me rappelle des gens que j’ai touchés sans en avoir l’air
c’est toute une symphonie de la vicissitude

à deux pas de la lumière je suis l’ombre sur le masque
je n’ai besoin de rien d’autre que le besoin de l’autre
je prends, je laisse, je crois au savoir, au réel fantasque
der Schein regiert hier, Gerechtigkeit nur dort

Cédric Aria

Un poème inspiré par la conjoncture. 99 Luftballons est une belle chanson anti-guerre allemande totalement récupérée par le spectacle, à laquelle répond une citation un peu modifiée de Friedrich Schiller. La citation exacte est :

[…] der Schein regiert die Welt, und die Gerechtigkeit ist nur auf der Bühne.
(Les apparences régissent le monde, et la justice n’existe que sur scène).

La phrase est transformée en « les apparences gouvernent ici, la justice n’existe qu’ailleurs). Elle provient de Der Parasit de 1803, qui est une adaptation en allemand par Friedrich Schiller de la pièce du même nom de Louis-Benoît Picard de (1797), elle-même librement inspirée de Tartuffe. C’est pour Cédric Aria un exemple très clair de renversement spectaculaire : la catharsis originelle est retournée pour devenir non seulement acceptée, mais norme de la domination idéologique marchande (le parasite est le gagnant d’aujourd’hui), mais demeure malgré tout diluée et absorbée par la « sensure » culturelle (au sens de Bernard Noël) au point d’être à la fois inoffensive et pur divertissement. Cette morale est silencieusement destructrice de nos sociétés de l’intérieur, comme la guerre l’est encore d’une violence extérieure, dans une seule unité de non-pensée : la soumission du monde à sa représentation par la marchandise. Le poème émerge de cette tension.

Cédric Aria est paléontologue, poète et écrivain. Issu d’une famille ouvrière alsacienne, il s’engage dans la recherche et part tôt à la découverte du monde, surtout l’Europe (dont le Royaume-Uni), l’Amérique du Nord et la Chine, où il écume les musées et les universités. Diplômé d’un doctorat de l’Université de Toronto, il publie dans des revues scientifiques majeures, telle Nature, et la valeur de ses études sur l’origine et l’évolution des arthropodes est reconnue internationalement.  Il reçut en 2011 le prix Karl Bréheret des Écrivains Méditerranéens pour sa poésie, avant de publier avec l’Harmattan, puis les défuntes éditions Hybris. Il vit aujourd’hui en France du Revenu de Solidarité Active.

Couverture de son dernier recueil trilingue

Le SauteRhin a déjà publié un texte de Cédric Aria. On le trouvera ici.

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Parution de Florilangues.
Une ouverture vers les littératures en langues de France

« Avec science et avec cœur, Florilangues nous rappelle opportunément que, face à la dictature du semblable, le plurilinguisme est un recours. La France détient dans la floraison de ses idiomes l’une de ses richesses ; elle trouve dans leur protection et leur enseignement son honneur et, quand tout se globalise, une politique salutaire. »

Barbara Cassin
Bernard Cerquiglini

Je propose d’inscrire la citation, extraite de la préface,  dans un contexte plus large, celui dans lequel les technologies numériques standardisent, homogénéisent, synchronisent (des-historisent) les relations sociales tout comme les langues et les idiomes. Je l’avais ‘avais déjà évoqué ici, à savoir que, comme l’écrivent Anne Alombert, Vincent Puig et Bernard Stiegler, dans l’ouvrage Bifurquer :

« Les algorithmes de Google tendent ainsi à soumettre les langages dits naturels aux contraintes de l’économie mondiale, éliminant les formes idiomatiques les moins calculables qui sont au principe de l’évolution diachronique des langues, donc de leur diversité et de leur historicité, – et court-circuitant les localités où se produisent les idiomes. » (Bifurquer. Éditions Les liens qui Libèrent. Chapitre Design contributif. p 251)

C’est écrit avant l’émergence de la pseudo « IA » générative. Mais venons-en à notre sujet proprement dit.

Cette anthologie, forcément sélective, constitue une ouverture vers les langues de France à travers leurs littératures. C’est un projet militant, des contributeurs à l’éditeur, mis en œuvre par le collectif Pour les littératures en langues régionales à l’école. Ce dernier s’est fixé un objectif simple : que l’école de la République accorde une place véritable à ces littératures, de Métropole et des Outre-mer, dans le cadre des cours de français. Dans un premier temps, une pétition a obtenu le soutien de nombreuses personnalités. Elle a recueilli à ce jour plus de 18 000 signatures avant de recevoir l’appui de Amin Maalouf, secrétaire perpétuel de l’Académie française. Pour finalement déboucher sur la réalisation de cet ouvrage à vocation pédagogique. Il rassemble 35 textes initialement créés dans 16 langues différentes : alsacien, basque, breton, catalan, corse, créole guadeloupéen, créole guyanais, créole martiniquais, créole réunionnais, flamand occidental, nengone (langue de l’archipel kanak), normand, occitan-langue d’oc, palikur (langue amérindienne de Guyane), picard et tahitien. Chaque texte est accompagné de sa traduction française, et contextualisé par la présentation des différentes littératures et de leurs autrices et auteurs. Le tout est précédé d’une introduction générale qui brosse un tableau global de la situation sociolinguistique de nos langues et des productions littéraires (roman, nouvelle, poésie, théâtre) dans leurs différents domaines. Elles s’échelonnent du Moyen Âge au siècle actuel. Le livre est préfacé par Barbara Cassin, philologue, helléniste, philosophe, docteure ès lettres en philosophie, médaille d’or du CNRS, membre de l’Académie française et par Bernard Cerquiglini, Professeur émérite de l’Université de Paris, vice-président de la Fondation des Alliances françaises, membre de l’Académie royale de Belgique.

Un point constitutionnel

Les préfaciers rappellent que si, certes, l’article 2 de notre constitution, ajouté en 1992 dit que « La langue de la République est le français », il convient de lire cela avec attention car cela ne veut pas dire que « le français est la langue de la République », de manière exclusive :

«  Très subtile valeur de la différence entre sujet et prédicat : le prédicat est important, mais il peut y en avoir d’autres[…] Le français n’est jamais qu’un prédicat du sujet « la langue de la République ». C’est un prédicat essentiel, mais certainement pas le seul possible. Bref, il n’a rien d’exclusif. »

Ils ajoutent que ce pays « qui se rêvait monolingue » est en fait riche de la diversité de son plurilinguisme. Il est plus que temps d’admettre – et partant d’enseigner – que « notre nation est forte de sa diversité, et au premier chef de ses idiomes. » Idiomes qui s’expriment le mieux à travers leurs littératures. Depuis le Moyen Âge et jusqu’au XXIe siècle, des écrivaines et écrivains pensent et rédigent dans d’autres langues que le français, révélant une diversité culturelle injustement absente des programmes scolaires. Florilangues ne se limite pas à la métropole, mais comprend aussi des auteurs employant les langues des « Outre-mer » – ce qui constitue une innovation.

L’ouvrage est paru chez un éditeur indépendant, L’aucèu libre, qui s’est d’abord fait connaitre, il y a longtemps déjà, par ses publications en provençal, et qui depuis lors n’a jamais renoncé à œuvrer pour nos langues minorisées.

Liste des auteur.e.s

Sebastian Brant, Nathan Katz, André Weckmann, Jean Etxepare, Bernardo Atxaga, Itxaro Borda, Théodore Hersart de La Villemarqué, Pierre-Jakez Hélias, Goulc’han Kervella, Josep Sebastià Pons, Jordi Pere Cerdà, Renada-Laura Portet, Ghjacumu Thiers, Ghjacumu Fusina, Lucia Santucci, Sonny Rupaire, Élie Stephenson, Raphaël Confiant, Axel Gauvin, Christian-Pierre Ghillebaert, Alexandre Burane Trimari, Côtis-Capel, Jaufré Rudel, Belaud de la Belaudièra, Frederi Mistral, Joan Bodon, Bernat Manciet, Max Roqueta, Mas-Felipe Delavouët, Marcela Delpastre, Mauricienne Fortino, Alexandre Desrousseaux, Pierre Garnier, Renée Gence, Henri Hiro.

Littérature d’Alsace

J’ai très modestement participé au chapitre concernant la littérature alsacienne. Le groupe piloté par Daniel Muringer était encore composé de feu Jean-Paul Sorg. Nous avions travaillé sur cinq textes mais il n’en fallait que trois. Pour les trois retenus, il y a, d’une part, un extrait de la Nef des fous de Sebastian Brant (1458-1521), le chapitre intitulé Des richesses inutiles. Brant y dénonce autant la folie de l’acquisition superflue de richesses que la considération indue qu’elles suscitent dans l’entourage de ceux qui les détiennent, au détriment des pauvres, des sages et des instruits. On trouvera, d’autre part, un extrait de la pièce de Nathan Katz (1892-1981), Annele Balthazar. Dans l’extrait de la tirade finale, son amoureux, Doni, s’en prend à ceux qui ont accusé Annele d’être possédée, puis imagine un monde plus juste et plus libre. Enfin, André Weckmann (1924-2012) décrit dans Le cortège, « un monde étrange qui [lui] semblait vivre en vase clos, en tout cas déconnecté de la réalité alsacienne ». Deux autres textes avaient été proposés. D’Albert Schweitzer d’une part, un extrait de son autobiographie dans lequel il écrit : « C’est l’allemand qui est ma langue maternelle, pour la raison qu’est allemand le dialecte alsacien dans lequel s’enracine mon parler ». (A. Schweitzer : Ma vie et ma pensée. Traduction : Jean-Paul Sorg. Éditions AISL. Gunsbach 2017. P. 87). De René Schickele, d’autre part, un extrait de Rundreise des fröhlichen Christenmenschen dans lequel il décrit le Rhin comme le pli d’un livre ouvert, dont une page se trouve sur la rive gauche et l’autre sur la rive droite du fleuve.

Je vous propose ci-dessous le texte introductif sur l’Alsace, non seulement parce que nous sommes sur le SauteRhin, mais aussi à titre d’exemple de la manière dont le florilège est présenté. Toutes les langues sont ainsi introduites sous ce format. J’y ajoute des liens vers les auteurs abordés sur mon blog :

« La littérature alsacienne en deux, trois langues

La littérature alsacienne a ceci de particulier qu’elle s’exprime aujourd’hui tant dans la langue de Molière que dans celle de Goethe, ainsi que dans les différentes formes d’allemand dialectal (haut-alémanique, bas-alémanique, francique rhénan).Otfried von Weißenburg [Wissembourg] est le premier poète allemand à utiliser le tudesque (deutsch, soit « langue du peuple »), achevant son Evangelienbuch en francique rhénan vers 870. Au XIIe siècle, Herrade de Landsberg utilise le latin pour son Hortus deliciarum. Reinmar von Hagenau, à la fin du XIIe siècle, chante les amours malheureuses, suivi par quantité d’autres Minnesänger, dont Gottfried von Strassburg qui laisse son Tristan inachevé.
La Renaissance est l’âge d’or de la littérature alsacienne, la vallée supérieure du Rhin devenant un, sinon le centre de la vie culturelle allemande. En témoigne le rayonnement de la bibliothèque humaniste de Sélestat. C’est l’heure de Sebastian Brant, de Beatus Rhenanus (ami d’Erasme), de Georg Wickram et de Johann Fischart avec son Gargantua. Le siècle suivant est moins florissant : les ravages de la guerre de Trente ans (1618 – 1648), la brutale annexion du « beau jardin » par Louis XIV en 1648 n’y sont pas étrangers. On retiendra pourtant de Moscherosch (1601 – 1669) Unter Räubern (Soldatenleben). Le XIXe siècle marque dès son début un tournant avec l’utilisation de l’allemand dialectal, ou, si l’on préfère, de l’alsacien. Goethe collecte en Alsace des chants populaires ; comme ailleurs, l’intérêt pour la langue du peuple grandit. Georges-Daniel Arnold a recours au dialecte pour sa comédie bourgeoise qui inaugure le théâtre régional. Poètes, dramaturges et folkloristes, les Stöber père, Ehrenfried (« ma lyre est allemande, mon épée est française »), et ses deux fils poètes, Auguste (un Grimm alsacien) et Adolphe, occupent une place de choix dans la période. En 1898, Gustave Stosskopf écrit D’r Herr Maire, chef-d’œuvre du théâtre alsacien alors en plein essor. La pièce est l’objet, en 1939, du seul film « français » en alsacien.
À la veille de la Première Guerre mondiale, le cercle artistique co-fondé par René Schickele veut promouvoir une littérature à la fois alsacienne et européenne. Autre pacifiste et écrivain, le médecin humanitaire Albert Schweitzer.
Le siècle et demi qui nous précède voit apparaitre une myriade d’auteurs qu’il serait juste mais impossible de tous citer : Nathan Katz, Emile Storck, Claude Vigée, Marie Hart, Lina Ritter… Ces deux dernières sont expulsées de leur Heimat en 1918 parce que mariées à des Allemands. Beaucoup d’écrivains, parmi les plus récents, à l’instar d’André Weckmann, s’expriment dans les trois modes, le français à l’occasion, l’allemand standard en général pour la prose, parfois pour la poésie, qui est le plus souvent en « dialecte », celui-ci demeurant l’apanage de l’écriture dramatique. Bien qu’aujourd’hui le dialecte alsacien ne soit plus une langue populaire parlée massivement, des poètes inspirés continuent à l’écrire.

Pourquoi un Rhin nous sépare-t-il ?
Pour que nous puissions montrer

Comment construire des ponts. (Lina Ritter). »

La dernière citation est un haïku alsacien. En voici l’original, en alémanique :

« Worum trennt uns e Rhi ?
Àss mir zeige chenne,
wie me Brucke bäut »

Il a été question de la version filmée d’une pièce de Gustave Stosskopf. J’en profite pour rappeler que celle-ci connait une nouvelle vie.

Le film, D’r Herr Maire, (M’sieur l’maire), a été produit en 1939 par Félix Beaujon et réalisé par Jacques Séverac. Il vient d’être restauré, est disponible en DVD et a commencé à être présenté dans quelques salles de cinéma de la région.

Le DreylandDichterweg. Le sentier des poètes des trois pays

La littérature d’Alsace fait partie des langues régionales qui partagent une langue dépassant les frontières.

Le Sentier des Poètes des Trois pays, dont on vient de fêter, à Huningue, les dix ans d’existence, a pour singularité de traverser et relier avec la poésie trois pays le long d’un fleuve commun. Il se compose de 30 poèmes en version bilingue d’autrices et d’auteurs de trois nationalités répartis sur 27 stations et 3 panneaux d’information, de part et d’autre du Rhin. Un QR code permet de les écouter. Depuis le haut Moyen Âge, l’Alsace, le pays de Bade du Sud et Bâle sont étroitement liés par leur langue commune, l’alémanique. Le projet de ce sentier, qui a eu pour modèle celui de Munster, en Alsace, a été initié, conçu et développé par l’Association culturelle Elsass-Freunde Basel (les Amis de l’Alsace à Bâle). Sa réalisation a été menée en étroite collaboration avec les communes de Weil am Rhein, Huningue ainsi que le Département des travaux publics et des transports de Bâle-Ville, et grâce à leurs financements.

Nathan Katz et Mistral

Avant de quitter les rives du Rhin vers d’autres contrées et langues, une remarque encore. Nathan Katz a traduit, entre bien d’autres, de Frederi Mistral : La coutigo, une chanson dialoguée entre une mère et son fils. Il a de même transposé en alémanique, du catalan, l’espagnol Joan Maragall ( La légende de Jean Gari à Monserrat et La vache aveugle). J’ignore s’il existe dans les autres langues de tels échanges. Il serait intéressant de le savoir. Fréderic Mistral, rappelons-le, a obtenu le Prix Nobel de littérature en 1904 pour son œuvre en langue d’oc. Il figure bien entendu dans l’ouvrage dont-il est question et vers lequel nous faisons retour avec son célèbre Mireille (Mirèio)

Chansons

Puisqu’il vient d’être question de chanson, je signale que dans mon feuilleton sur la « Guerre des paysans », j’avais mis en avant deux chansons particulières datant de l’époque des évènements : celle du Rosemont, en langue comtoise et celle dite des Armagnacs sur le siège de Wattwiller, en langue germanique. Dans Florilangue, on trouvera L’canchon dormoire, plus connue sous le nom de « P’tit Quinquin ». Elle a été publiée en 1853. Devenue « l’hymne du nord », elle est l’œuvre de Alexandre Desrousseaux, et figure dans le florilège dans une traduction inédite d’Olivier Engelaere. Le début est bien connu : Dors min p’tit quinquin / Min p’tit pouchin / Min gros rojin /Te m’ f ’ras du chagrin / Si te n’dors point qu’à d’main. Mais connait-on le texte intégral ? Il ne manque pas d’une certaine épaisseur.

Restons au picard. Je ne résiste pas au plaisir de partager ce poème spatial de Pierre Garnier sur les différentes prononciations du pivert ou pic-vert, en idiomes picards.

Langues régionales ?

J’ai évoqué la dimension transnationale de l’alémanique. Cela s’applique bien entendu à d’autres langues. L’introduction précise que la notion de « langue régionale » est sujette à discussion.

« D’une part, la situation spatiale, souvent réelle, à laquelle l’appellation veut renvoyer ne correspond pas toujours à la réalité géographique et linguistique. Par exemple, l’occitan-langue d’oc s’étend non seulement sur plus d’une trentaine de départements français mais également jusqu’au nord de l’Espagne et sur une partie des Alpes italiennes. Il constitue donc une langue transrégionale ou extrarégionale et même transnationale. Idem à une moindre échelle pour le picard et le flamand occidental, que n’arrête pas la frontière avec la Belgique, ou encore pour le corse, parlé en Gallura, au nord de la Sardaigne, tandis que basque et catalan enjambent sans difficulté la frontière sud-ouest de la France. D’autre part, on peut se demander si la dénomination ne masque pas une volonté de minoration de la présence de ces langues »

Préoccupations partagées

L’interdit des idiomes maternels à l’école fait partie des préoccupations partagées entre les différentes régions. Ainsi Pierre-Jakez Hélias écrit-il dans l’extrait publié de Cheval d’orgueil :

« nos parents, surtout les Rouges, redoublent la punition de l’instituteur quand il nous a surpris à parler breton dans un endroit où il ne le faut pas »

Bon, mes parents, qui étaient rouges, ne sévissaient pas mais avaient fait le choix de parler français avec moi. Comme entre eux ils parlaient le dialecte quand le sujet de leur conversation n’était pas censé m’intéresser, j’ai tout de même été attiré vers l’idiome de mes grands-parents. Je suis de la génération, il est chic de parler français, le dialecte nous était interdit dans la cour de récréation.

Que de langues !

Je n’entrerai pas dans le détail de toutes les langues. Je me contenterai de pointer quelques généralités. A commencer par leur nombre impressionnant. Si l’on sort de l’hexagone, et c’est l’originalité de Florilangues de le faire, on constate, dans ce que l’on appelle aujourd’hui les départements et régions d’Outre-mer et collectivités d’Outre-mer (DROM-COM), une floraison linguistique encore plus foisonnante.

« La richesse linguistique des territoires d’Outre-mer français est particulièrement multiple et complexe : plus de 50 langues y sont répertoriées par le Ministère de la Culture. Pour simplifier grandement, disons qu’elles correspondent à deux catégories principales : d’une part les langues des populations autochtones, là où elles n’ont pas été exterminées (principalement dans les territoires du Pacifique et la Guyane française) ; d’autre part les créoles à base française, qui comptent le plus grand nombre de locuteurs (aux Antilles, en Guyane et à La Réunion). Il faut y ajouter des langues de type créole avec une autre base que le français (en Guyane) et le cas particulier des deux langues de Mayotte. Enfin, notons que d’autres langues ne figurent pas dans la liste ministérielle : par exemple les langues d’origine indienne, en particulier le tamoul et le gujarati, apportées par deux vagues d’immigration dans la deuxième moitié du XIXe siècle à La Réunion. Ces langues ultra-marines, majoritairement, n’ont pas de production littéraire écrite, alors que les traditions orales, éventuellement chantées, s’imposent comme une constante. Elles constituent d’ailleurs une des sources d’inspiration pour l’écrit, en particulier dans le Pacifique ».

L’archipel aux trente langues

Le nengone, ou p’ene nengone, est la langue kanak parlée dans l’île de Maré.

«L’archipel néo-calédonien, à lui seul, rassemble presque une trentaine de langues, répertoriées par le ministère français de la culture, soit 40 % de la diversité linguistique française ! L’Académie des langues kanak reconnaît quant à elle 40 langues. Toutes sont marquées par des traditions de culture orale plus ou moins abondamment conservées, mais n’ont que rarement produit des publications littéraires écrites, si ce n’est des transcriptions de contes traditionnels. La plupart des écrivains ont en effet choisi généralement la langue française, comme ailleurs dans les anciennes colonies devenues territoires d’outre-mer. Cependant, le début du XXIe siècle a vu l’éclosion d’auteurs qui ont résolument opté pour leur langue ancestrale et maternelle ».

Guyane

Le Rapport sur les langues de la France de Bernard Cerquiglini (1999) cite pour la Guyane douze langues qui répondent aux critères de citoyenneté et de territorialisation posés par la Charte européenne des langues régionales et minoritaires de 1992. Cette dernière n’a toujours pas été ratifiée par la France. Outre le créole guyanais, à base lexicale française, on trouve six langues amérindiennes, appartenant à trois familles : caribe, avec le kali’na (autrefois appelé galibi) et le wayana ; tupi-guarani, avec le teko (ou émerillon) et le wayampi (ou wayãpi), et arawak, avec le palikur (ou parikwaki) et l’arawak-lokono. On trouve aussi quatre langues bushinenge, dont trois à base lexicale anglaise, très proches entre elles : l’aluku (ou boni), le ndyuka, le pamaka (ou paramaka), et un à base lexicale anglo-portugaise, le saamaka (ou saramaka). Les locuteurs de bushinenge sont les descendants des Marrons du Surinam, esclaves révoltés qui ont fui les plantations et développé dans la forêt amazonienne des cultures afrodescendantes originales. Toutes ces langues, sauf le teko, sont transfrontalières, avec le Brésil ou le Surinam. Enfin le rapport cite aussi le hmong, dont les locuteurs, originaires du Laos, ont fondé deux villages en 1977 et 1978.

« Ces langues sont dépourvues de tradition écrite ancienne. […] Depuis les années 1970, on assiste à une floraison de publications, en langue locale ou en bilingue, de contes, récits et mythes de tradition orale ».

Tahiti

J’ai commencé par l’Alsace ce qui respecte aussi l’ordre alphabétique. Dans le même ordre d’idée je terminerai ce compte rendu qui ne se veut pas exhaustif, loin de là, par Tahiti. Cela nous permettra en outre d’aborder une thématique écologique en lien avec la perte des savoirs traditionnels. Voici donc un poème en vers libres de Henri Hiro (1944 – 1990), extrait du recueil bilingue Pehepehe i taù nūnaa / Message poétique

« Avec ironie, l’auteur transforme une activité quotidienne comme la pêche en une situation absurde et comique, mettant en évidence la méconnaissance alarmante des savoirs écosystémiques traditionnels chez les jeunes polynésiens. Ce problème est étroitement lié aux répercussions de la colonisation et de la mondialisation ».

 

J’espère avoir un peu éveillé votre curiosité. Il ne vous reste plus qu’à commander Florilangues chez votre libraire (le n° ISBN est le 978-2-917111-98-7), à le lire et le faire lire. Son but est que partout sur le territoire de la République, que l’on soit martiniquais ou occitan, alsacien, kanak ou catalan, parisien, lillois, marseillais, dyonisien ou bastiais, sans enfermement régionaliste, on puisse avoir accès à des textes et des auteurs qui ont tous quelque chose de précieux à nous donner. Souhaitons aussi qu’il serve à la formation de nos hommes et femmes politiques présents et futurs.

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Moi, correspondant de l’Humanité à Berlin (1976-1982).
4. Dans le « cas » Biermann, une protestation secoue la RDA

Le chanteur chassé du paradis terrestre socialiste vers ce qui passait pour l’enfer capitaliste par un seigneur porteur d’un marteau et d’un compas, emblèmes de la RDA et de l’alliance entre « travailleurs manuels et intellectuels », des catégories à interroger. Dessin de Jean-Pierre Lacroux paru dans l’hebdomadaire du PCF France Nouvelle dans un article de Gérard Belloin. Je n’ai gardé que la page et oublié d’en noter la date. Mais c’était en décembre 1976.

Acte 1 : (tout ça) pour des chansons…

A Cologne (RFA), le concert de Wolf Biermann, autorisé à s’y rendre et persuadé qu’il pourra retourner dans son pays d’option, la RDA, eut lieu le 13 novembre 1976. Trois jours plus tard, le 16 novembre, l’agence de presse est-allemande, ADN, titra sa dépêche : le statut de citoyen de la RDA est retiré à Biermann. Déchéance de citoyenneté et non de nationalité, ce qu’en France on a du mal à comprendre. Sa nationalité allemande, il l’a gardée, devenant citoyen de l’Allemagne de l’Ouest. La dépêche, que l’on retrouvera dans tous les journaux écrits, radiophoniques ou télévisés de RDA précise que les « autorités compétentes » [??] ont retiré au chansonnier qui s’était, en 1953, venant de Hambourg, installé en RDA, « le droit de continuer d’y séjourner ». Décision prise par qui ? L’agence de presse officielle fait référence au paragraphe 13 de la loi sur la citoyenneté du 28 févier 1967. Celui-ci stipule que l’on peut retirer la citoyenneté à ceux qui manquent grossièrement [grober Verletzung] à leurs devoirs de citoyen.

„Mit seinem feindseligen Auftreten gegenüber der Deutschen Demokratischen Republik hat er sich selbst den Boden für die weitere Gewehrung der Staatsbürgerschaft entzogen“

« Par son comportement hostile envers la RDA, il s’est lui-même privé de toute possibilité de conserver sa citoyenneté ».

Classique transfert de responsabilité. Ce n’est pas nous, c’est lui  qui est responsable de ce qu’il lui arrive. Variante : nous ne t’excluons pas, tu t’es exclu toi-même. Ses biens personnels lui seront remis, conclut la dépêche. L’habillage juridique cache mal qu’il s’agit d’une décision purement politique.

Le lendemain figure dans l’Humanité :

« Je cherchais un « grand édito », du coup passée à côté… le voici ! », t’écrit la documentaliste de L’Humanité à qui tu avais demandé de retrouver cet article, qui n’était pas de toi. Qu’elle soit remerciée. En effet, l’écho se trouve sur la page à côté de celle consacrée à la politique extérieure, avec les petites annonces. Peut-être une réaction de dernière minute. Il y est écrit que

«  ni les motifs invoqués à l’appui de cette décision, ni les conditions dans lesquelles elle intervient ne peuvent recueillir notre approbation »

Acte 2, césure protestataire en RDA même.

Le 17 novembre 1976, un certain nombre d’écrivain.e.s se réunissent autour de Stephan Hermlin, au domicile de ce dernier, pour rédiger une lettre ouverte à Erich Honecker, chef du parti et de l’État. Elle est transmise au destinataire et à Neues Deutschland, organe central du p. c. est-allemand, avec prière de le publier. Vœu pieu. Pour éviter les médias ouest-allemands, le texte est finalement transmis à l’AFP, avec embargo. Et à l’agence Reuter. Il a aussi été recopié et circulé dans le pays. En voici un exemplaire qui se trouve dans les archives de Wolf Biermann conservées à la Staatsbibliothek zu Berlin :

Le texte de la lettre de protestation avec les noms des premiers signataires. Extrait du document conservé dans les archives à la Staatsbibliothek de Berlin. Avec les premiers signataires. Il contient deux autres listes d’artistes qui s’y sont associés. Protestbrief gegen die Ausbürgerung Biermanns, Ost-Berlin 1976 © Staatsbibliothek zu Berlin – PK /Abteilung Handschriften und Historische Drucke /Archiv Wolf Biermann)

Les choses s’enclenchent alors, pour moi, le lendemain. J’entends parler de cela dans les médias ouest-allemands. Mais, j’avais besoin du document authentique et d’une source fiable. Je ne sais plus pourquoi, ni comment il se faisait que j’avais son numéro de téléphone, peut-être par un ami en RDA, j’ai pris la décision d’appeler Christa Wolf. Son grand roman Kindheitsmuster (Trame d’enfance) venait de paraître. En octobre, sauf erreur de ma part. La romancière prend la précaution de me demander si elle peut me rappeler. Au téléphone, elle me dicte le texte. Je le traduis rapidement et le transmets à L’Humanité. Le journal le publiera intégralement sans autre commentaire.

L’Humanité du 19/11/1976.

Le journal a ajouté une prise de position de Pierre Zarka, qui était alors Secrétaire général du Mouvement des jeunes communistes de France, réprouvant les mesures frappant W. Biermann. Tu reprends le texte pour le commenter.

« Wolf Biermann a été et est un poète incommode [unbequem que l’on pourrait aussi traduire par dérangeant]. C’est un point commun qu’il a avec beaucoup de poètes du passé [en fait Dichter unserer Vergangenheit (poètes de notre passé), référence au passé de la littérature allemande]. Notre État socialiste, se souvenant que Karl Marx, dans son 18 Brumaire, souhaitait que la révolution prolétarienne se critique elle-même constamment, devrait pouvoir, contrairement aux formes anachroniques de société, par une calme réflexion, supporter une telle incommodité.
Nous ne nous identifions pas avec chaque mot, avec chaque action de Biermann [petite prise de distance avec Biermann lui-même pour mieux poser la question de principe] ; nous nous distançons des tentatives visant à faire mauvais usage de ce cas en l’utilisant contre la RDA.
Biermann lui-même n’a jamais – et à Cologne non plus – laissé le moindre doute sur l’État allemand qui avait ses préférences qu’elles que soient les critiques formulées à son égard.
Nous protestons contre la déclaration de déchéance de citoyenneté [la mesure de déchéance de citoyenneté prononcée à son égard [= seine Ausbürgerung] et demandons [bitten. A la demande du sculpteur Fritz Cremer, le mot fordern avait été remplacé par bitten] à ce que les mesures prises soient reconsidérées [überdenken] »

Concis, bien senti, fort si l’on se reporte au contexte de l’époque, quoique relativement retenu. N’y figure pas, par exemple, le ressenti qu’une telle mesure de déchéance de citoyenneté n’avait plus été prise en Allemagne depuis la période nazie. « Peu de phrases comme celles-ci n’ont jamais à ce point secoué la RDA » (Hans Dieter Schütt : Hermlin, Entlang einser Dichters. Quintus Verlag. 2023. p. 158). Tu ajoutes une précision concernant la référence à Karl Marx. Dans son 18 Brumaire, il avait écrit que « les révolutions prolétariennes », au contraire de celles de la bourgeoisie,

« se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n’abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et se dresser à nouveau plus formidable encore en face d’elles, reculent constamment à nouveau devant l’immensité infinie de leurs propres buts, jusqu’à ce que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière, et que les circonstances elles-mêmes crient : Hic Rhodus, hic, salta ! [Voici Rhodes, c’est ici qu’il faut sauter. » (Proverbe latin inspiré d’une fable d’Ésope qui signifie : c’est le moment de montrer ce dont tu es capable)].
(Karl Marx : Le 18 brumaire du Louis Napoléon Bonaparte (1849) Éditions sociales. 1969. En ligne)

Il y a là une technique fréquemment utilisée pour critiquer le SED. Elle consiste à le renvoyer à la lecture de Marx, ou, comme je l’ai déjà évoqué, à Rosa Luxemburg. Si, bien entendu, le texte demande au pouvoir en place de reconsidérer, probablement sans illusion, la décision de déchéance – inédite depuis le nazisme – la question posée de son « anachronisme » dépasse largement le cas Biermann. Elle porte sur celle de permettre la création d’un espace public de discussion. « Il y a deux partis en RDA, disait Heiner Müller, le SED et les écrivains ». Situation particulièrement inconfortable pour ceux-ci dont ce n’est pas la fonction et dont ils voulaient sortir. La protestation s’inscrit dans une histoire qui, en particulier pour la jeune génération née en RDA, commence, en 1968, avec des contestations de l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie pour mettre un terme au Printemps de Prague. A la différence, toutefois, que celle de 1976 est d’emblée bien plus publique. D’autant que rapidement et de manière plutôt inattendue, la liste des signataires s’allonge. L’Humanité en fait état sur la base des dépêches d’agences.

L’Humanité du 20 novembre 1976

Émotion en RDA

L’article ci-dessus n’est pas de moi. Le suivant l’est. Il est titré : Émotion en RDA

L’Humanité du 22 novembre 1976

Un article dans lequel tu te fais curieusement un peu éditorialisant, écrivant que la décision de déchéance de citoyenneté prise à l’encontre de Wolf Biermann « peine en premier lieu ceux qui comme moi éprouvent amitié et solidarité » envers la RDA. Dans le tapuscrit, que tu as conservé de l’article, ce « comme moi » ne figure pas. J’affirme que tout au long de son concert, il a affiché « une solidarité critique » envers son pays et ceux qui y vivent. Dans le chapitre consacré au commentaire de Neues Deutschland sur l’« affaire », tu avances qu’ « ayant vu le concert de Cologne à la télévision, j’estime, pour ma part » (là tu dis je), que certains des reproches avancés par l’organe central du SED à l’encontre du chansonnier « reposent sur un compte-rendu inexact des faits ». Culotté quand même, ça ment de ce côté-ci du Mur.

Sur la même page, en bas du mien, se trouve un article intitulé : « A propos de la situation littéraire en RDA ». Il est signé de Claude Prévost. D’abord un petit mot sur cet agrégé et enseignant d’allemand à la khâgne de Poitiers qui était aussi chroniqueur littéraire régulier au quotidien. Je cite un extrait de l’hommage que lui rendit André Gisselbrecht, autre germaniste communiste :

« Passé à la littérature dite « générale », à l’esthétique (d’abord marxiste, si cela existe), il n’a jamais abdiqué son identité de germaniste. Elle lui permettait entre autres de lire beaucoup de livres théoriques en traduction allemande. À L’Humanité, on lui a un temps reproché de privilégier dans sa page du mercredi les ouvrages traduits de l’allemand. C’était essentiellement des romans, l’art narratif étant demeuré sa prédilection. Il avait dans le domaine germanique ses étoiles fixes : d’abord Hölderlin, puis Peter Härtling ; enfin Christa Wolf […]
Bien sûr, germaniste communiste, sans négliger en rien la grande littérature de la RFA, sa passion, aux deux sens du terme, s’appelait « RDA ». Il y guettait les moindres signes d’ouverture. Après 1971, la période dite officiellement du « socialisme développé », achevée brutalement en 1976, lui fit croire que les écrivains de là-bas seraient plus que des délégués du pouvoir pour suppléer à l’absence d’opinion publique, et que la liberté d’expression leur serait accordée. Lorsque Wolf Biermann fut déchu de sa citoyenneté, il protesta dans l’organe officiel du « parti frère » [L’Humanité], ce qui lui valut d’être déclaré persona non grata en RDA ; il ne la revit que deux ans avant sa disparition, qui l’affecta durement »
(André Gisselbrecht : Claude Prévost in memoriam. In Allemagne d’aujourd’hui, N°120, avril-juin 1992.

Claude Prévost opère un glissement de l’« affaire » Biermann vers une réflexion plus générale sur la situation littéraire en RDA. Il a d’abord noté que le cas Biermann n’est pas isolé, avec l’exemple de Reiner Kunze qui a été exclu de l’Union des écrivains pour avoir édité à l’Ouest son recueil de prose, traduit en français sous le titre Les années merveilleuses (Seuil 1978). Le chroniqueur conclut que nous assistons « à des tendances de retour en arrière – dont la persistance ne pourrait que nuire au socialisme en Allemagne et dans le monde »

Claude, je l’ai peu rencontré. Nous échangions par articles interposés et par lettres. Par son intermédiaire, j’ai pu rencontrer quelques « intellectuel.les » est-allemand.e.s dont certain.e.s sont devenu.e.s des ami.e.s.

Massive campagne

Les autorités est-allemandes réagissent par une massive campagne de presse mobilisant tous les médias du pays, écrits, parlés, télévisuels. Ainsi cette double page de Neues Deutschland ( Édition des 20 et 21 novembre 1976) :

J’en parle dans le journal du 23/11

Le texte est réduit au minimum. Je donnais quelques détails, sans grand intérêt toutefois. Sur des pages entières, en plusieurs éditions, et dans tous les journaux de RDA, qu’ils soient régionaux ou supra régionaux, les dirigeants est-allemands font croire qu’ils bénéficient d’un vaste soutien dans la population, à commencer par les milieux de la culture. A vouloir entrer à nouveau dans les détails de ce mélange de contorsions rhétoriques, d’hypocrisies et d’opportunisme, ne serait-ce que parce qu’aucune prise de position ne voulait ou ne pouvait avouer avoir vu le concert de Biermann, tes doigts se rebiffent à la saisie. Reprenant les informations des agences de presse, le quotidien du PCF évoque l’arrestation de Jürgen Fuchs, signataire de la pétition, et l’assignation à résidence du physicien et chimiste Robert Havemann. Jürgen Fuchs ainsi que Gerulf Panach et Christian Kunert qui formaient un groupe musical interdit, en 1975, avaient été emprisonnés et après plusieurs mois de détention, sous la menace de peines plus lourdes, contraints de s’exiler à Berlin-Ouest. De Fuchs sont parus en France ses terribles Souvenirs d’interrogatoire.

Vu d’aujourd’hui cela a l’air bien anodin. Néanmoins, tout indique que nous marquions des points sur le terrain de la défense des libertés et de la démocratie en n’oubliant pas la réalité des pays de l’Est. C’est ce que relève le responsable de la rubrique culture de l’hebdomadaire du PCF, France nouvelle. Gerard Belloin écrit en effet, à propos du cas Biermann :

« D’habitude si prompts à monter en épingle ce genre d’affaire et à« en rajouter », ils [les grands moyens d’information] font preuve, cette fois, d’une discrétion que l’on peut, à bon droit, questionner. Tout se passe comme si « l’affaire » ne les intéressait plus à partir du moment où ils ne peuvent pas l’exploiter à des fins de politique intérieure. En clair : contre le PCF et, au – delà, contre l’union de la gauche. « Le Quotidien de Paris » de mardi dernier pouvait titrer, à propos de cette attitude : « Quand « l’Huma » dévoile à ses lecteurs ce que cache la presse de droite ».

Quelques réactions en France

Tu n’as pas de vue d’ensemble des réactions en France, excepté quelques prises de position individuelles ou collectives. L’écrivain Raymond Jean, membre du PCF et de France-R.D.A a publié une tribune dans le journal Le Monde du 10 décembre, dans lequel il évoque toute une série de chanteurs, compositeurs, musiciens de différents pays dans le monde subissant la répression :

« Au Chili, Wolf Biermann aurait sûrement eu les mains coupées et aurait été assassiné comme Victor Jara. En Allemagne fédérale, comme communiste, il ne peut pas travailler dans la fonction publique (et. d’ailleurs, n’y pense pas). En RDA, comme  » communiste critique « , il est déchu de sa nationalité et mis à la porte. Une fatalité particulière s’abattrait-elle sur les chanteurs, les compositeurs et les musiciens ? Récemment à Moscou, Piotr Startchik a été interné dans un hôpital psychiatrique – pour la deuxième fois, d’ailleurs, – parce qu’il avait tiré un certain nombre de chansons de poèmes d’Ossip Mandelstam et de Marina Isvetaeva et qu’il les avait interprétées devant des amis.
À Prague, on le sait, ce sont quatre paroliers, chanteurs et musiciens, Ivan Jirous Pavel Zajicek, Svatopluk Karasek et Vratislav Brabenec, artistes ou étudiants, qui viennent d’être condamnés à de lourdes peines de prison pour avoir sacrifié à la musique pop et animé certains groupes comme Plastic People. Tout se passe comme si le chant était particulièrement insupportable à certains systèmes, peut-être parce qu’il est porteur de trop de liberté ou de trop de joie, peut-être simplement parce qu’il fait trop de bruit. Il est triste de constater que ce sont parfois des systèmes politiques, dont la vocation est de préparer des lendemains qui chantent. »

La présidence de l’association France-RDA, qui militait pour la coopération et le développement des échanges entre la France et la RDA, après l’avoir fait pour la reconnaissance par la France de l’autre Allemagne, se faisait, le 24 novembre 1976, « l’interprète de l’émotion exprimée par de nombreux adhérents pour déplorer la décision de déchéance de la citoyenneté de la RDA qui frappe le poète-chansonnier Wolf Biermann. Elle souhaite que soit levée une mesure qui risque de ternir l’image de la RDA dans notre pays ».. (Gilbert Badia : L’association France-RDA [en ligne]. in : La RDA et l’Occident (1949-1990) Paris : Presses Sorbonne Nouvelle, 2000

Autour de membres de la revue Allemagne d’aujourd’hui, s’était créé, début décembre un Comité Wolf Biermann, pour le libre retour [du chanteur] dans son pays, et contre la répression en RDA. Il était présidé par Vercors.

L’écrivain, poète et traducteur Alain Lance t’a signalé l’existence d’une pétition d’écrivains français passée totalement inaperçue. Il t’a raconté :

« Lorsque, à l’automne 1976, après son concert à Cologne, Wolf Biermann a été déchu de sa citoyenneté est-allemande par les autorités de la RDA, j’étais au comité de fonctionnement de l’Union des écrivains en France. J’ai proposé à notre président le poète Eugène Guillevic de rédiger avec Vladimir Pozner une pétition d’écrivains français pour protester contre cette mesure. De nombreux écrivains l’ont signée, dont Aragon.
Un membre du bureau politique du PCF, m’a téléphoné un soir (ce n’est pas un hasard s’il contactait le jeunot que j’étais et non Guillevic ou Pozner !) pour critiquer cette initiative : selon lui, il eût été préférable et plus efficace de s’adresser au bureau politique du PCF, qui eût alors transmis aux dirigeants du SED en RDA. Et puis il trouva que, pour une pétition d’écrivains, celle-ci n’était pas très bien écrite… Je lui ai fait remarquer que cela n’avait pas empêché Aragon de la signer. Ce qui lui inspira cette réplique : « Ah que veux-tu… Louis… »

Le Monde a signalé la pétition, mais pas L’Humanité. Elle a laissé peu de traces. Alain Lance n’avait plus le texte. Tu l’as retrouvé, à Bobigny, dans les archives de Jean Kanapa qui l’avait conservé. Ce n’est peut-être qu’un brouillon. La liste des signataires en tous les cas ne semble pas complète. Le journal Le Monde parlait d’une soixantaine d’autrices et d’auteurs. Que disait cette pétition ? En voici le texte :

« Après l’exclusion du poète Reiner Kunze de l’Union des écrivains de la RDA, le poète et chanteur Biermann vient d’être déchu de sa citoyenneté alors qu’il effectuait en RFA une tournée organisée.
Les écrivains soussignés partisans de la liberté absolue de création et d’expression contestent le bien fondé en fait et en droit de telles décisions, les faits reprochés ne leur paraissent pas établis et le fussent-ils qu’ils ne pourraient justifier de telles mesures. Faut-il voir ici la fin d’une période d’ouverture et de compréhension ? Nous voulons encore espérer que ces mesures nuisibles au socialisme seront rapidement annulées »

C’est signé ARAGON, Hervé BAZIN, GUILLEVIC, PINGAUT, SOUPAULT, DELUY ; Lionel RAY, Alain BOSQUET, Robert MERLE, CASSOU, C. DOBZINSKI, Pierre GAMARRA (M. RIFFAUD – R. MELIK)

Juquin serre la main de Plioutch

Tout cela donne l’impression, sans doute justifiée, que le PCF y allait un peu sur la pointe des pieds. Certes, ce qui figurait dans l’Humanité passait pour être « la ligne » du parti communiste mais tu ne connais aucune déclaration, en France, des instances dirigeantes du PCF ou d’un de leurs représentants, à l’exception citée du Mouvement des jeunesses communistes. Tu as toutefois découvert, toujours dans les archives de Jean Kanapa, le script d’un entretien de Pierre Juquin, autre germaniste, membre du comité central, à la radio de Berlin-Ouest, RIAS (Radio in the American Sector). Il y aurait affirmé :

« Notre première réaction concernait exclusivement la déchéance de Wolf Biermann de sa citoyenneté. Aujourd’hui le PC français va encore plus loin. Aujourd’hui, nous n’exigeons pas seulement que Biermann retrouve sa citoyenneté, mais aussi que l’on lui donne le droit de s’exprimer librement en RDA, de composer et que l’on publie ses travaux et ses chansons ».

Tu n’as trouvé aucune trace de ces propos en France, pas même dans les mémoires de leur auteur. (Pierre Juquin : De battre mon cœur n’a jamais cessé. L’archipel. 2006). Il est vrai que même pas un mois avant l’« affaire » Biermann, le même Juquin avait serré la main du « dissident » soviétique Léonid Plioutch. Le PCF avait été invité par le mathématicien Laurent Schwarz à un meeting à la Mutualité en solidarité aux prisonniers d’opinion aussi bien d’Amérique latine que d’Union soviétique. La direction du parti, après avoir tergiversé, donne son aval pour y participer. Le mathématicien Léonid Plioutch, interné en hôpital psychiatrique du KGB et qui avait été expulsé en France au début de l’année, était présent. Juquin et Plioutch se sont serré la main sous les flashes des photographes. Au grand dam des Soviétiques, Juquin demande, au nom du PCF, la liberté tant pour Vladimir Boukovski, Semyon Gluzman, tous deux d’Urss, Jiri Muller de Tchécoslovaquie, ainsi que pour le mathématicien uruguayen José Luis Massera, Victor Lopez Arias de Bolivie, Edgardo Enriquez Espinos du Chili.

Revenons à la RDA.  Les autorités du pays ne s’attendaient pas à une telle avalanche de réactions. Elles pensaient que cela allait se tasser vite. Qui plus est, les réactions des partis communistes espagnol, italien, français ainsi que celles d’autres « amis » de l’Allemagne de l’Est rendaient l’argument selon lequel Biermann s’était vendu à l’ennemi difficilement tenable. Mais cela n’a pas empêché le SED de persévérer et de profiter de la situation pour se débarrasser de quelques-uns de ces chanteurs ou écrivains dérangeants. Plus d’une centaine d’écrivain.e.s et d’artistes quitteront à plus ou moins brève échéance, en l’espace d’une année, soit volontairement soit sous la contrainte, leur pays : Kurt Bartsch, Bernd Jentzsch, Thomas Brasch, Sarah Kirsch, Hans Joachim Schädlich, Reiner Kunze, Jurek Becker, Günter Kunert, Erich Loest. Klaus Schlesinger…, pour les écrivains, mais aussi Katharina Thalbach, Manfred Krug, Eva-Maria Hagen, Nina Hagen, Armin Mueller-Stahl, Angelica Domröse, Hilmar Thate… Sans compter les exclusions de l’Union des écrivains.

A côté de cette hémorragie, l’autre conséquence porte sur le contenu même de la littérature. On ne prend plus la RDA comme sujet direct de roman ou de théâtre au profit de thèmes historiques ou issus de la mythologie. Les lecteurs et spectateurs n’ont cependant pas été dupes car, derrière, la réalité est-allemande restait bien présente. Ce sera une forme de « littérature palimpseste » c’est à dire de textes contenant d’autres textes. Je tiens cette notion d’une conversation avec Stephan Hermlin. Elle m’avait marquée.

Je parle tout de même aussi de l’augmentation des pensions d’invalidité et des retraites pour 3,4 millions de personne soit près de 20 % de la population, sans rapport avec une inflation inexistante. J’évoque aussi l’examen de besoins nouveaux de la population par le Comité central du SED. Il y est fait état de « nombreuses critiques » émanant de la population notamment sur les problèmes de logement. Citation officielle : « Les travailleurs signalent que souvent et à peu de frais des logements peuvent être obtenus et les conditions de logement améliorées si les réparations sont effectuées à temps. Les critiques sur le travail des administrations communales responsables des logements concernent avant tout le comportement bureaucratique des fonctionnaires, l’insuffisance de coopération avec les associations d’habitants ». Enfin, j’aborde la question du rôle du progrès des sciences et des techniques pour améliorer la production. Je me suis efforcé de fouiller dans les textes officiels, d’une lecture fastidieuse, en quête du moindre indice s’écartant d’une vision idyllique prétendant que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Le 19 décembre 1976, un autre évènement allait occuper des colonnes du journal : l’échange sous l’égide des services états-uniens, à Zurich, entre deux prisonniers politiques Luis Corvalan, dirigeant du Parti communiste chilien, prisonnier du régime de Pinochet et Vladimir Bukovsky, célèbre dissident soviétique emprisonné par le pouvoir de Brejnev. Ce chassé-croisé, Georges Marchais l’avait jugé « lamentable ». J’en parle ici car Luis Corvalan viendra en RDA au début de l’année suivante. Ces prises de positions ont eu pour conséquence le report de la visite prévue fin décembre d’une délégation du PCF à Moscou puis à Berlin-Est.

J’anticipe un peu sur l’année suivante pour rester dans le fil des suites de l’« affaire » Biermann. J’écrirai, le 12 décembre 1977 : « Encore un écrivain qui émigre / Hans Joachim Schädlich ». Le papier contient une liste d’écrivains qui ont quitté l’Allemagne de l’Est, en l’espace d’un an. Il est suivi d’une analyse de Claude Prévost : « RDA et Culture : Motifs d’inquiétude ». Il y constate que la situation et les problèmes se sont aggravés. D’autant que venait s’ajouter un autre cas, celui de Rudolf Bahro, docteur en philosophie et professeur d’écologie sociale, auteur de L’alternative, une critique d’ampleur du socialisme réellement existant. Nos deux articles feront sortir de ses gonds un membre du bureau politique du SED. Cela, tu ne l’apprendras que bien plus tard et tu le raconteras dans le prochain épisode.

Si cela m’a valu de la sympathie parmi les intellectuels du parti communiste, j’ai pu constater, lors de rencontres avec d’anciens camarades, lors de mes passages à Mulhouse, que mes articles soulevaient pour le moins quelque perplexité. On ne comprenait pas le pourquoi de ces critiques Je me rendrai compte que cela ne passait pas dans le parti. Par manque d’un minimum de constance depuis l’écrasement du Printemps de Prague, faute de se doter d’outils d’intelligence du réel à l’égard des pays socialistes. Aussi en raison de ses liens avec les enjeux de l’Union de la gauche et de la division de l’Allemagne. Le PCF retombera dans l’anachronisme que dénonçaient judicieusement les signataires de la protestation qui était devenue une pétition.

À suivre…

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Moi, correspondant de l’Humanité en RDA (1976-1982)
3. Wolf Biermann (1936 – ) : Ein Liedermacher, un chansonnier*

Ich lebe noch
pardon, wil sag’n
bin noch nicht tot

Je vis encore
pardon, j’veux dire
suis pas encore mort
(Wolf Biermann : Pardon)

Wolf Biermann, un poète et chansonnier d’Allemagne. Catalogue de l’exposition au Musée historique de Berlin. 2023-2024

Ma première année en RDA finira avec ce que l’on nommera l’« affaire Biermann ». Mais, avant de vous en entretenir, je souhaite d’abord évoquer l’histoire et l’œuvre de Wolf Biermann jusqu’à l’année 1976 qui nous concerne. Et dans la tradition du SauteRhin, on commence par un premier texte en allemand suivi de sa traduction française.

„Weggerissen wurde der Vater mir, als ich vier Monate alt war. Diesen Schmerz soff ich am Busen meiner Mutter bei der Gestapo in Hamburg, in der Untersuchungshaftanstalt nahe Planten un Blomen, wohin Emma Biermann zu Verhören einbestellt wurde. Den gleichen Kummer schlürfte ich mit der Kunsthonigmilch in meinem Zimmerchen im Häwelmann-Bett über dem Gustavkanal, wenn unten im Fleet der kleine Schlepper mit eingeknicktem Schornstein die Schuten unter die Brücke Schwabenstrasse in Richtung zum Mittelkanal zog. Diese heillose Wunde blieb lebenslänglich offen, denn ich kann diesem frühen Tod nicht entfliehen. Der Kummer um den Kommunisten, den Arbeiter, den Juden Biermann ist meine Schicksalsmacht, mein guter Geist, mein böser. Er ist das Gesetz, nach dem ich angetreten bin. So muss ich sein, so bleibe ich. Marx hin, Marx her — ich konnte auf meinem langen Weg an keiner Wegscheide je diesem Fatum entfliehen. Mein Kummer blieb lebendig und machte Metamorphosen durch: Er stumpfte nicht. Er hat sich bis heute immer wieder erneuert, hat sich gewandelt, zusammen mit mir, im Umbruch der Zeiten. Durch ihn bin ich ein frecher Zweifler geworden, dann ein frommer Ketzer, ein tapferer Renegat des Kommunismus. Ein todtrauriges Glückskind in Deutschland, ein greises Weltendkind. Dieser eingeborene Kummer um den Vater war mein Luftholen seit 1937, war mein asthmatisches Japsen seit den Bombennächten in Hammerbrook 1943. Dieser eine Grundkummer ist mein Schreien, mein Quasseln, mein Stottern, all mein Singen, mein Mut, mein Übermut, mein Gelächter, mein Schweigen. Dieser polit-genetisch gezeugte Kummer wurde all mein vegetativer Hass, aber auch meine angelernte Lust am Leben. Der Kummer um meinen Vater blieb meine verwüstbare Hoffnung, meine bedrohte Liebe“.

(Wolf Biermann : Warte nicht auf bessre Zeiten. Die Autobiographie. Propyläen. 2016. S.7)

« Mon père m’avait été arraché, j’avais quatre mois. Cette douleur, je l’ai bue au sein de ma mère au siège de la Gestapo à Hambourg, dans le centre de détention provisoire près de Planten un Blomen, où Emma Biermann avait été convoquée pour un interrogatoire. Je sirotais le même chagrin avec le lait au miel artificiel dans ma petite chambre, dans mon lit de petit Häwelmann [Jean le Mignot (Theodor Storm)], au-dessus du Gustavkanal, lorsqu’en bas, dans le Fleet, le petit remorqueur à la cheminée pliée tirait les gabares sous le pont de la Schwabenstrasse, en direction du Mittelkanal. Cette terrible blessure est restée ouverte toute ma vie, car je ne peux pas échapper à cette mort prématurée. L’affliction pour le communiste, l’ouvrier, le juif Biermann est la force de mon destin, mon bon esprit, mon mauvais esprit. Il est mon héritage. C’est ainsi que je dois être, c’est ainsi que je reste. Marx ou pas, à aucun croisement de mon long parcours, je n’ai jamais pu échapper à cette fatalité. Mon chagrin est resté vivant et a subi des métamorphoses. Il ne s’est pas émoussé. Il n’a cessé de se renouveler jusqu’à aujourd’hui, il s’est transformé, en même temps que moi, dans le bouleversement des temps. Par lui, je suis devenu un sceptique insolent, puis un pieux hérétique, un vaillant renégat du communisme. Un enfant heureux en Allemagne, triste à mourir, un enfant du monde très âgé. Ce chagrin inné pour le père a été mon poumon depuis 1937, mon halètement asthmatique depuis les nuits de bombardement à Hammerbrook en 1943. Ce chagrin fondamental est mon cri, mon bavardage, mon bégaiement, tous mes chants, mon courage, mon arrogance, mes rires, mon silence. Ce chagrin engendré politiquement et génétiquement est devenu toute ma haine végétative, mais il a aussi formé mon goût de vivre. Le chagrin pour mon père est resté mon espoir ravageur, mon amour menacé ».

(Wolf Biermann : Ma vie de l’autre côté du Mur. Autobiographie. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. Calmann Levy. 2019. p. 9-10)

Wolf Biernann est né il y aura bientôt 90 ans, le 15 novembre 1936 à Hambourg d’un père, Dagobert, communiste et juif, ouvrier aux chantiers navals et d’une mère, Emma, ouvrière, communiste également. Tous deux étaient militants du KPD, parti communiste d’Allemagne. Le père fut arrêté par la Gestapo, une première fois, en 1933, et, à nouveau, en 1936. Condamné à 7 ans de prison, il est, en 1943, transféré de la prison de Brême à Auschwitz où il sera exécuté. En 1944, Emma sauve son fils de l’incendie de Hambourg en plongeant avec lui dans le canal. Engagé dans le mouvement de jeunesse communiste, il participe en 1950 à une délégation de jeunes pionniers ouest-allemands invités à une rencontre allemande de la jeunesse à Berlin-Est. Il en ramènera sa première guitare. Il avait déjà été initié au piano.
En 1953, peu après la mort de Staline, et peu avant les soulèvements ouvriers du 17 juin, il émigre en RDA, devient citoyen de l’Allemagne de l’Est. Il y passera son baccalauréat dans un internat près de Schwerin. Puis il entreprend des études, d’une part, d’économie politique et, d’autre part, de mathématiques et de philosophie à l’Université Humboldt. De 1957 à 1959, il sera élève-assistant à la mise en scène au Berliner Ensemble, le théâtre de Brecht et d’Hélène Weigel. Après la construction du Mur, en 1961, il fonde et dirige jusqu’à son interdiction, en 1963, le BAT, Berliner Arbeiter und Studententheater. Brigitt Soubeyran lui fait découvrir les Frères Jacques, les chansons de Prévert et Cosma, Georges Brassens. Il adapte et interprète Le temps des cerises. Sa rencontre avec le compositeur Hans Eisler, qui composa tant de musiques pour les textes de Brecht, sera cependant décisive.

*Liedermacher

Il sera donc un Liedermacher, faiseur de chanson, terme qu’il popularisera. L’on pourrait traduire cela  par ouvrier de la chanson, ouvrier au sens de celui qui œuvre. Le mot souligne aussi la dimension artisanale de son art de la chanson. Si son sens ne s’était réduit à la connotation d’humoriste de cabaret, on aurait pu utiliser le mot chansonnier, au sens ancien de celui qui composait des chansons (paroles et musique). Michelet donne l’exemple de Béranger, autre référence française pour Biermann. « Nous avons vu Béranger, dans sa forme exquise et noblement classique, devenir le chansonnier national (Michelet, Le Peuple,1846, p. 195).

Une soirée poétique à l’Académie des Beaux-Arts. Berlin-Est, 11 décembre 1962

Invitation de Stephan Hermlin à une soirée poétique pour jeunes inconnus inédits

L’Académie des Beaux Arts de Berlin-Est avait été créée en 1950 comme « la plus élevée » dans le domaine de l’art de la RDA. Elle devait avoir, au départ, une fonction consultative mais n’allait pas tarder à être instrumentalisée par l’État et le SED (Parti communiste est-allemand).
L’écrivain Stephan Hermlin, dans sa fonction de secrétaire de la section poésie et culture de la langue (Dichtkunst und Sprachpflege), avait invité, par petites annonces dans la presse, les jeunes poètes du pays à lui envoyer leurs travaux inédits. Il en recevra plus d’un millier de 150 auteurs.
La soirée poétique eut lieu le 14 décembre 1962. L’amphithéâtre de 400 places était plein. Le contexte semblait favorable. Une véritable fièvre poétique était en cours. Gerhard Wolf avait publié une première anthologie de jeune poésie. Et, de Moscou, venait un sentiment de dégel avec les lectures publiques du poète russe Evgueni Evtouchenko.
Hermlin évoqua ce dernier et débuta la soirée en faisant entendre des chansons enregistrées de Biermann puis il lut lui-même 63 poèmes d’une quinzaine d’auteurs. Parmi eux, pour n’en citer que quelques-uns, Rainer et Sarah Kirsch et un certain Volker Braun qui se taille un franc succès.
De Volker Braun, alors étudiant en philosophie à Leipzig, absent de la soirée, Hermlin avait lu, entre autres poèmes, Vorläufiges (Provisoire) et Anspruch (Annonce). Dans le premier de ces textes, l’auteur souhaite que le moment actuel de la société soit considérée comme provisoire. Non pas comme un provisoire qui dure mais un provisoire à développer. Dans le second, qui clôt, sous les applaudissements, la première partie de la soirée, le poète envoie au diable le « tout-cuit », l’« insipide rôti « . Il veut que l’on annonce ses « désirs à cor et à cri », réclame de « l’expérimentation » pas de « routines à col dur » ni de recettes toutes faites mais du « semi-fini à vie » dans un « État de débutants » :

„Für uns sind die Rezepte nicht ausgeschrieben, mein Herr.
Das Leben ist kein Bilderbuch mehr, Mister, und keine peinliche Partitur, Fräulein
Nix zum Herunterdudeln! Hier wird ab sofort Denken verlangt.
Raus aus den Sesseln, Jungs! Feldbett — meinetwegen.
Nicht so feierlich, Genossen, das Denken will heitere Stirnen !
Wer sehnt sich hier nach wilhelminischem Schulterputz ?
Unsere Schultern tragen einen Himmel voll Sternen. „

« Les recettes ce n’est pas pour nous, monsieur
La vie n’est plus un livre d’images, mister, ni une partition tatillonne, mademoiselle
Au clou les rengaines ! Ici la pensée est réclamée d’urgence
Ouste ! Sortez des fauteuils, les gars ! Un lit de camp — si ça vous chante.
Une mine moins solennelle, camarades, les pensées veulent des fronts sereins !
Qui donc ici regrette les épaulettes prussiennes ?
Nos épaules portent un ciel tout rempli d’étoiles. »

(Volker Braun : Provocations pour moi et d’autres. Traduction Alain Lance. PJ Oswald. 1970. p. 12-15)

Wolf Biermann raconte :

« Dans un mélange de jalousie et d’admiration, j’entendis pour la première fois les vers de Volker Braun. Ils collaient parfaitement avec cette nouvelle ère que nous appelions sans doute tous de nos vœux, car la libéralisation survenue en Union soviétique devait être une renaissance, une résurrection du communisme. […] En lisant les poèmes de Volker Braun, Hermlin prouvait que nous avions désormais nous aussi en RDA un Vladimir Maïakovski démocratique allemand ». (Autobiographie citée. p. 76)

Hermlin lit trois textes de Biermann, puis plein d’autres dont un sonnet de Rainer Kirsch : Meinen Freunden, den alten Genossen (A mes amis, les vieux camarades). Il s’adresse aux vieux camarades qui se plaignent de l’impatience de la jeunesse considérant qu’elle vit dans des lits tout faits, dans des maisons qu’ils ont bâties pour eux. Ils n’auraient donc plus qu’à vivre des jours heureux.

Dans la seconde partie de la soirée, un certain nombre d’auteurs interviennent directement eux-mêmes. Après avoir entendu Rainer Kirsch, Biermann sort un texte de la poche de sa veste. Il s’adresse lui aussi « aux vieux camarades ». Il lit : An die alten Genossen / Aux vieux camarades :

Pour Biermann cette soirée sera sa première et pas loin de devenir la dernière de ses apparitions publiques en RDA.
Ensuite, la discussion s’enflamme autour des pages culturelles du quotidien Neues Deutschland, organe central du SED. Hermlin s’était plaint que, depuis dix ans, on n’y lisait plus aucun de ses poèmes. Et, qu’en lieu et place, on trouve des textes de propagande. Et Biermann renchérit. Ils sont soutenus par le sculpteur Fritz Cremer et par le maître du photomontage, John Heartfield. Du haut de la salle tombe un: « C’est un cercle Petöfi qui se crée ici ». Référence est faite aux forums créés lors de la révolte hongroise de 1956. Dans le même ordre d’idée, le responsable des pages culturelles de Neues Deutschland accuse le débat d’être « manipulé » visant à créer une « plateforme » contre son journal. Comme mu par un ressort, Stephan Hermlin se lève et, pointant le doigt vers le haut de la salle, il dit : «  je vous mets en garde. Ce n’est pas un débat manipulé qui a lieu ici ! je vous mets en garde ! Je n’accepterai pas une seconde fois un tel argument. Ce qui se déroule ici est une prise de parole tout à fait objective, tranquille, vivante et de prise de parti ».
L’heure des poètes avait sonné. Certes, on y avait cassé un peu de bois dans la bonne humeur . Mais, au lieu de reconnaître cela comme une bonne nouvelle, celle d’avoir une nouvelle génération de poètes,  les dinosaures du Politburo sortiront avec vulgarité leurs gros sabots crottés de bêtise. L’idéologue en chef, Kurt Hager, déclarera au congrès du SED de mars 1963 :

« La soirée poétique de l’Académie, qui s’est tenue à l’initiative et sous la responsabilité du camarade Stephan Hermlin a servi de prétexte à des remarques insultantes envers l’organe central du parti et à la diffusion de poèmes imprégnés de pessimisme, d’ergotages ignorants et d’hostilités envers le Parti »

Il a aussi reproché à cette soirée une « exagération du problème des générations ». Or, il était devenu bien réel. Maxim Leo exprime cela très bien, me semble-t-il, lorsqu’il écrit :

« Nouvelle foi contre ancienne souffrance : tel était le pacte fondateur de la RDA.
Ainsi s’explique aussi la fidélité enthousiaste avec laquelle Gerhard et Werner, [les deux grands-pères du narrateur] sont restés liés à ce pays jusqu’à sa triste fin. Ils n’ont jamais pu voir le grand mensonge qu’était ce grand rêve – parce que leurs propres mensonges existentiels auraient été révélés
Et leurs enfants ? Projetés dans l’univers onirique de leurs pères, ils ont dû partager leurs rêves, qu’ils l’aient voulu ou non. Ils ne connaissaient pas le pacte originel. Et comme ils n’avaient rien à surmonter ni à dissimuler, la foi leur pesait lourd. Ils voyaient la pauvreté, les mensonges, la mesquinerie, la méfiance. Ils entendaient les phrases creuses des pères qui chantaient les louanges du futur. Une grande partie de l’euphorie et de l’énergie s’est déjà dissipée à ce moment là. »

(Maxim Leo : Histoire d’un Allemand de l’Est. Trad. Olivier Mannoni. Acte Sud. 2010. p.201)

Par ailleurs, le primat du collectif sur l’individu nécessitait une révision. Il était devenu temps de pouvoir dire je. L’initiateur de la soirée poétique, Stephan Hermlin, sera contraint à l’autocritique, d’abandonner sa fonction de secrétaire de la section poésie et culture de la langue au sein de l’Académie ainsi que celle de vice-président de l’Union des écrivains.
Quelques textes de Biermann paraîtront tout de même dans des anthologies. Il fera aussi quelques apparitions, à l’Est, notamment dans le cadre d’un concert de jazz où il interprétera quelques chansons au contenu sévèrement contrôlé. Il sera même autorisé à se rendre en Allemagne fédérale pour participer à des spectacles dans le cadre des marches pascales pour la paix. Il y avait déjà, du côté du pouvoir, le secret espoir qu’il y resterait ou du moins y commettrait un faux-pas permettant de lui interdire le retour. À partir de la fin de l’année 1965, ce sera le black-out total, ce qui n’empêchera pas ses textes et chansons enregistrées de circuler sous le manteau. En septembre 1965, paraît, à l’Ouest, chez Klaus Wagenbach sous le titre Die Drahtharfe (La harpe des barbelés), un premier recueil de poèmes, ballades et chansons, suivi, en 1968, de Mit Marx-und Engelszungen (Avec les langues de Marx et Engels) et, en 1970, Der Dra-Dra. Ainsi que des disques notamment, en 1968, Chausseestraße 131, enregistré dans son appartement. Le bureau politique du SED y voit la preuve que Biermann s’est jeté dans les bras de « l’ennemi de classe ». L’étau se resserre. Il ira jusqu’à la suppression de la diffusion d’un concert de Joan Baez qui avait dédié sa chanson Freedom, freedom à Wolf Biermann. L’assaut final aura lieu en décembre 1965 au 11ème plenum du Comité central du SED.

«  La transformation par l’État de Biermann en non-être public s’officialise le 23 février 1966 lorsque le secrétariat du SED discute de l’écrasement politique et idéologique des opinions de Havemann, Heym, Biermann et Bieler et de leur isolement politique et prononce un interdit de publication et de représentation publique. »

(Marcus Heumann : Der öffentliche Biermann 1962 bis 1965. Catalogue de l’exposition Wolf Biermann. Deutsches Historisches Museum. 2023-24. Ch. Links Verlag. p. 59)

Un mot sur les personnes associées ici dans une même réprobation :

Robert Havemann,(1910-1982), communiste et résistant, était depuis 1950 directeur de l’Institut physico-chimique de l’Université Humbold à Berlin-Est après un interdit professionnel à l’Ouest en raison de son engagement contre la bombe thermonucléaire (Bombe H). Il était également titulaire de la chaire de physico-chimie. En 1951, il adhère au SED et déclare à cette occasion être membre du KPD (Parti communiste d’Allemagne) depuis 1932. Il sera député et membre du mouvement de la paix est-allemand. A ce titre, il se rendra en 1961 à Lambaréné pour y rencontrer le prix Nobel de la paix, Albert Schweitzer. Il salue la construction du Mur dans l’illusion que les bouches allaient pouvoir s’ouvrir, vire sa cuti stalinienne et engage une lutte contre le dogmatisme et la liberté de pensée. Seule la discussion ouverte fait progresser les sciences, affirme-t-il. En 1963-64, il prononce une série de conférences sur le thème : problèmes philosophiques de certains aspects des sciences naturelles. Elles seront reproduites et circuleront dans le pays. Elles seront également publiées en Allemagne de l’Ouest sous le titre Dialectique sans dogme ? Il accorde aussi quelques entretiens à la presse ouest-allemande, ce qui est un crime de lèse-dictature du prolétariat. En mars 1963, il est exclu du SED et frappé d’interdit professionnel comme « traître à la cause du pouvoir ouvrier et paysan ». Il est dès lors assigné à résidence jusqu’à la fin de sa vie. Il avait exposé que :

« Freiheit ist nur erstrebenswert, ist nur moralisch, die nicht die Freiheit einzelner ist, sondern die Freiheit aller […]. Freiheit ist nicht in dem Sinne Einsicht in die Notwendigkeit, daß man jeweils nur eine einzige notwendige Sache tun kann. Sondern wahre Freiheit haben wir erst, wenn es für unser Tun und Lassen eine breite Skala von Möglichkeiten gibt. Je mehr man nicht tun darf, um so weniger Freiheit. »

« Seule était digne d’effort, et morale, la liberté qui n’est pas seulement celle de quelques-uns mais celle de tous […]. En ce sens la liberté n’est pas compréhension de la nécessité qui ne permettrait de faire qu’une seule chose. Nous n’aurons de liberté véritable que si elle offre un large éventail de possibilités pour faire ou ne pas faire. Plus nous n »avons pas le droit de faire, moins nous avons de liberté » (Source)

L’écrivain allemand Stefan Heym (1913-2001). Il avait obtenu la nationalité américaine en 1943 et accompagné, en Europe, les troupes US dans une « compagnie mobile de radiodiffusion ». A la fin de la guerre, il participe comme journaliste à l’entreprise de rééducation des Allemands. Il s’installe en RDA en 1953. L’ire du SED portera sur son roman très documenté Le jour X , plus tard intitulé 5 jours en juin, sur le soulèvement ouvrier de juin 1953. Il se verra quelque temps interdit de publication. Il fait partie de ceux – dont Werner Bräunig et Heiner Müller – qui seront vivement attaqués par Erich Honecker au 11ème plenum du SED, en décembre 1965. Voir ici.

E. Honecker dira à propos de Biermann :

«  Les soi-disant poèmes de Biermann caractérisent son comportement petit-bourgeois et anarchiste, son arrogance, son scepticisme et cynisme. Biemann trahit aujourd’hui avec ses chansons et poèmes les positions socialistes fondamentales. Ce faisant, il bénéficie du soutien et de la promotion de quelques écrivains, artistes et autres intellectuels . Il est temps de contrer la diffusion de thèses étrangères et nuisibles et de sous-produits non artistiques qui montrent en même temps des traits fortement pornographiques » (Catalogue cité de l’exposition Wolf Biermann. p. 56)

Chansons et poèmes que bien entendu personne n’était censé connaître.

Manfred Bieler (1934-2002) est un écrivain, auteur notamment du roman et du scénario du film Das Kaninchen bin ich (Le lapin c’est moi, ou C’est moi le lapin ) produit par les studios de la DEFA, mis en scène par Kurt Maetzig. Il sera et restera interdit jusqu’à la fin de la RDA pour son contenu critique envers le système judiciaire est-allemand. Il dénonce le comportement carriériste d’un juge. On trouvera ici une description du film.

Biermann lui-même évoquera ce plénum ainsi :

« Outre le cinéaste, Robert Havemann, Stefan Heym et Wolf Biermann eurent droit aux honneurs princiers d’Erich Honecker dans un discours féodal qui fut publié. Pour ce qui me concernait, c’est à-dire mes poèmes et mes chansons, le dauphin d’Ulbricht ne diagnostiquait pas seulement des maladies relevant de l’hostilité à l’État et au Parti, mais aussi cette syphilis esthétique à laquelle on donnait le nom de pornographie. La machine de la propagande tournait à plein régime. Sur des pages entières de Neues Deutschland et dans tous les journaux d’arrondissement de Schwerin à Leipzig et à Dresde, c’étaient les mêmes tirades haineuses. Et en garniture, préparée en petites bouchées vénéneuses, l’âme du peuple en ébullition, c’est-à-dire des citations de militants indignés au sein des entreprises du peuple et des coopératives de production agricole. Les témoignages de loyauté servile des artistes fidèles à l’État et des collègues écrivains dévoués au Parti. […] Ce qui se produisait à présent n’avait plus rien à voir avec les petites interdictions occasionnelles précédentes. Mais la condamnation totale avait aussi quelque chose de libérateur car, lorsqu’on est pris dans ce type de catastrophe existentielle, on ne peut pas rester tel qu’on était. Ou bien l’on est assez opportuniste pour courber l’échine, ou bien on se radicalise au point de devenir plus féroce qu’on ne l’est réellement. Cela aussi m’apparut alors avec la clarté d’une image d’Épinal ».

(Wolf Biermann : Ma vie de l’autre côté du Mur. Autobiographie. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. Calmann Levy. 2019. p. 121)

Accentuer la critique tout en ne cèdant pas à la paranoïa. Ce sera la Ballade de la Stasi (1967), une ballade satirique qui décrit son rapport à la surveillance de la police secrète.

On pourrait penser que dans une telle situation, il faudrait se durcir, se blinder. Mais tel ne semble pas être le point de vue du poète si l’on en croit cette chanson intitulée Ermutigung, encouragement, écrite en 1967. Ce texte, dédié à Peter Huchel, a été publié pour la première fois en 1968 dans le recueil paru aux éditions Klaus Wagenbach intitulé Mit Marx- und Engelszungen. (avec les langues de Marx et Engels). Peter Huchel était un poète de RDA. Il fut directeur de la radio de Berlin en 1945, puis rédacteur en chef de la revue littéraire Sinn und Form en 1948. Il sera contraint à en démissionner, en 1962. Une première tentative de le démettre avait échoué grâce à l’intervention de Bertolt Brecht. Il est assigné à résidence. On a fait courir le bruit qu’il ne voulait voir personne. En 1966, Biermann, qui avait cru cela, finit par lui rendre visite et, écrit-t-il, « alors que j’avais tant besoin d’encouragement, je retournai l’arme contre ceux qui la tenaient. La main légère, je lui écrivis une nouvelle chanson comme si elle avait toujours été là ».(oc.p.132)

Ermutigung (Pour Peter Huchel)

Encouragement (Pour Peter Huchel)

« Dis, ne te laisse pas endurcir par ces temps si durs. Ceux qui sont trop durs se cassent, ceux qui sont trop pointus piquent. Et se brisent juste après. Et se brisent juste après.
Dis, ne deviens pas amer par ces temps d’amertume. Les dominants tremblent — une fois que tu es derrière les barreaux — Mais pas face à ta souffrance. Mais pas face à ta souffrance.
Dis, ne te laisse pas effrayer par ces temps d’effroi. C’est bien ce qu’ils recherchent, que nous baissions les armes avant même la grande bataille. Avant même la grande bataille.
Dis, ne te laisse pas user, fais usage de ton temps. Tu ne peux pas disparaître, tu as besoin de nous. Et nous de ta sérénité. Et nous de ta sérénité.
Nous n’allons pas nous taire en ces temps de mutisme. La verdure sort des rameaux, Montrons-le donc a tous pour qu’ils soient au courant. Pour qu’ils soient au courant ».

Ce genre de texte est un exemple pour Fritz J. Raddatz du travail poétique de Biermann allant au-delà d’une littérature de protestation. Il réussit le mieux, écrit-il, quand « il retient la protestation à grands cris et la ramène en mode mineur, en complainte, donc ». Encouragement est pour lui remarquable en ce qu’elle a « la tendresse d’un poème d’amour et qu’elle ne fanfaronne pas d’un poing hurlant l’amère expérience mais l’exprime doucement, de manière caressante presque avec sagesse ». (Fritz J. Raddatz : Traditionen und tendenzen. Materialien zur Litteratur der DDR. Suhrkamp 1972. p. 193)

Parlons musique

La musique, chez Biermann, est  pour beaucoup, mais pas seulement, dans un rapport entre voix et guitare. Dans la chanson de Hölderlin, par exemple, il fait appel à l’harmonium ou, ailleurs, il utilise aussi les techniques disponibles en studio. Il ne s’agit pas de transformer le texte en musique mais de travailler sur leur combinaison. « La musique attire l’attention sur les textes tout en déployant leur potentiel rythmique et expressif », écrit Sabine Sanio. J’ai déjà évoqué l’importance des chansons de B. Brecht et Hans Eisler.

« La rencontre avec Hanns Eisler, en 1960, a été décisive. En effet, Eisler critique les premières chansons de Biermann et l’encourage à dissocier la musique et le texte, à introduire le conflit qui est l’objet du texte à l’intérieur même de la forme musicale. Il lui enseigne «que la musique ne doit pas être seulement un moyen de transport» pour les paroles, un « carrosse dans lequel on véhicule un texte ». Elle est elle même un moyen d’expression, et non une illustration redondante ou enjôleuse, et doit traduire, par son opposition au texte, la tension qui motive le chanteur. »

(Christian Klein : Guerre et paix dans les chansons de Wolf Biermann de 1960 à 1972. En ligne)

Toujours dans le catalogue de l’exposition Biermann, la musicologue Sabine Sanio conclut :

« Biermann évite le beau son et élargit dans ses chansons le spectre des sonorités avec des bruits, des balbutiements, des soupirs, des piaillements joyeux, des rires et des cris. Qu’elle soit chant de protestation ou d’amour, sa musique rit, pousse des cris de joie, elle secoue, dérange, renonce à l’harmonie, au groove. La guitare devient caisse de résonance et instrument de percussion sur lequel Biermann frappe tantôt légèrement tantôt fortement. La voix aussi est instrumentale ».(Cat.cité p.95-107)

« Et quand nous fûmes à la rive ».

L’une de mes chansons préférées est la suivante, de 1976 :

L’immobilisation du canot et de ses occupants contraste avec le mouvement des poissons et de l’avion. Leur reflet dans l’eau donne l’impression que les premiers volent et que le second flotte. Partir, rester ? Partir implique la perte de celles et ceux que l’on laisse derrière soi. Pour nous se poserait, en outre, la question : partir, oui, mais pour aller où ? Selon l’indication de l’auteur, la chanson est inspirée par un sonnet de Shakespeare, le sonnet 66. Le voici dans la traduction de François-Victor Hugo :

«Lassé de tout, j’invoque le repos de la mort : lassé de voir le mérite né mendiant, et la pénurie besoigneuse affublée en drôlerie, et la foi la plus pure douloureusement violée,
Et l’honneur d’or honteusement déplacé, et la vertu vierge brutalement prostituée, et le juste mérite à tort disgracié, et la force paralysée par un pouvoir boiteux,
Et l’art bâillonné par l’autorité, et la folie, vêtue en docteur, contrôlant le talent, et la simple loyauté traitée de simplicité, et le Bien captif serviteur du capitaine Mal…
Lassé de tout cela, je voudrais m’y soustraire, si pour mourir je ne devais laisser seul mon amour. »

Pour l’écouter. Extrait de Wolf Biermann Re:Imagined – Lieder Für Jetzt! Un CD récent (2024) avec de jeunes interprètes à côté de l’auteur-compositeur :

Je ne retiens ici que les chansons de 1976 et d’avant cette année-là, où il créera encore La ballade de l’icare prussien, que j’aime bien aussi. Elle avait été inspirée par une promenade en compagnie du poète américain, Allen Ginsberg, sur le pont de la Friedrichstrasse où, au milieu de la rambarde en fonte, se trouve un aigle prussien de même alliage. Il se fait alors photographier devant, de telle sorte que les lourdes ailes semblent sortir de ses épaules. Ce texte, dira plus tard Biermann, allait devenir une prophétie autoréalisatrice.

Le concert de Cologne, 13 novembre 1976

Wolf Biermann pendant le concert de Cologne.(Source)

En 1976, Biermann fut invité par le puissant syndicat IG Metall à effectuer une tournée en Allemagne de l’Ouest dans le cadre du mois de la jeunesse. Plus précisément, c’est de cette dernière que venait l’initiative. Biermann sceptique fait une demande de visa et l’obtient assez facilement. Il ne savait pas encore que la direction du SED avait décidé que quoi qu’il arrive, quoi qu’il y chantât quand bien même ce ne serait que Frère Jacques, il n’avait droit qu’à un aller sans retour. Mais la question n’était pas absente de son esprit. L’existence de l’eurocommunisme lui avait donné l’illusion que quelque chose était en train de bouger, que les pays de l’est pouvaient être réformables.Ou encore, qu’à la suite de la conférences des partis communistes d’Europe, siégeait au bureau politique du SED un potentiel Alexander Dubček, initiateur, avec d’autres, du Printemps de Prague.

Le premier concert eut lieu à Cologne. Après onze années d’absence de scène, ne se produisant que dans son appartement de la Chausseestrasse pour les amis, le voilà propulsé devant 7000 personnes à la Sporthalle de Cologne. A la fois salle de sport, elle contenait un vélodrome et une patinoire et salle de spectacle, les Rollings Stones et bien d’autres s’y sont produits.
Arrivé dans la salle, ce 13 novembre 1976, date anniversaire de son père exécuté à Auschwitz en 1943, Biermann se rend compte que le passage de l’appartement à la grand salle se fait aisément grâce à la technique :

«  je réglai la balance en un clin d’œil sur la gigantesque scène du vieux vélodrome de Cologne.[…] La sonorisation était ultra moderne, je m’entendais aussi bien que si je me trouvais face à moi-même. Ce miracle technique était le produit d’une machine électrique qui retardait les signaux sonores. Je pouvais chanter aussi normalement dans le hall que dans mon salon.[…] J’avais la frite comme on dit aujourd’hui avec désinvolture. Les textes étaient bien installés dans ma tête, mes doigts se déplaçaient sur la guitare comme des somnambules. » (Autobiographie p. 227 et 228)

Le concert combinant poèmes et chansons durera 4 heures 30, ce qui montrait, ajoutera-t-il, qu’il lui manquait l’expérience de son économie. Il était placé sous la devise : Je préférerais être parti / Et je préfère rester ici. Tout au long de la soirée, il précisera qu’ici, la RDA, est là où il se trouve sur scène et que le public pour lequel il chante est en Allemagne fédérale. Il y déploie, en outre, ses talents scéniques, maniant l’ironie, les mimiques, une gestuelle, des rires qui donnent à tout cela un côté bon enfant espiègle. Concédant à un dialogue avec le public, il se livrera à un numéro d’équilibriste entre critique sévère, d’un côté, et, de l’autre, la conviction que la RDA était une expérimentation qui ne demandait qu’à être poursuivie. La première chanson du récital donne pour ainsi dire le ton. Son titre : So soll es sein, so wird es sein / il doit en être ainsi et il en sera ainsi.

« Comme ci ou comme ça, la terre sera rouge : soit rouge vie soit rouge mort […] La RFA a besoin d’un PC [parti communiste] fort comme je le vois grandir et mûrir sous le soleil de l’Italie ».

A l’ouest l’eurocommunisme donc. Et à l’est ? La chanson s’interrompt pour évoquer le texte de Rosa Luxembourg sur La Révolution russe dans le tome IV des œuvres complètes paru en RDA dont il cite l’extrait suivant :

« Sans élections générales, sans une liberté de presse et de réunion illimitée, sans une lutte d’opinion libre, la vie s’étiole dans toutes les institutions publiques, végète, et la bureaucratie demeure le seul élément actif. La vie publique s’endort progressivement ; quelques douzaines de chefs de partis, animés d’une énergie inépuisable et d’un idéalisme sans bornes, dirigent et gouvernent ; le pouvoir réel se trouve aux mains d’une douzaine d’entre eux doués d’une intelligence éminente ; et l’élite ouvrière est invitée de temps en temps à assister à des réunions pour applaudir aux discours des dirigeants et voter à l’unanimité les résolutions proposées; au fond, donc, un gouvernement de coterie, une dictature, certes pas la dictature du prolétariat, mais la dictature d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature dans le sens bourgeois, dans le sens d’une hégémonie jacobine ».

Biermann reprend la chanson : La RDA a enfin besoin / De la démocratie rouge de Rosa ! Ëtes -vous d’accord ? Alors chantez / il doit en être ainsi et il en sera ainsi. Un autre couplet dit également que la révolution elle-même se révolutionne, en commençant par se jeter la première pierre.
Le récital se termine par la ballade du cameraman chilien. Il n’est pas nommé mais il s’agit de Leonardo Henrichsen, le photojournaliste qui avait filmé son propre meurtre, abattu par l’armée, pendant le coup d’état de Pinochet contre le gouvernement d’Unité populaire de Salvador Allende au Chili. Et notre lutte continue là où le film s’arrête

La ballade finale sera celle de l’Icare prussien évoquée plus haut et qui était à ce moment-là une toute nouvelle composition. On l’écoute :

Il s’était volontairement abstenu d’interpréter les chansons les plus virulantes contre les dirigeants de la RDA.

En route vers Bochum, lieu du deuxième concert de la petite tournée, il apprend, dans la voiture, à la radio, qu’il ne pourra pas retourner dans son pays, sa déchéance de citoyenneté a été prononcée, le 16 novembre. Il annule aussitôt la deuxième soirée.
Le concert de Cologne avait été retransmis en live à la radio par le Westdeutscher Rundfunk (WDR) puis, 3 jours plus tard, le 19, intégralement par la première chaîne de télévision allemande de 22h 30 à 2h30 du matin. 22h30 ! Elle devait initialement débuter à 20h15. L’horaire a été décalé notamment sur pression des partis chrétiens-démocrates (CDU-CSU). On n’allait tout de même pas passer le récital d’un communiste à une heure de grande écoute !
Je l’ai regardé chez Pelle, le correspondant du journal du parti communiste danois et sa femme Mercedes, membre du PC espagnol. En me rendant chez eux à pied, j’ai pu observer les volets clos derrière lesquels tout le monde regardait la télévision ouest-allemande. Nous nous sommes régalés.

L’histoire du chansonnier, tu ne la connaissais pas comme tu viens de la raconter. J’en avais cependant déjà entendu parler et eu quelque aperçu de son talent à travers les livres et disques publiés en Allemagne fédérale.

Le 17, un certain nombre d’écrivains se réunissent autour de Stephan Hermlin, au domicile de ce dernier pour rédiger un texte de contestation qu’ils transmettent à Erich Honecker (dont Hermlin était un ami personnel) et à Neues Deutschland avec prière de le publier. Ils se garderont bien de le faire. La tactique primitive consistait à pousser les contestataires à s’exprimer dans les medias occidentaux. Cela leur permettait de faire constater qu’ils s’expriment « chez l’ennemi ». A partir de là commence pour moi, l’« affaire » proprement dite. Le terme est assez impopre dans la mesure où elle n’en deviendra une qu’après la publication de cette protestation. Elle marque une césure dans l’histoire de la RDA

Je vous en parlerai dans le prochain article : Une protestation de césure dans le « cas » Biermann

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Moi, correspondant de l’Humanité en RDA (1976-1982)
2. Ouh là là, la dictature du prolétariat

Je suis donc arrivé en RDA, comme envoyé spécial permanent de L’Humanité, en début d’après midi du 24 février 1976, à bord d’un Tupolev 134 de la compagnie polonaise LOT qui desservait Paris/Berlin-Est/Varsovie. Accueilli, cette fois-ci, par un représentant du secteur presse du Ministère des affaires étrangères est-allemand. Cela signifiait que j’aurais à faire donc, même si les différences ne sont pas significatives, avec un représentant de l’État est-allemand et non avec le SED, parti socialiste unifié d’Allemagne, en fait le parti communiste, l’unifié était une fiction, ou avec le quotidien Neues Deutschand, organe central du parti qui versait mon salaire.

Mon bureau Karl Marx Allee sans doute dans les années 1979-80. Photographié par mon ami Armin Herrmann, photographe indépendant en RDA.

D’emblée, la conversation avait porté sur le Congrès du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS) qui s’était ouvert le jour même à Moscou. Me signalant que « Berlinguer y était », mon interlocuteur me demanda qui représentait le PCF : « Plissonnier n’est-ce pas ? ». Comme s’il ne le savait pas. Le sous-entendu était clair : alors qu’Enrico Berlinguer, secrétaire général du Parti communiste italien s’était rendu à Moscou, Georges Marchais, secrétaire général du Parti communiste français (PCF) était, lui, resté à Paris. Et où est le problème ? Il y avait là une rupture avec une très vieille tradition qui voulait que les délégations aux congrès du PCUS soient menées à leur plus haut niveau. Les relations PCF-PCUS s’étaient passablement dégradées. Le motif de la brouille peut se résumer en une expression : dictature du prolétariat. Son abandon avait été annoncé à la télévision par Georges Marchais avant d’être entériné par le 22ème congrès du PCF, qui s ‘était tenu du 4 au 8 février 1976 (j’y avais assisté), mais sans réelle discussion de fond appauvrissant du coup la portée qu’il pouvait avoir. Mais l’enjeu allait au-delà d’une simple expression. Et cela indépendamment même de la déformation de la notion de prolétariat, définie par Marx et Engels, dans le Manifeste du Parti communiste, comme désignant les ouvriers dont le savoir-faire a été transféré aux machines.
Le renoncement à ces trois mots était la conséquence logique de choix stratégiques qui s’étaient approfondis au fil des ans. Ils n’avaient plus aucun sens, en France, dans une démarche de voie démocratique d’accès au socialisme, lui même devant rester démocratique et prendre les « couleurs de la France », c’est à dire se dégager de tout modèle préétabli. Côté est-allemand, les gardiens de l’orthodoxie voyaient dans ce délaissement un tournant révisionniste.

Extrait du compte-rendu du 22ème coneès du PCF dans les archives du SED

Dans le compte-rendu de ce congrès, que tu as trouvé dans les archives du SED, en 2023, tu relèves que l’une de ses caractéristiques serait du point de vue est-allemand :

« l’abandon révisionniste de l’enseignement marxiste-léniniste de la dictature du prolétariat, du caractère de classe de la démocratie et de la liberté ainsi que des insultes ouvertes [offene Ausfälle] contre l’Union soviétique en contradiction avec l’internationalisme prolétarien. En ce sens, il s’agit d’un tournant dans la politique du parti ».

Tu introduis à dessein ce qualificatif de révisionniste car cela fait partie de ce qu’il faut entendre par dictature du prolétariat dans la mesure où l’expression inclut le pouvoir normatif de ce qui appartient au dogme et de ce qui en dévie. Le tout de manière parfaitement arbitraire. On est toujours le révisionniste de quelqu’un. Le révisionnisme désignait, en RDA, un courant « opportuniste » opposé au marxisme-léniniste et visant à le réformer en y introduisant de l’« idéologie bourgeoise ». En clair, cela veut dire que toute velléité de faire avancer la théorie initiée par le seul à ne pas vouloir être « marxiste », à savoir Marx lui-même, était susceptible d’être taxée, par une instance opaque, de « révisionniste ».

La définition du pouvoir révolutionnaire, par Lénine, avait été critiquée dès le début, avec une remarquable lucidité, par Rosa Luxemburg. Elle écrivait, dès septembre 1918, dans son célèbre texte sur la Révolution russe, que le pouvoir bolchevique est

« une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois » .

Au moins depuis la révélation des crimes de Staline, cette notion aurait dû être révisée. Elle ne l’avait pas été.
Dictature du prolétariat ne signifiait d’ailleurs pas dictature d’une classe sur les autres, lesquelles d’ailleurs, en RDA, mais celle du parti. Et qui plus est d’un parti-état. Dans sa traduction juridique, cela figure comme tel dans l’article 1 de la Constitution est-allemande, de 1974. Il précise que la RDA est

« un état socialiste des ouvriers et paysans. Elle est l’organisation politique des travailleurs des villes et des campagnes sous la direction de la classe ouvrière et de son parti marxiste-léniniste ».

En admettant même que des « restrictions à la liberté pour les oppresseurs, les exploiteurs, les capitalistes », avaient été nécessaires comme le disait Lénine, ni Wolf Biermann, ni Robert Havemann, ni Rudolf Bahro, figures contestataires dont j’aurais à reparler, n’étaient des oppresseurs ou des exploiteurs. Et la liberté de création et d’expression ne relevait pas de ce champ mais uniquement de l’arbitraire d’un groupe qui avait la prétention de parler au nom de tous, d’imposer une culture et une morale, dites « socialistes ». J’y reviens un peu plus loin.
Je veux, dans un premier temps, juste décrire les tensions dans lesquelles j’allais devoir travailler sans y être préparé. Elles étaient là, ces tensions, sans, toutefois, me traverser. Tu n’en avais pas réellement conscience. Moi, le fait de ne pas être d’accord ne me posait pas de problème. J’avais l’habitude de la discussion. Franche de préférence. Mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionnait dans les partis communistes et entre eux. L’ouverture du PCF, sa prise de distance avec les pays de l’est allait dans un premier temps me permettre de travailler sereinement et le cas échéant de manière critique. Trois ans plus tard, en 1979, ce sera le grand écart du « bilan globalement positif » des pays socialistes. Or, pour moi, à mesure que je connaîtrais mieux la RDA, il me sera de plus en plus difficile d’en rendre la réalité globalement positive. Comment d’ailleurs faire un bilan sans faire le moindre effort d’un état des lieux réels ?
Je définirais ce que je suis en train d’écrire comme une conversation entre celui que je crois être aujourd’hui (où le web existe) et celui que je croyais être alors, où il n’y avait pas d’Internet, tout au plus un téléphone qui n’était pas ce qui fonctionnait le mieux en RDA, indépendamment du fait qu’il était sur écoute. Du coup, on échangeait encore des lettres. J’en ai fort heureusement gardées quelques unes comme aide-mémoire bienvenus.es
Le logement qui devait m’être attribué n’était pas prêt. J’ai été installé quelques jours au Gästehaus des Ministerrats der DDR, Johannishof, dans la Johannisstrasse à l’angle de la Friedrichstrasse. L’hôtel pour les hôtes du gouvernement.
La conversation accréditive terminée, je suis allé me promener dans Berlin-Est, surpris d’y voir tant de monde assis sur l’Alexander Platz par une journée frisquette. Poussant plus loin, dans un quartier gris, je croise un homme complètement ivre à cinq heures de l’après-midi. Ici aussi, me suis-je dit. Ce qui frappait entre l’est et l’ouest, c’était la différence de couleurs mais les couleurs étaient celles de la publicité colonisant l’espace public, omniprésente à l’ouest et absente à l’est. Je ne connaissais alors aucun autre pays socialiste et je n’étais pas en mesure de faire d’autres comparaisons. Michel Strulovici, qui sera correspondant de l’Humanité au Vietnam, se souvient, qu’arrivant de Moscou en 1971, Berlin-Est lui paraissait « une ville prospère en regard de Moscou » :

« Les immeubles collectif y avaient meilleure allure et les rues étaient propres ».

(Michel Strulovici : Evanouissements/ Chroniques des continents engloutis. Éditions du croquant. p.250).

Sans compter qu’on y vendait des saucisses. Celle que moi j’ai toujours préféré était la Bockwurst, ce gros cervelas fumé craquant qu’on mange avec une salade de pommes de terre.

Ce qui a fait sourire à Berlin, c’était ma façon de parler allemand. Je l’avais appris à l’école, au lycée en première langue, puis à l’Université et mon allemand avait une tonalité littéraire, il avait été puisé dans les textes de la littérature. On pratiquait peu l’oralité à l’époque. J’apprendrai assez vite à parler le berlinois et, plus généralement, la langue du quotidien au point que cela a fait disparaître mon alsacien que jusque là je parlais couramment. Comment expliquer cela ? Un jour, rentrant de Berlin, j’ai croisé, à Mulhouse, un vieil ami de mes parents avec lequel j’avais travaillé. J’avais été, en quelque sorte, pendant un temps, son bras droit qu’il avait perdu à la guerre. Nous échangions le plus souvent en alsacien. Puis vint ce moment où je me suis surpris à lui répondre en allemand. L’alsacien, devenu plus lent que l’allemand, ne venait pas.
J’étais candide tant pour ce qui concerne la RDA, le système des pays socialistes, que sur ce qu’« organe central » voulait dire pour un journal, et sur les tensions internes aux partis communistes et entre eux. Je découvrirai cela au fur et à mesure. Et sur ce plan, j’allais être servi par cette année 1976 où se tiendront à Berlin, du 18 au 22 mai, le IXème Congrès du SED et, les 29 et 30 juin, la Conférence des parti communistes et ouvriers d’Europe, la dernière d’un genre obsolète. Le temps était venu d’abandonner aussi l’ « internationalisme prolétarien » d’ailleurs rebaptisé « internationalisme socialiste » ce qui signifiait en clair : alignement sur les intérêts de Moscou.
J’étais loin de m’imaginer que l’année qui s’ouvrait avec mon arrivée dans la « capitale de la RDA » allait peut-être devenir une année fatale pour ce pays. Elle se terminera par la très peu glorieuse « affaire Biermann ». Treize année plus tard, la RDA cessera d’exister.
Restait à découvrir cette partie de l’Allemagne  « ressuscitée des ruines », Auferstanden aus Ruinen, comme le disait l’hymne national est-allemand, hymne dont on avait cessé de chanter les paroles à partir de 1972 en raison de leur référence à la « patrie allemande unie » (Deutschland, einig Vaterland). La RDA ne peut se comprendre sans cette triple relation avec le passé nazi d’une part, l’Union soviétique dont elle sera pour cette raison peu ou prou une satrapie et sa sœur amie/ ennemie, l’Allemagne fédérale, d’autre part. Dans le contexte d’une guerre froide et avec cet étrange communisme consistant à poser les jalons d’une alternative tout en empêchant que celle-ci ne se développe. Comme l’écrira Werner Mittenzwei (Die Intellektuellen / Litteratur und Politik in Ostdeutschland 1945-2000. Editions Faber&Faber Leipzig), la devise des dirigeants est-allemands peut se résumer ainsi : « tout pour le peuple, rien par le peuple ». Ce peuple que Bertolt Brecht leur conseillera ironiquement de dissoudre pour en élire un autre après les grèves et émeutes ouvrières du 17 juin 1953. Le Mur, a été construit en 1961 pour empêcher l’évasion des forces vives du pays. Contrairement aux espérances que son existence allait permettre une libéralisation, il a fossilisé les relations sociales gangrenées par ailleurs par la paranoïa sécuritaire. Les Allemands de l’Est se sont alors réfugiés dans leurs cocons.

Étant journaliste et citoyen français, je pouvais sans difficulté circuler entre Berlin-Est et Berlin-Ouest sous statut, je le rappelle, quadripartite, entre zone soviétique à l’est et zones américaine, britannique et française à l’ouest. J’y allais bien sûr mais pas pour y faire mes courses alimentaires ou autres. Je fréquentais notamment souvent la librairie Heinrich Heine sise sous une voûte du Bahnhof Zoo. Elle était tout le contraire d’un kiosque de gare. Hans Brockmann avait fait de cette première librairie ouverte à Berlin en 1945 une véritable institution. Il était le seul à dominer de son savoir ce capharnaüm. L’est et l’ouest s’y rencontraient par livres interposés. Comme les amis savaient que je pouvait faire passer la frontière aux livres sans difficulté, je prenais les commandes. Pour moi, j’y puiserai surtout les œuvres de Heiner Müller non publiées dans son pays. D’autres ausi bien sûr.

Je disposais en plus d’une « Grenzempfehlung », une recommandation de passage de frontière du Ministère des affaires étrangères me permettant de passer d’est en ouest et inversement sans contrôle de douanes, juste un contrôle d’identité.

Recommandation de passage de frontière. Deux points de passage y sont indiqués : La gare de Friedrichstrasse et Zimmerstrasse. Le dernier est plus connu sous le nom de Chekpoint Charlie

Au tout début, je n’avais pas encore de voiture. Mais même après son acquisition, une Renault 5, avec une plaque d’immatriculation bleue, semi-diplomatique, je passais souvent d’est en ouest et retour avec le métro aérien, S-Bahn. Comme tout possesseur de devises occidentales, j’avais accès aux magasins Intershop où je me fournissais en cigarettes et whisky. J’ai dû dès lors échanger mes gauloises contre des gitanes dont l’emballage servait à un ami de fiche cartonnée pour ses notes.
Pour le reste, tout en bénéficiant d’un statut privilégié, je partageais la vie quotidienne est-allemande. On y trouvait de quoi se nourrir, se vêtir, s’équiper quoique parfois avec difficulté. On pouvait faire avec ce qu’il y avait, un avis qui n’était pas partagé par la population.

On m’avait attribué un studio meublé dans une tour Am Prenzlauerberg 17 à deux pas de l’Alexanderplatz. J’intégrerai plus tard un appartement plus grand qui servira de logement et de bureau. Je serai donc domicilié dans la Karl-Marx-Allee, ancienne Stalinallee, au numéro 49, à côté de la Strausberger Platz, où habitait Franz Fühmann quand il était à Berlin et qu’il m’arrivait de croiser. En face, le restaurant Moskau, à côté une Galerie d’Art et la salle de cinéma Kino International où j’ai pu assister à quelques premières cinématographiques. Le seul inconvénient de cette avenue était qu’elle était aussi celle des défilés et parades. Il a été plutôt mal vu que je n’accroche pas le drapeau de la RDA à ma fenêtre ces jours-là. Par cette ouverture, mon regard se portait sur la tour de télévision, Fernsehturm, haute de 368 mètres, plus que le Tour Eiffel. Elle a été surnommée l’ « index de Walter » (Ulbricht). Elle signale qu’ici, à l’est, n’est pas là-bas, à l’ouest.

Au tout début de l’écriture de ce récit, tu t’étais demandé quel avait été le premier article que tu avais publié. Il a fallu que tu ailles consulter aux archives du PCF, à Bobigny, les numéros de L’Humanité de cette année-là. Et le premier article que j’ai écrit traitait de la « Chasse aux sorcières » en …RFA, en l’occurrence dans une maison de jeunes à Pinneberg près de Hambourg. Elle fut fermée par les élus chrétiens-démocrates parce que ses animateurs étaient suspectés d’être de gauche.
Je signale cet article pour plusieurs raisons. Il était signé de notre envoyé spécial permanent localisé à Berlin. Il était précisé entre parenthèse : par téléphone. L’Humanité m’avait demandé de consacrer à l’Allemagne de l’Ouest, une partie de mon travail. Le PCF s’était lancé dans une campagne contre les Berufsverbote, la pratique des interdits professionnels, mise en place sous Willy Brandt, à partir de 1972 et qui visait à interdire des emplois aux militants communistes, syndicaux et de la gauche sociale-démocrate. Étaient beaucoup touchés les enseignants, les cheminots, les postiers et tout ce qui relevait de la fonction publique. J’étais loin d’être le seul sur le terrain. De nombreux autres articles y seront consacrés. Je le signale aussi parce que l’existence de cette campagne allait se heurter à la question des interdits professionnels pour les intellectuels de RDA. A l’époque et pour quelque temps encore mes articles étaient dictés par téléphone à un ou une sténodactylo.
Il faudra attendre le 18 mars pour mon premier article sur la RDA à l’occasion de l’ouverture de la Foire de Leipzig. Il y était souligné que le développement de l’esprit des « accords d’Helsinki » offrait de meilleures conditions pour le commerce extérieur de la RDA. Dans un article paru le lendemain, j’évoquerai la baisse du nombre et de la gravité des accidents du travail en même temps qu’augmentait sa productivité. Les inspecteurs du travail sont sous le contrôle du syndicat.

Polémique avec le SED

Tu découvriras plus tard que l’absence de Georges Marchais à Moscou avait fait l’objet d’un rapport des services de renseignements est-allemands (STASI) à la direction du SED. Le rapport 0/23 du 22 mars 1976 concerne une information sur « les réactions de la population de la RDA à propos du XXVème Congrès du PCUS » :

«  La non apparition [das Nichterscheinen] du secrétaire général du Parti communiste français, Marchais, à la suite de divergences d’opinion sur la dictature du prolétariat est remarquable, relève-t-on dans une série d’arguments issus de toutes les couches de la population de RDA. Le renoncement par le PCF aux principes marxistes léninistes de la dictature du prolétariat a provoqué une grande incertitude parmi les communistes dans les pays capitalistes et affecte l’action unitaire du mouvement communiste mondial ».

La suite est assez curieuse. Ce sont bien entendu toujours certaines opinions dans la population qui pensent que :

« des commentaires plus explicites à propos de la dictature du prolétariat au cours du XXVème congrès du PCUS auraient été justifiés. Il est à remarquer dans les matériaux du XXVème congrès, que l’expression dictature du prolétariat n’est souvent pas employée directement mais à travers des périphrases. On peut admettre que son objectif était de ne pas aggraver les divergences ».

Bigre, les réactions soviétiques seraient-elles trop timorées sur cette question ? Enfin le rapport de la Stasi se termine par une interrogation. Elle consiste à se demander s’il s’agit de conceptions théoriques de dirigeants du PCF ou si l’ensemble du parti se trouve derrière cet abandon. Puis vient encore la considération suivante :

« Il n’est pas dans l’intérêt de la communauté des états socialistes de voir les relations avec le PCF, qui se sont bien développées ces dernières années, se détériorer. »

(Source : Die DDR im Blick der Stasi/ Die geheimen Berichte an die SED-Führung. 1976. Verlag Vandenhoeck & Ruprecht 2009. Herausgegeben von Daniela Münkel und JensGieseke. P. 108-111)

Le lendemain, 23 mars, c’est en quelque sorte l’enchaînement qui t’intéresse ici, à l’occasion du trentième anniversaire de la création du SED, parti socialiste unifié d’Allemagne, Erich Honecker, alors encore « premier secrétaire » publiait sur une pleine page du quotidien Neues Deutschland un texte ouvertement critique intitulé Sur une trajectoire sûre :

Le journal Le Monde daté du 26 mars en publiera quelques extraits dont je reprends ici la traduction :

« Les principales caractéristiques d’un parti marxiste-léniniste sont : son esprit révolutionnaire, son opposition irréductible à l’ordre social capitaliste, sa lutte pour l’instauration de la dictature du prolétariat et pour l’établissement de l’ordre social socialiste, son alliance avec le PCUS […]
Dans la formation de la République démocratique allemande, la classe ouvrière a construit et fortifié son hégémonie politique en alliance avec les paysans, les intellectuels et les autres travailleurs ; elle a créé l’État socialiste des ouvriers et paysans comme une forme de la dictature du prolétariat… Grâce au bloc des partis antifascistes et démocratiques, la leçon de Lénine sur l’hégémonie du prolétariat a été réalisée dans la révolution démocratique, selon les conditions concrètes qui nous sont propres. Cette politique de bloc du S.E.D. n’a rien eu à voir avec la politique de coalition social-démocrate, ni avec le  » pluralisme  » politique, cette sorte de jeu bourgeois. Elle se fonde sur le jugement de Lénine, que la politique d’alliance du parti révolutionnaire est nécessaire à la classe ouvrière pour construire le socialisme une fois pour toutes et le consolider… »

Le pluralisme comme « jeu bourgeois ». On a là tous les marqueurs canoniques du catéchisme « marxiste-léniniste ». Des expressions dont on avait perdu le sens mais auxquelles il fallait continuer de croire. Rétrospectivement, tu trouves ces affirmations d’une incroyable arrogance. Comme si la RDA, dont les fondateurs ont été téléportés de Moscou à Berlin par l’Armée rouge, avait une quelconque expérience de ce que c’était qu’une prise de pouvoir démocratique dans une société capitaliste avancée.


Le 25 mars 1976, L’Humanité a réagi au texte de Honecker à partir d’une dépêche d’agence de l’AFP. Le journal s’est contenté de reprendre le premier paragraphe précité. Et sous le titre A propos d’un article de « Neues Deutschland », la réponse du quotidien s’appuie sur une longue citation de Georges Marchais, au 22ème congrès, rappelant qu’il n’appartenait à personne d’autre de déterminer sa politique et que l’abandon de la dictature du prolétariat est une décision souveraine du PCF. Elle a été prise parce qu’elle ne recouvre pas la réalité de sa politique. En voici le texte :

[Rappelons d’abord à ce sujet ce que Georges Marchais déclarait au XXIIè Congrès : «  Aucun parti ou groupe de parti ne peut légiférer pour les autres, proposer des recettes universelles, définir une stratégie exemplaire ».
Georges Marchais indiquait par ailleurs dans le même rapport : « Si la dictature du prolétariat ne figure pas dans le projet de document pour désigner le pouvoir politique dans la France socialiste pour laquelle nous luttons, c’est parce qu’elle ne recouvre pas la réalité de notre politique, la réalité de ce que nous proposons pour notre pays (…). Dans la lutte pour le socialisme, rien, absolument rien ne peut remplacer la volonté populaire majoritaire s’exprimant démocratiquement par la lutte et par le moyen du suffrage universel (…). C’est à dire que, bien loin de renoncer au socialisme ou d’en reculer l’échéance, nous proposons le meilleur chemin, le chemin le plus court pour le réaliser. En le faisant, nous sommes pleinement fidèles à l’enseignement du marxisme-léninisme, qui n’a rien d’un recueil de dogmes, à l’expérience créatrice du mouvement communiste mondial et de notre propre Parti (…). Dans notre pays, l’idée du Front populaire qui devint réalité en 1936, ne se trouvait pas toute élaborée dans Marx ou dans Lénine. Elle se fondait sur les principes généraux du socialisme scientifique et sur une « analyse concrète de la situation concrète ». De multiples autres exemples pourraient être pris qui montrent que notre démarche d’aujourd’hui puise son inspiration à la source vivante de la théorie et de la pratique révolutionnaire de notre mouvement. Tels sont les fondements de notre position, les raisons qui nous conduisent à proposer la voie démocratique définie par le projet de document(…). »
Rappelons enfin que le XXIIème Congrès, instance souveraine du parti marxiste-léniniste qu’est le Parti communiste français, a décidé à l’unanimité l’abandon de la notion de dictature du prolétariat]

Si tu reprends cet épisode sous cette forme aujourd’hui, c’est que cela te permet de situer quelque peu le contexte, que l’on appelait idéologique, auquel le PCF avait à faire face. Ses militants étaient constamment renvoyés à ce qu’il se passait dans les pays de l’Est en général et en URSS, en particulier, notamment sur le plan de la démocratie et des libertés.

La période est celle de la préparation de la conférence des partis communistes et ouvriers d’Europe. Quelques jours plus tard, Jean Kanapa, membre du bureau politique et responsable des questions internationales et surtout principal artisan de l’ouverture du PCF sur ces questions mettra encore quelques points sur les i. Cette fois, le journal sous le titre Les communistes et l’internationalisme prolétarien rend compte d’un entretien du dirigeant du PCF à Europe n°1. Il déclarait :

« Ce n’est pas nous qui avons inventé après 1968, après l’intervention militaire en Tchécoslovaquie, ce n’est pas nous qui avons inventé un nouvel internationalisme baptisé internationalisme socialiste qui unirait de façon particulière les PC des pays socialistes et qui serait un type supérieur à l’internationalisme prolétarien qui en général unit tous les communistes » . (Humanité du 31.03.1976)

Unité de la politique économique et sociale

Dans le journal, j’avais bien sûr évoqué l’inauguration du Palais de la République, le 23 avril. Juliette Gréco y représentait la chanson française. Ce nouveau bâtiment situé à l’endroit où se trouvait autrefois le Berliner Schloss de l’Empereur Guillaume fut désigné par les Berlinois Erichs Lampenladen, le magasin de luminaires d’Erich [Honecker]. On était en effet frappé par les milliers de lampes qui pendaient des plafonds. Lieu à la fois politique – il y siégera la Volkskammer, le parlement est-allemand -, gastronomique et culturel. Il fut détruit entre 2006 et 2008 pour reconstruire l’ancien château. S’y tiendra donc le IXème congrès du SED (18-22 mai). Eric Honecker de premier secrétaire devient secrétaire général du SED. A la fin de l’année, il cumulera cette fonction avec celle de chef de l’État et de président du Conseil national de la Défense. Ce congrès est le genre de grand-messe dont je ne savais trop quoi faire. Et je n’étais pas outillé pour un compte-rendu critique et il ne m’appartenait pas de le faire. Restait à mettre l’accent sur la dimension sociale qui était, quoi que l’on en dise, une caractéristique de la RDA. « Le bon travail paye », était l’un des slogans de cette période. Il s’agissait d’établir un lien entre l’amélioration de la productivité du travail et celle de la consommation. C’est plus tard que je définirai le règne de Honecker, qui avait remplacé Walter Ulbricht en 1971, comme une tentative d’installer une sorte de socialisme consumériste. Sur ce plan, ce fut l’échec, les modes de consommations étaient dictés par les médias occidentaux que les Allemands de l’Est absorbaient à haute dose. L’unité de la politique économique et sociale caractérise une sorte de socialisme redistributif lié à l’efficience de la rationalisation et de la productivité du travail. J’y consacrerai 4 articles. Paul Laurent représentait le PCF.
Je n’avais pas encore le recul historique pour comprendre que c’était la confirmation d’un tournant par rapport à la politique de Walter Ulbricht. Ce n’était évidemment pas dit. Je n’avais pas non plus les connaissances nécessaires pour jauger de ce qui était plus qu’un slogan mais une tentative de répondre à une crise qui allait à son tour engendrer de nouvelles difficultés. Tu liras bien plus tard dans le livre de Peter Hübner, Travail, travailleur et technique en RDA /  Entre fordisme et révolution digitale,  sur lequel il te faudra revenir,  :

« Les pauses irrégulières, les fréquentes mises à l’arrêt de la production signalaient la progressive dissolution des processus de production trop organisés sinon de type fordiste. Des faiblesses fréquentes dans la disponibilité du matériel, dans le déroulement de la production et dans la coopération avec d’autres entreprises se conjuguaient de telle sorte que les efforts de rationalisation tournèrent du moins partiellement dans le vide ».

(Peter Hübner : Arbeit, Arbeiter und Technik in der DDR / 1971 bis 1989/ Zwischen Fordismus und digitaler Revolution. DietzVerlag 2014. p. 184)

Unité de la politique économique et sociale ne signifiait pas et ne pouvait pas signifier une simple relation de réciprocité entre l’accroissement de la productivité du travail et ses retombées sociales. Edgar Most, ancien dirigeant de la banque d’État est-allemande que tu avais interrogé dans le cadre d’un reportage pour le Monde diplomatique, en 2009, te dira qu’arrivé au pouvoir, Erich Honecker s’est employé non seulement à étatiser toutes les petites et moyennes entreprises ainsi que le petit commerce (en 1972) mais aussi à mettre en œuvre une « unité de la politique économique et sociale » déconnectée des réalités, politique mise en œuvre avec morgue par Günter Mittag, tête de turc de tous ceux qui de près ou de loin ont eu affaire à lui et qui selon eux agissait au nom du Parti avec les entreprises est-allemandes avec les mêmes exigences irresponsables que les actionnaires avec les entreprises capitalistes. Pour Edgar Most, bien placé pour le savoir, en décrétant que l’économie était au service du social, l’endettement de la RDA a cru considérablement. :  « je ne peux faire de politique sociale que si l’économie a créé les conditions de la réaliser. Le niveau de vie n’a pas été obtenu par le travail, il a été acheté. Honecker a distribué la peau de l’ours avant de l’avoir tué ». (Cf Bernard Umbrecht : Sur les traces estompées de l’Allemagne de l’ESt. Monde diplomatique Novembre 2009)

Le grand étonnement par rapport à ce congrès eut lieu pour moi, quelques mois plus tard, quand le SED a dû convoquer un Comité central spécial pour acter du retard de la RDA sur le plan de l’électrotechnique et de la microélectronique. Retard qu’elle ne rattrapera jamais. A la différence des États-Unis, où l’armée américaine jouait le rôle de planificateur des innovations technologiques qui étaient ensuite diffusées dans la société, le système de planification soviétique était hermétique à cette façon de procéder.
C’est Bernard Stiegler qui attirera ton attention sur la fascination de Lénine pour le taylorisme et son introduction dans les pays de l’Est. Il t’avait rappelé qu’en 1917, au moment où Lénine faisait la Révolution d’Octobre, Edward Barneys, neveu de Freud, faisait aux États-Unis celle de la libido et inventait le marketing et le consumérisme :

«  La standardisation des modes de vie s’est faite là-bas comme ici par la destruction du commerce c’est-à-dire des processus qui font la capillarité sociale, la destruction des savoir-faire et des savoir-vivre. D’un côté cela s’est fait par le marketing, de l’autre par la dictature du parti, bien moins efficace ».

(Ce bref entretien que j’avais conçu comme un encadré à l’article cité n’avait pas été repris par le mensuel)

La question des formes d’organisation scientifique du travail, de l’introduction du taylorisme et du fordisme en RDA, t’avait totalement échappé. Tu en as déjà un peu parlé ici. Peter Hübner, qui travaillait à l’Institut für deutsche Geschichte à l’Académie des sciences de RDA parle, pour la période qui nous concerne, les années 1970-80, d’une zone de conflit (Spannungsfeld) entre un fordisme pas vraiment maîtrisé (nicht so recht funktionnierenden Fordismus) et une révolution digitale qui avançait de manière poussive par un manque d’allocations de ressources par ailleurs introduites aux mauvais endroits.

«  La question de la disponibilité et de la maîtrise de nouvelles technologies marquait une rupture systémique stratégique. Les forces productives se mettaient à exploser les rapports de productions du socialisme réellement existant » (Peter Hübner : oc p. 276).

J’y consacrerai un chapitre à part, avec les travaux de Georges Friedmann et Bruno Trentin (« La cité du travail / Le fordisme et la gauche ». Fayard. 2012), entre autres.

Le général constellé

A propos du IXème congrès du SED, encore, j’ai retrouvé un petit texte à usage personnel que j’avais écrit pour m’amuser un peu :

Le général constellé monte à son tour à la tribune et rend compte au congrès des succès remportés par l’armée populaire dans la réalisation du plan quinquennal. Il annonce en effet avoir distribué, les cinq dernières années, 2182 médailles de plus que lors du précédent quinquennat, conformément aux idées de Marx, Engels, Lénine et grâce à la politique éclairée menée par le vaillant parti communiste.

Mauvais esprit ! Des chiffres, des chiffres, des chiffres…

Dans la foulée de ce congrès seront introduits en RDA la semaine de 40 heures pour toutes les mères de deux enfants en dessous de 16 ans, le congé maternité passe de 18 à 20 semaines, un crédit sans intérêt est accordé aux jeunes couples …

Conférence des Partis communistes et ouvriers d’Europe (29-30 juin)

Elle se tiendra à l’hôtel Stadt Berlin, Alexanderplatz. Les principaux points de friction portent sur la nature de la conférence elle-même, les divergences dans la perception de la coexistence pacifique, la perte de sens de la notion d’internationalisme prolétarien, la question de la voie démocratique au socialisme.
Pour le PCF, cette conférence ne devait être ni la suite des conférences précédentes ni la préparation d’une nouvelle. Elle devait être la dernière du genre. Les PC des pays de l’Est se livreront au cours de la conférence à un exercice purement diplomatique portant sur la détente entre États. La notion d’« internationalisme prolétarien » disparaît dans le document final de la conférence au profit de celui de « solidarité internationaliste ».

Georges Marchais, devant l’ensemble de ses pairs réunis sur cette scène internationale explicitera le tournant du XXIIème congrès :

« Le socialisme pour lequel nous luttons (…) sera profondément démocratique, non seulement parce qu’il assurera aux travailleurs la condition sine qua non de leur liberté en supprimant l’exploitation, mais aussi parce qu’il garantira, développera et étendra toutes les libertés que notre peuple a conquises. Qu’il s’agisse des libertés de pensée et d’expression, de création et de publication, des libertés de manifestation, de réunion et d’association, de circulation des personnes à l’intérieur du pays et à l’étranger, des libertés religieuses ou du droit de grève.
Qu’il s’agisse aussi du respect du suffrage universel (avec la possibilité d’alternance démocratique qu’il comporte), du droit à l’existence et à l’activité des partis politiques, y compris des partis d’opposition, de l’indépendance et de la libre activité des syndicats, de l’indépendance de la justice ou de refus de toute philosophie officielle. Qu’il s’agisse enfin de l’extension des droits des travailleurs dans l’entreprise ou de l’autonomie des régions et collectivités locales dans l’exercice de leurs pouvoirs. Le socialisme dans notre pays doit s’identifier à la sauvegarde, à l’épanouissement et au développement des acquis démocratiques que des luttes longues et opiniâtres ont permis à notre peuple d’obtenir . »

Un texte qui souligne l’importance des différends. Le PCF ne parlera pas encore d’eurocommunisme. Il ne le fera qu’en mars 1977 lors de la rencontre entre les partis communistes français, italien et espagnol à Madrid mais il est déjà là avec quelques-unes de ses principales caractéristiques. Mais cette expression le PCF n’y adhère que du bout des lèvres réticent à la création d’un nouveau sous-ensemble, bien que les convergences d’approche soient manifestes. Le préfixe euro est par ailleurs imprécis puisque le parti communiste du Japon ou celui du Mexique partagent une approche identique. Je ferai dans l’Humanité sur deux numéros un compte-rendu de la plupart sinon de toutes les interventions. Le discours de G. Marchais sera lui reproduit intégralement.
Le SED ne tiendra aucun compte de cette conférence et continuera à préserver les canons anciens du catéchisme mais il est intéressant de noter que Neues Deutschland a publié l’intégralité des interventions. La conférence ne restera pas sans écho dans le pays.
Ma première année finira très mal pour la RDA avec ce que l’on nommera l’affaire Biermann. Mais avant de vous en entretenir, je souhaite, dans le prochain article, d’abord évoquer l’histoire et l’œuvre de Wolf Biermann. Je n’ai pas eu le temps de le rencontrer en 1976 avant qu’il ne puisse plus retourner dans son pays d’adoption, la RDA. Plus tard non plus, l’occasion ne s’est pas présentée.

Remerciements
J’aurais l’occasion d’y revenir avec quelques documents que j’y ai trouvés mais je souhaiterais dès à présent remercier les archivistes, qui m’ont bien aidés, ceux du Bundesarchiv à Berlin où se trouvent les archives du SED du moins celles qui y sont et ceux de Bobigny où se trouvent celles du PCF, du moins celles qui y sont.

Prochain article : Wolf Biermann, sa vie, son œuvre.

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Moi, correspondant de l’Humanité en RDA (1976-1982).
1. Et avant, en colonie de vacances

A mes enfants et petits enfants

Il y a cinquante ans, en février 1976, j’atterrissais à Berlin-Est pour y exercer la fonction d’envoyé spécial permanent – c’est ainsi que mes articles étaient signés – du quotidien L’Humanité. J’y resterai en poste jusqu’au tout début de 1982.

Un de mes premiers articles en exemple

Tu écris cela, en 2026, avec l’idée de confronter ta candeur de l’époque avec ce que tu en sauras plus tard.
La question avait été simple et directe : Le journal L’Humanité cherche un correspondant en RDA, est-ce que cela t’intéresse ? La réponse avait été encore plus simple. Elle tenait en un seul mot : oui. Tu ne t’étais même pas demandé ce que cela impliquait ni à quoi tu t’engageais. J’effectuais à ce moment là mon service militaire d’un an depuis le 1er août 1974 au 15.2, 152ème régiment d’infanterie de Colmar. Je devais être libéré le 31 juillet 1975. Terminer mes études de lettres et continuer à être maître auxiliaire pour subvenir à mes besoins ne m’intéressait plus vraiment. J’avais envie de partir, de quitter Mulhouse. Peut-être explorer ta part germanique ? Pour la plupart des communistes, anciens résistants et leurs enfants nés dans l’immédiat après-guerre, l’existence de la République Démocratique Allemande (RDA) permettait de renouer avec la culture allemande. Elle était la bonne Allemagne. A cet égard l’Allemagne fédérale était moins engageante même si, dans les années 1968, j’avais entendu parler d’une personnalité comme Rudi Dutschke et du mouvement de contestation qu’il représentait. Les mouvements de ces années-là me semblent toutefois avoir peu intéressé les étudiants de l’époque, en Alsace ou ailleurs. 
La demande initiale m’avait été faite par Cécile Hugel, alors membre suppléante du Comité central du Parti communiste français. Elle connaissait la RDA et les pays de l’Est pour avoir travaillé à la Fédération démocratique internationale des femmes. Elle en fut la secrétaire générale de 1966 à 1972. Son siège était à Berlin-Est. Son mari Lucien, syndicaliste CGT, l’avait rejointe et avait fait fonction de correspondant de l’Humanité en RDA. Je les avais alors côtoyés à leur retour à Mulhouse. Je leur dois cette opportunité. Le poste était resté vacant un bon moment. Je n’avais rien entrepris d’autre que de répondre que cela m’intéressait sans avoir à fournir de lettre de motivation ou à exhiber des diplômes. Je n’en avais pas.

Télégramme annonçant le rendez-vous d’entretien à l’Humanité

J’avais quelques références cependant. Je parlais l’allemand. Après avoir été responsable de l’Union des étudiants communistes, je fus membre du Comité de section de Mulhouse et du Comité fédéral du Haut-Rhin du PCF. J’étais passé par l’École centrale du Parti. Un mois à tenter de comprendre le KAMODE, selon l’expression d’André Benedetto, le Capitalisme monopoliste d’État. Cela venait de sortir. Personne n’avait encore très bien compris de quoi il s’agissait.
Restait à prendre langue avec le journal, premier concerné. Je ne sais même plus si j’ai rencontré Roland Leroy, alors directeur, ou René Andrieu, alors rédacteur en chef. A un moment donné, forcément. L’essentiel de l’entretien s’est déroulé avec Yves Moreau, chef du service de politique étrangère, une autorité au sein du quotidien. Je suis entré à L’Humanité en septembre 1975. J’y suis resté jusqu’en janvier 1982, à mon retour de RDA. Avant de partir, il me fallut bien entendu apprendre le b.a.-ba du métier, du fonctionnement d’un journal. Sur le tas. C’était encore possible à l’époque. Un stage de quelques mois. Hormis, la Fête de l’Humanité, je ne connaissais ni Paris, ni la région parisienne. Un parfait provincial. Bernard Bloch m’avait prêté son appartement à Paris, avenue de Saint-Ouen. Je garde un très bon souvenir de cette période. Il régnait une belle ambiance, à la fois au charbon quand il le fallait et détendue, le travail achevé. De bons vivants dans l’ensemble. Yves Moreau, un peu bourru était fort sympathique, fumeur de pipe et amateur de whisky. Il avait une licence d’allemand, avait été fait prisonnier en Allemagne. Sa compagne, Gerda Lorenzi, était une Allemande de l’Est.
Il y avait là aussi Antoine Aquaviva, Robert Lambotte, François Lescure…, une belle brochette de héros de la Résistance, pas trop intimidants pour autant face au jeunot que j’étais. De plus jeunes aussi comme Claude Kroes. Je me dois de citer encore Michel Cardoze aux pages culturelles, avec qui j’aurais à travailler. Et Claude Prévost qui livrait des chroniques littéraires au quotidien avec qui j’entretiendrai une correspondance épistolaire. Germaniste, il connaissait bien la RDA et la littérature allemande. Il y avait encore toute une série de correspondants à l’étranger, Moscou bien évidemment mais aussi Pologne, Cuba, Vietnam, Rome, Bruxelles, j’en oublie. Il me reviendra d’être à cheval sur les deux Allemagnes.
L’Humanité avait son siège rue du Faubourg Poissonnière, un immeuble à plusieurs étages. L’imprimerie du journal se trouvait sur place. Elle se faisait encore au plomb. J’ai aimé cette odeur et cette atmosphère même s’il n’était pas toujours facile pour le jeunot que j’étais d’obtenir de typographes parfois récalcitrants des corrections de dernière minute quand venait mon tour d’être « de marbre », c’est à dire de service de nuit. Apprendre le métier de journaliste, c’est apprendre à sélectionner, à couper et, à L’Humanité, hélas à répéter. La « pédagogie de la répétition ». Je me souviens des visages surpris en m’entendant affirmer un jour que ce qui m’intéressait était ce que je ne connaissais pas.
Ab nach Berlin ! Pour un plus long séjour qui durera cinq années. Dans ma mémoire, j’ai toujours eu le sentiment que cela avait duré plus longtemps, Cela avait peut-être à voir avec le fait que le temps à l’Est s’écoulait plus lentement mais aussi avec le fait que la vie plus généralement même en « occident » n’était pas encore aussi trépidante qu’elle le deviendra. Heiner Müller dira que le Mur de Berlin était un « mur du temps ».

La RDA, tu y avais déjà été. Cela te revient, tu l’avais presque effacé. En 1961, j’avais 13 ans. Tu n’as pas retrouvé les dates exactes mais c’était au mois de juillet. Dans une auberge de jeunesse sur le mont Aschberg près de Klingenthal dans le Erzgebirge, pas loin de la frontière avec ce qui était à l’époque la Tchécoslovaquie. En « colonie de vacances » en quelque sorte dans le cadre de l’Association France-RDA qui militait pour la reconnaissance de la République démocratique allemande par la France. Le comité haut-rhinois venait d’être créé sous la responsabilité d’un cheminot de la CGT. Mon père en était et participait aux échanges inter-syndicaux. Je faisais partie des 14 premiers enfants à partir en colo en RDA. La ville de Mulhouse sera jumelée en octobre 1981 avec ce qui s’appelait alors Karl-Marx-Stadt (Chemnitz) où j’avais été aussi quelques jours, dans la famille de ma correspondante. Dagmar, je crois. Ou Gudrun ? Le voyage s’était fait en train. Pare-soleil baissé au moment du passage à la frontière. De quoi nous inciter à le lever quelque peu. J’ai retenu la vague image d’un gigantesque enchevêtrement de rails et de soldats.
Tu n’as pas grand souvenir de ce séjour mais il y a cette mnémotechnique qu’on appelle un album photo qui faisait partie des activités au programme.. La mémoire quand elle s’externalise dans la technique se perd mais on la retrouve, quoique en quelque sorte refroidie, dans les artefacts. L’époque en était encore à la photographie argentique, le plus souvent en noir et blanc.  Les articles se tapaient sur une machine à écrire,. On échangeait encore des lettres écrites à la main et envoyées par la poste. On se contentait d’un téléphone fixe qui fonctionne. Stop. Tu anticipes, là. Oui bon. Retournes à ton album photo !

L’album photo

A l’évidence les jeunes haut-rhinois n’étaient pas les seuls car le nombre d’allemands et de français devait être à peu prêt équilibré.
L’auberge de jeunesse portait le nom de Klement Gottwald, le principal artisan du Coup de Prague, en 1948, qui désigne la prise de contrôle de la Tchécoslovaquie par le parti communiste d’obédience stalinienne.
Dans l’album, tu retrouves la trace des appels au drapeau, des excursions, par exemple, au musée des instruments de musique à Markneukirchen, les épreuves sportives, la fête du 14 juillet. Et…, la visite du camp de concentration de Buchenwald. Tu l’avais oubliée. Les jeunes allemands de l’Est savaient chanter et danser. Les Français ont du improviser à la hâte de quoi se hisser à leur hauteur. Ce sera je ne sais plus quel chant ni quelle forme d’expression corporelle, mais pas brillant. Je me souviens, par contre, que, à Karl-Marx Stadt, les parents de ma correspondante m’avaient demandé si j’avais envie de quelque chose de particulier. Quelles difficultés j’avais eues pour leur expliquer en allemand ce qu’était cette chose ronde à la chair orange avec des pépins au milieu qu’on appelait chez nous un melon. Zuckermelone, un fruit qu’ils ne connaissaient pas.
J’étais loin de m’imaginer que quelques semaines plus tard, le 13 août, la RDA construira ce que l’on appellera le Mur de Berlin ou le Rideau de fer, qui avait été qualifié, à l’est, de rempart antifasciste. (voir ma petite série sur le sujet : ici, ici et là)

Le camp de concentation de Buchenwald

Dans l’album photo

Sur la page de droite, le monument de Fritz Cremer inspiré par les Bourgeois de Calais de Auguste Rodin et le clocher qui a tant choqué Jorge Semprun, censé élever les visiteurs vers l’avenir radieux du socialisme. Et en dessous, cette photo :

Le porteur de gerbe, c’est toi, côté français. A ta gauche, Mme Versolato, notre accompagnatrice.
Je me rappelle, mais c’est très flou et je n’y suis jamais retourné, la présence d’un four crématoire, du lieu d’exécution d’Ernst Thälmann, dirigeant du Parti communiste d’Allemagne, KPD. Prisonnier des nazis dès 1933, Thälmann avait été transféré à Buchenwald, en août 1944, pour y être aussitôt exécuté. La RDA en avait fait une figure tutélaire, marqueur d’un combat dont elle se voulait l’héritière.
Peut-être que les souvenirs s’estompent aussi par ce que l’on apprend par la suite. Et c’est peut-être mieux ainsi car ce que l’on a dû te raconter à l’époque ne correspondait pas vraiment à ce que tu peux savoir aujourd’hui. On allait tout de même pas te dire qu’il y avait là, de 1945 à 1950, un camp d’internement soviétique. Il avait d’ailleurs bloqué jusqu’à cette date la construction d’un mémorial. La RDA s’y est attelée tardivement. Après avoir rasé le camp en le débarrassant de ses baraquements et envisagé d’abord d’en faire un lieu du souvenir, la Nationale Mahn- und Gedenkstätte fut inaugurée en 1958. L’on notera ce doublon : Gedenk und Mahn à la fois mémoire et avertissement traduit dans la version française du guide par Mémorial national d’exhortation de Buchenwald, On relèvera la dimension nationale que l’Allemagne de l’Est avait voulu lui donner. Depuis 1991, le lieu se nomme simplement Mémorial de Buchenwald.
Le camp de concentration de Buchenwald, Buchenwald signifie la forêt de hêtre, fut ainsi appelé, sur décision du Reichsführer SS, Himmler, pour ne pas l’appeler camp de l’Ettersberg qui évoquait la colline boisée, à proximité de Weimar, sur laquelle Goethe aimait de promener. La proximité de Weimar ne relève pas du hasard si l’on se rappelle que s’y est tenu en 1919, l’assemblée constituante et qu’y fut proclamé de la République de Weimar qui succéda à l’Empire allemand après la révolution de 1918. C’est elles qu’il fallait effacer. Le premier congrès du parti nazi (NSDAP) s’est tenu dans la ville de Goethe et Schiller en 1926. Weimar et Buchenwald ne sont pas deux entités étrangères l’une à l’autre.

« Le général Patton a exigé que les civils allemands de Weimar viennent visiter le camp  : ces derniers devaient voir de leurs yeux ce que l’on y avait commis en leur nom. C’était le 11 avril 1945, le soleil brillait, j’étais encore là, assis à côté des baraques, et j’ai vu un groupe ­conduit par les Américains arriver à un baraquement où gisaient des malades atteints du typhus. Les Allemands poussaient des cris d’horreur et d’effroi. Huit années durant, ces gens s’étaient pourtant habitués à avoir dans leur voisinage des détenus à qui il arrivait de traverser la ville au vu et au su de tous. Cette horreur, ils l’avaient vue passer, mais sans savoir.

(Imre Kertész: « Auschwitz n’a pas été un accident de l’Histoire ». Entretien avec le journal Le Monde. 26 janvier 2015)

Ils avaient vu et entendu mais ne savaient pas. Une observation  toujours actuelle.

Le prix Nobel de littérature hongrois Imre Kertész fut déporté parce que juif à Buchenwald en juillet 1944 après être passé par Auschwitz. Il avait 15 ans

Le camp fut créé en 1937 pour y interner d’abord les premiers opposants au régime nazi, à commencer par les communistes. Mais il n’y avait pas seulement des opposants politiques – pas tous communistes. Y étaient internés aussi les victimes de l’antisémitisme congénital de Hitler et de sa clique, de leur racisme biologique : juifs, sintis et roms. Ainsi que les homosexuels, des prisonniers de guerre, et de droit commun, des réfractaires au travail considérés comme asociaux ou saboteurs. D’abord d’Allemagne puis de l’Europe entière. 250 000 personnes furent internées dans ce camp entre 1937 et 1945. Plus de cinquante mille y mourront.

« Tandis que le nom d’Auschwitz peut être aujourd’hui entendu comme la métaphore de l’expérience génocidaire, Buchenwald reste celle de l’expérience concentrationnaire. »

(Sonia Combe : Le site mémoriel de Buchenwald)

Si l’on n’y pratiquait pas l’extermination à l’échelle industrielle dans les chambres à gaz, ce n’en était pas moins un camp de la mort. La vie et la mort s’y côtoyaient à chaque instant, écrit Robert Antelme qui décrit ainsi l’univers concentrationnaire :

« Nous sommes tous, au contraire, ici pour mourir. C’est |’objectif que les SS ont choisi pour nous. Ils ne nous ont ni fusillés ni pendus mais chacun, rationnellement privé de nourriture, doit devenir le mort prévu, dans un temps variable. Le seul but de chacun est donc de s’empêcher de mourir. Le pain qu’on mange est bon parce qu’on a faim, mais s’il calme la faim, on sait et on sent aussi qu’avec lui la vie se défend dans le corps. Le froid est douloureux, mais les SS veulent que nous mourrions par le froid, il faut s’en protéger parce que c’est la mort qui est dans le froid. Le travail est vidant — pour nous, absurde — mais il use, et les SS veulent que nous mourions par le travail ; aussi faut-il s’économiser dans le travail parce que la mort est dedans. Et il y a le temps : les SS pensent qu’à force de ne pas manger et de travailler, nous finirons par mourir; les SS pensent qu’ils nous auront à la fatigue c’est-à-dire par le temps, la mort est dans le temps.
Militer, ici, c’est lutter raisonnablement contre la mort.

(Robert Antelme : L’espèce humaine. Tel Gallimard. 1957.p.47)

Robert Antelme fut déporté à Buchenwald en août 1944 avant d’être transféré dans l’un de ses kommandos extérieurs à Bad Gandersheim, quelque 200 kilomères plus au nord où était installée l’usine de carlingues pour avions Heinkel. Il en est évacué dans une « marche de la mort ».
Le camp de concentration, avec ses 164 kommandos extérieurs parfois très éloignés, était intégré à la production d’armements du Troisième Reich.

La RDA avait fait de Buchenwald un symbole héroïque de la résistance communiste censé l’inscrire dans un prétendu sens de l’histoire. Il devait conforter son identité d’Allemagne antifasciste d’autant que l’Allemagne de l’ouest, en phase de remilitarisation, s’y était complètement désintéressée. Faire de l’antifascisme une source de légitimation n’a rien de choquant, bien au contraire. Le problème vient de ce que son contenu a occulté. Ce n’est que plus tard que l’on mettra en cause certaines légendes qui y ont été forgées sans que l’on comprenne bien pourquoi elles étaient nécessaires. Ainsi celle de la libération du camp par les déportés eux-mêmes, le 11 avril 1945. Non que ceux-ci n’y auraient pas participé, le comité clandestin avait réussi à se procurer des armes, mais ils n’ont pu s’en servir que directement en lien avec l’arrivée des troupes américaines sur les lieux. La libération du camp par l’armée américaine était ce que, sous prétexte de guerre froide, il fallait faire oublier. De l’autre côté, on admettait difficilement un tel rôle des communistes. Si ces derniers ont été les premiers internés et ont joué un rôle important voire décisif dans la résistance interne au camp, ils n’étaient pas les seuls à être marqués comme « politiques ». Jorge Semprun rappelle que :

« Appliquant, en effet, la stratégie établie par le Komintern dans l’acte même de sa dissolution, en 1943, les différents partis déploient la politique des fronts nationaux antifascistes. Par là, avec les variantes propres à la composition particulière de chaque communauté nationale, des résistants démocrates-chrétiens, agrariens, socialistes – gaullistes dans le cas de la France – se voient associés aux multiples réseaux clandestins qui maintiennent la cohésion des déportés et qui irriguent leur vie quotidienne d’informations, de soutiens matériels et moraux, sous la direction des différents comités nationaux, pyramidalement coiffés par le comité international. »

(Jorge Semprun : Quel beau dimanche. Cahiers rouges. Grasset. p.230-231)

Jorge Semprun, communiste espagnol, arrêté par la Gestapo en 1943, est déporté à Buchenxal en janvier 1944.
Le « Comité international clandestin » de Buchenwald, « ILK » avait vu le jour en été 1943 et chapeautait les différents « groupes d’intérêt » nationaux. Les prisonniers au triangle rouge, marqués donc comme politiques avaient réussis, à Buchenwald, à évincer et prendre la place les prisonniers de droit commun (triangle vert) à qui les nazis, trop peu nombreux, avaient généralement confié les tâches d’encadrement et d’administratives internes aux camps et donc les fonctions de kapos, responsables de services, de doyens de bloc ou de camp (Lägerälteste, Blockälteste). De l’avis général, ce remplacement avait conduit à une amélioration des conditions de survie des déportés.

« Comme les prisonniers “rouges”. étaient plus intelligents, plus habiles et plus organisés que les “verts”, ils avaient peu à peu pris le contrôle des bureaux chargés de la distribution du travail et du transport. Ils se sont débarrassés des verts petit à petit, en les mettant dans les convois qui allaient dans les camps secondaires, en les affectant à des commandos de travail pénible — mieux vaut ne pas connaître les détails. Et ainsi, les détenus politiques avaient la possibilité de faire certaines choses, et ils en faisaient beaucoup, surtout pour les enfants exposés à une mort certaine dans les baraques à typhus du Petit Camp créé pour les foules anonymes de juifs hongrois en 1944. Leur influence s’étendait vraisemblablement jusqu’au quai de la sélection où ils essayaient de sauver quelques types chanceux parmi les loques humaines qui arrivaient dans les convois en les faisant passer dans le Grand Camp.

(Imre Kertész : Dossier K..Actes Sud. 2008. p.77)

Le narratif est-allemand avait mis l’accent sur le rôle des communistes avec des intentions éducatives. Évoquant la nouvelle scénographie mise en place au Mémorial, après la chute du mur, Sonia Combe écrit :

« Tandis que l’exposition de RDA parlait essentiellement des « antifascistes », entendant ainsi les communistes, et sélectionnant soigneusement ceux qui avaient droit à une exposition individuelle (Ernst Thälmann, par exemple), tandis qu’elle se concentrait sur le rôle du KPD puis du comité international constitué en 1943 sous sa direction (Internationales Lager Komitee), on trouve aujourd’hui rarement le mot « communiste » : il n’y est question que de « prisonniers politiques ». Si la résistance dans le camp est évoquée (sobrement et brièvement), la légende de la libération du camp par les communistes est naturellement mise à mal. À juste titre, mais sans que ne soit véritablement souligné ce fait historique et unique dans l’histoire des camps, à savoir qu’une insurrection avait pu être prévue et préparée dans le camp de concentration de Buchenwald.  » (Sonia Combe : texte cité)

D’abord fêtés en héros et placés dans des postes de responsabilité élevés, les rescapés communistes allemands ont, par la suite, été nombreux à être marginalisés par le groupe venu de Moscou autour de Walter Ulbricht pour diriger la RDA. Ils perpétuaient ainsi une pratique de longue date de Staline :

« Par un mauvais coup du sort, les malheureux incarcérés par les nazis dans les premiers camps de concentration de 1933 venaient en tête de liste des individus suspects. Aux yeux de Staline et de ses sbires, tous ceux qui avaient échappé aux griffes de Hitler avaient forcément promis quelque chose en échange. »

(Katja Hoyer : Au-delà du mur. Histoire de la RDA. Editions Passé/composés. Traduit de l’anglais par Martine Devillers-Argouarc’h. p.34)

Un cas emblématique est celui de Ernst Busse. Ce dernier fut élu député communiste du Reichstag en 1932. Arrêté puis condamné pour « haute trahison «, il est transféré à Buchenwald en 1937 où il sera doyen de bloc puis kapo de l’infirmerie. Il est membre de la direction clandestine du parti communiste allemand et du comité international. Après la libération du camp, il sera premier vice président et ministre de l’intérieur du Land de Thuringe. En 1950, il est arrêté par les services secrets soviétiques et déporté au goulag de Vorkuta où il mourut en 1952 sans avoir jamais pu se défendre des accusations de complicité avec la direction SS du camp.
Les Allemands n’ont pas été les seules victimes des purges de Staline. Jorge Semprun cite son « copain » de Buchenwald, Josef Frank, communiste tchécoslovaque qui sera pendu à Prague dans le cadre des procès Slánský en 1952. Semprun évoque aussi, dans Quel beau dimanche, et dans Le mort qu’il faut, Willy Seifert. L’ancien résistant et interné de Buchenwald put, lui, faire carrière. Il fut major général de la police est-allemande et vice ministre de l’intérieur. A ce titre, il fut l’un des acteurs opérationnels de la construction du mur de Berlin en 1961.
Tout cela tu l’ignorais bien entendu à ce moment là.

(Un certain nombre de précisions ont comme source le livre suivant : Buchenwald par ses témoins/ Histoire et dictionnaire du camp et de ses kommandos. Sous la direction de Dominique Orlowski. Belin 2014. Et, bien entendu, l’indispensable encyclopédie Wikipedia)

« Il ne faudrait pas sous-estimer, écrit, en 2023, Katja Hoyer, dans sa récente histoire de la RDA, l’attrait que représentait une Allemagne authentiquement anti-fasciste, socialiste, si peu de temps après la fin du régime nazi. Des personnages comme l’écrivain Bertolt Brecht ont délibérément choisi de s’installer à l’Est quand à l’Ouest, d’anciens nazis ont refait surface en politique, et parmi les forces de l’ordre » (Katja Hoyer : oc. p.113).

On peut penser aussi, par exemple, au positionnement complexe de Victor Klemperer. Ce dernier, malgré ses sévères critiques notamment de la politique culturelle du parti au pouvoir (SED),  veut continuer à en être car ce qu’il se passe en Allemagne de l’Ouest, écrit-il, lui est « 1000 fois plus détestable ».

L’Allemagne « antifasciste, socialiste », précise Katja Hoyer. L’autrice a raison, me semble-t-il de pointer cette double dimension. Voilà une chose qu’il te faudra expliquer aussi, mais chaque chose en son temps : le socialisme quoi qu’était-ce ? Sans cela, en effet, on ne peut rien comprendre à ce qu’il se passait dans la confrontation des systèmes économiques et sociaux. Or tout le monde l’efface aujourd’hui et la critique du socialisme qualifié par les dirigeants de réel ou réellement existant, manière de signifier qu’il était sans alternative, manque elle aussi. A Prague, on imaginera un « socialisme à visage humain ».

Quelques années après la colo, ma première expérience conflictuelle avec les pays de l’Est se situe en août 1968 avec l’écrasement du Printemps de Prague par les troupes du pacte de Varsovie.  J’approuverai la condamnation du PCF et serai amené à constater les réticences que souleva cette « désapprobation », pourtant timorée au regard ultérieur, parmi les communistes français. J’ai ainsi vu au cours d’une réunion un camarade en pleurs affirmer qu’un ambassadeur soviétique ne ment pas. Oh que si mon ami ! Mais c’était le début d’un processus de prise de distance avec Moscou qui allait s’accentuer alors que j’arrivai en RDA puis se refermer pendant mon séjour.

Au cours de mon activité de journaliste en RDA, je serai confronté à l’idéologie de l’antifascisme est-allemand qui, en plaçant ses habitants du côté du vainqueur soviétique, les avait déresponsabilisés. Le fascisme avait été sommairement défini comme «  la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes d’une partie de la bourgeoise monopolistique».(Dictionnaire de l’Académie des sciences de RDA publié en 1977. C’est moi qui souligne). Cette définition reprend en la corrigeant un peu celle de Georgi Dimitrov : «  la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier». (Thèse adoptée par le congrès de la IIIe Internationale, en 1935).
Fort heureusement pour moi, la littérature est-allemande n’allait pas s’en tenir à cette définition abrupte. J’y consacrerai un chapitre à part. Cette question ne peut être découplée de celle du capitalisme, lui aussi beaucoup trop absent des analyses y compris des réalités d’aujourd’hui. Il faut l’approcher aussi en lien avec le stalinisme. Elle est enfin encore à mettre en relation avec la difficile question de la nation.

La colonie de vacances fut donc mon premier contact avec la RDA. Quinze ans plus tard, j’arriverai à Berlin que je ne connaissais pas du tout. J’y suis venu avec le désir d’être d’abord journaliste. Nous nous disions à l’époque, sans doute naïvement, que « la vérité est révolutionnaire ». Je n’étais toutefois pas préparé au désenchantement qui m’attendait. Tu n’en as pourtant toujours pas le moindre regret.
Ni la moindre nostalgie.

A suivre : 2. Ouh là là, la dictature du prolétariat !

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En guise de voeux

Mahmoud Darwich : 

Sur cette terre 

« Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le souvenir aux conquérants.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.

(Tiré du recueil La terre nous est étroite et autres poèmes, Gallimard, Paris, 2000)

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La « guerre des paysans (12). Un épilogue et un film documentaire

Gravure satirique allemande contemporaine des débuts de la Réforme sur le thème du monde à l’ envers. Les seigneurs ecclésiastiques sont directement visés. (Bibliothèque municipale de Colmar, Cabinet des Estampes)

Je suis loin d’avoir fait un tour complet de l’histoire de la « guerre des paysans ». Ce n’était pas mon intention. Celle-ci n’était que d’ouvrir des fenêtres pour éclairer quelques moments de ce « passé palimpseste », selon l’expression de Georges Bischoff dans son dernier ouvrage. Car c’est une mémoire enfouie et oubliée sous les couches d’histoire postérieures. En France, cela reste encore largement vrai. En Allemagne moins depuis ces dernières années après, faut le dire, de longue périodes de silence.
L’écriture de cette histoire est loin d’être achevée et, en relation avec des préoccupations contemporaines, de nouveaux angles d’approche apparaissent. J’ai, dès le premier de mes douze articles, signalé la question de la participation des femmes au mouvement. La dimension écologique est, elle aussi, examinée par les historiens. Elle peut se lire en filigrane des XII articles et, par exemple, sur les questions de développement durable concernant la pression sur les ressources en eaux, forêts et la chasse, avec celle de leur partage. Plus incongrue, voire totalement absurde, est la réapparition d’une approche en termes de guerre de religions.
La « guerre des paysans » est pour moi la résultante d’une crise multifactorielle. Crise de la féodalité en mal de réforme et crise de la foi, non en dieu, la population est restée très croyante, mais en ses représentants sur terre, le pape et l’église de Rome, plus préoccupés par leurs biens matériels que soucieux de remplir leur mission spirituelle. Cela dans un contexte de bouleversements du monde et des esprits remodelés par les découvertes scientifiques et la révolution de l’imprimerie. Cette nouvelle technologie de l’esprit va au-delà d’une simple question de diffusion des écrits et des idées. Elle métamorphose le rapport à la mémoire et à la pensée, comme le fait aujourd’hui la révolution numérique.

«  Partie à la recherche des épices de l’Asie, l’Europe rencontre … l’or et l’argent de l’Amérique. Pour les conquérir, Hernando Cortez s’empare du Mexique en 1519, Francisco Pizarro, du Pérou en 1531 et Diego de Almagro, du Chili en 1535. Dès lors, rien n’empêche les métaux précieux de se répandre sur tout le continent.
On estime qu’entre 1492 et 1550 leur stock, d’abord essentiellement constitué d’or, puis à prédominance d’argent, a été multiplié par un coefficient de 8 à 12. Un phénomène inattendu se produit alors : dans toute l’Europe, les prix s’accroissent à une vitesse vertigineuse. Les victimes sont comme toujours les titulaires de revenus fixes (ouvriers et nobles peu fortunés passant leur temps aux armées) alors que les propriétaires nobles ou bourgeois, vendant leurs produits, les commerçants et les banquiers, en sont les bénéficiaires. Ainsi, s’opère définitivement la transition entre deux mondes, le monde médiéval gouverné par sa règle de modération dans sa poursuite du lucre et sa condamnation du gain pour le gain et le monde nouveau où le marchand va devenir roi. Désormais l’or pourra tout acheter. .. jusqu’au salut des âmes ; L’or, dit Christophe Colomb, est le trésor, et celui qui le possède a tout ce qu’il faut en ce monde, comme il a aussi le moyen de racheter les âmes du Purgatoire et de les installer au Paradis. L’Église rentrera dans ce jeu-là lorsqu’en 1515, le pape Léon X accordera des indulgences à tous ceux qui contribuent financièrement à l’achèvement de la basilique Saint-Pierre de Rome. La violente réaction de Martin Luther (1483-1546), qui déclenchera la Réforme, n’ira cependant pas – même si elle s’inscrit dans la ligne d’un retour vers le passé – jusqu’à condamner le principe de tout commerce de l’argent, dès lors que les taux ne sont pas usuraires ; quant à Calvin (1509-1564), Max Weber (1864-1920) a montré comment sa conception de l’ascétisme laïc combinée à la réhabilitation de la réussite dans les affaires a efficacement contribué à l’accumulation sur laquelle devait s’appuyer l’essor du système capitaliste. »

(René Passet : Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire. Editions Les Liens qui Libèrent p. 104)

L’historien suisse Peter Blickle note à propos de la doléance sur la main-morte, cet impôt sur l’héritage dont les insurgés demandaient la suppression, que cette revendication porte avant tout sur un partage des bénéfices de l’agriculture selon un principe d’équité. Il ajoute :

« Ce n’est pas un pur hasard si la guerre des paysans a eu lieu là où les échanges marchands étaient particulièrement intenses, le nombre de villes particulièrement élevé, la population particulièrement nombreuse et la demande en produits agricoles particulièrement vivante, surtout pour les produits de grande valeur et demandant une intensité de travail importante comme, par exemple, le vin. Pourquoi les gains n’auraient-ils profité qu’aux représentants des maîtres et servi qu’aux églises, monastères, châteaux pour lesquels les paysans payaient déjà des redevances dues aux seigneurs auxquelles s’ajoutaient de nouveaux impôts. La revendication visant à permettre aux enfants d’hériter problématisait la réalité existante sous la forme d’un respect social du travail ».

(Peter Blickle : Der Bauernkrieg. Die Revolution des gemeinen Mannes. CH Beck. 2012. p. 68)

L’aspect à prendre en compte est donc celui du développement d’une économie marchande avec des zones blanches et une intensité inégale des soulèvements. Mais aussi avec des éléments de financiarisation avec d’un côté un appauvrissement de la paysannerie et de l’autre un élargissement de la propriété foncière. Charles Quint pour rembourser aux banquiers Fugger les sommes d’argent qui lui ont permis d’acheter son statut d’empereur leur octroie des seigneuries, expliquait Georges Bischoff dans une conférence. Il ajoutait que l’évêque de Strasbourg était allé jusqu’à vendre le droit de manger du beurre pendant le carême. La dimension monétaire permet aussi de comprendre la pratique de libération des insurgés capturés moyennant de lourdes amendes tant individuelles que collectives, véritable manne financière pour ceux qui organisaient la répression. Globalement, les inégalités sociales se sont creusées.

Faire tourner la roue de la fortune

Frontispice de l’écrit anonyme An die Versammlung gemayner Pawerschafft, die in hochdeutscher Nation und vielen anderen Orten mit Empörung und Aufruhr entstanden ist, etc. Ob ihre Empörung in gerechter oder ungerechter Weise geschieht und was sie der Obrigkeit schuldig oder nicht schuldig sind, etc. Gegründet auf der Heiligen Schrift, von oberländischen Mitbrüdern guter Meinung verfasst und beschrieben, etc. « A l’assemblée de la commune paysannerie, qui s’est soulevée avec indignation et par des émeutes dans le sud de la nation allemande et en mains autres endroits, etc. Pour savoir si leur indignation est justifiée ou non, et si l’autorité est coupable ou non, etc. Fondé sur les saintes écritures, conçu et décrit par des frères du pays haut, de bonne opinion, etc » (Source)

L’inscription au milieu et au dessus de la gravure donne le sens de l’image :

hie ist des Glücksrad stund und zeyt
Gott wayst wer der oberist belybt

Voici l’heure et le temps de la roue de la fortune
Dieu dira qui restera en haut

Sur la roue tournée par un moine sont ficelés le pape et un évêque. A gauche, les paysans et les bons chrétiens, à droite les romanistes (partisans de l’église de Rome) et les sophistes. Les inscriptions en dessous du dessin opposent le péché capital de l’avarice des maîtres (der Herren gyz), l’hubris d’accaparement des biens, au modèle républicain suisse (Wer meret Schwyz). L’écrit et le frontispice expriment, selon Thomas Kaufmann, « la conscience d’un kairos apocalyptique » proche de celui de Thomas Münzer. Le kairos signifie le moment opportun à saisir. Ce qui est particulièrement intéressant dans cet écrit, dont il est impossible de mesurer l’impact qu’il a pu avoir, c’est qu’il tente de pousser le mouvement jusqu’à l’idée de république. Mais cela ne suffit pas pour parler d’une révolution. Alors venons-en à cette question laissée ouverte dans l’introduction.

Révolution ?

Si tous les historiens s’accordent pour considérer que la « guerre des paysans » a été un considérable mouvement de masse dans l’empire romain germanique, et admettre son caractère de mouvement d’émancipation politique – « ils veulent être libres » -, la question de son interprétation reste cependant encore ouverte. Il est certain toutefois qu’elle a fortement ébranlé le système féodal.
Peter Blickle avait substitué à l’expression inadéquate et attribuée par les vainqueurs de « guerre des paysans », qui ne comprenait pas que des paysans, celle de « révolution de l’homme du commun », Revolution des gemeinen Mannes, révolution des assujettis. Le gemeinen Mann désigne dans son esprit celui qui subit une domination. Comment en était-il arrivé à cette expression ? Avant tout en raison des objectifs programmatiques des insurgés qui accompagnent leurs capacités d’organisation. Il l’explique ainsi :

„Das göttliche Recht bildete den Ansatzpunkt zur Entwicklung neuer Verfassungsmodelle. Sie fußten auf der Prämisse, das Evangelium könne den Parameter für weltliche Ordnungen abgeben […] Gemeinsam ist allen Programmen, daß sie die Land- und Stadtgemeinden zur Basis des staatlichen Aufbaus machen und das Prinzip der Wahl für alle politischen Ämter durchsetzen wollen. So gelesen können die Programme insgesamt das Attribut »revolutionär« beanspruchen und der Bauernkrieg als solcher die Bezeichnung »Revolution des gemeinen Mannes«. Strittig freilich ist, ob die regionalen Entwürfe soweit abstrahiert werden können, wie es ein solches Interpretationskonzept verlangt, und inwieweit die programmatischen Aspirationen nicht Äußerungen von Intellektuellen darstellen (Hubmaier, Hipler u.a.) und folglich nur wenig Verbindlichkeit reklamieren können“

« Le droit divin a constitué le point de départ pour le développement de nouveaux modèles constitutionnels. Ils reposaient sur la prémisse que l’évangile pouvait fournir le paramètre pour les ordres temporels […]. Le point commun de tous les programmes est le fait qu’ils ont pris pour base de la construction de l’état, les communautés de pays et de villes, et qu’ils voulaient imposer le principe de l’élection pour toutes les fonctions politiques. Lus ainsi, les programmes pouvaient revendiquer l’attribut de ‘révolutionnaire’ et la guerre des paysans comme telle celle de ‘révolution de l’homme du commun’. La discussion porte sur la question de savoir si l’on peut suffisamment abstraire les projets régionaux pour que cela corresponde à un tel concept d’interprétation et dans quelle mesure les aspirations programmatiques ne sont pas celles d’intellectuels (Hubmaier, Hipler et autres) et donc ne réclament que peu d’engagement. » (Source)

Cette dernière remarque conduit à se demander dans quelle mesure la majorité des insurgés avait faite sienne un programme de transformation. L’idée d’une révolution est contestée par ceux qui pensent qu’elle s’est surtout mobilisée pour l’amélioration des conditions de vie et de travail dans le cadre de l’ordre existant. D’autres insistent plus sur la notion de demande de participation à la vie commune du village, de la cité, du pays (Landschaft). Se pose aussi le problème de la réticence des villes et la frilosité des bourgeois urbains à participer au mouvement.
Pour Georges Bischoff, la « guerre des paysans »

« n’est pas une révolte mais une révolution, un mouvement profond sans équivalent. C’est aussi un accélérateur historique qui a fait que le monde d’après n’était plus celui d’avant »
(Entretien au journal L’Alsace du 24 mai 2025).

Pour l’historien de l’Alsace, c’est une révolution sociale, religieuse et politique, un mouvement de fond, dont le but est d’instaurer un ordre nouveau en renversant l’ordre ancien. Surtout en Alsace, c’est un mouvement programmé qui s’effectue par la violence, certes, par une organisation nouvelle surtout, et enfin à partir d’un programme. Il est parti du peuple pour un renversement vers un monde de liberté, d’égalité, de fraternité.

« Un événement révolutionnaire existe à partir d’une attente et d’un projet. Ici, les facteurs matériels ne sont pas des conditions suffisantes. Et la goutte d’eau qui fait déborder le vase n’a qu’une importance secondaire. Non, la Révolution de 1525 est le produit d’une culture et, plus encore, d’une espérance. Ses racines chrétiennes sont, semble-t-il, déterminantes. »

Georges Bischoff : « Ils veulent être libres ». La révolution de 1525 entre Vosges et Jura. Société d’Histoire du Sundgau. 2025. p.295)

Sur ce plan, deux choses m’ont frappé au cours de ce travail. C’est, d’une part cette sorte de projection d’utopie en un jeu de miroir inversé, comme dans la première image de renversement des rôles ci-dessus. D’autre part, m’est venue au cours de ce travail, peut-être parce que je suis passé d’Alsace en Alsace, l’idée d’un processus, que l’on peut peut-être qualifier de révolutionnaire à terme s’il n’avait pas été stoppé net, dans la mesure où l’on peut percevoir une sorte de maturation quand on considère l’ensemble des mouvements en évolution. Un processus qui a d’abord consisté à sortir de simples révoltes, pour mieux s’organiser et se doter de programmes eux-mêmes s’enrichissant au fur et à mesure. Une sanglante répression y a mis fin.
Je propose de verser dans la discussion sur cette question de la révolution une réflexion de Walter Benjamin :

« Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Mais il se peut que les choses se présentent tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte, par lequel l’humanité qui voyage dans ce train, tire les freins d’arrêt d’urgence [Notbremse] »

(Walter Benjamin, cité et traduit par Michael Löwy, in Walter Benjamin : avertissement d’incendie. Une lecture des thèses « Sur le concept d’histoire », L’Éclat, 2018, p. 123.)

Sans intention critique envers les insurgés, ce qui serait non seulement ptétentieux mais surtout anti-historique, plutôt à l’attention de mes contemporains, il me semble que l’imaginaire d’une inversion des rôles est suranné. Un renversement n’est pas la construction d’une bifurcation alternative. Je continue de penser que les insurgés ne se sont pas engagés dans une guerre civile. Ce n’était pas non plus une guerre des pauvres.  Reste qu’en certains endroits, les féodaux ont perdu le pouvoir pour un temps. Ils ont senti passer très prêt le boulet au point d’en arriver à la conclusion : plus jamais ça !

Le monde d’après

Si l’on admet l’idée de révolution, peut-on ou faut-il dire qu’elle a échoué ? Malgré le lourd prix en sang payé par les insurgés, la réalité du monde d’après ne permet pas de parler d’une simple restauration de l’ordre ancien.

„Trotz der militärischen Niederwerfung kam es, vornehmlich in den Alpenländern und in Teilen Oberdeutschlands, zu bemerkenswerten Kompromissen und Entlastungen für die Bauern, so daß von einem generellen Scheitern des Bauernkriegs nicht die Rede sein kann. Die Obrigkeiten waren vom Aufstand des gemeinen Mannes zutiefst irritiert und fürchteten, wie die Reichstagsverhandlungen (1526, 1529, 1530) hinreichend zeigen, einen neuerlichen Ausbruch der Unruhen“.

« Malgré l’écrasement militaire, de remarquables compromis et des allègements notables pour les paysans ont été obtenus, principalement dans les pays alpins et dans certaines régions de l’Allemagne, de sorte qu’on ne peut pas parler d’un échec général de la guerre des paysans. Les autorités étaient profondément irritées par le soulèvement de l’homme du commun et craignaient, comme le montrent suffisamment les négociations du Reichstag (1526, 1529, 1530), une nouvelle flambée de troubles ». (Source)

Ce point de vue est aussi celui de Georges Bischoff :

« La Guerre des Paysans est un moment fondateur. L’ordre qui lui succède n’est pas une restauration, mais quelque chose de différent. Ce n’est pas un retour en arrière, comme on pourrait le penser, mais une recomposition, invisible, des forces politiques et sociales ».(G. Bischoff oc p. 244)

Le médiéviste propose de renverser la réplique que l’on prête souvent à Tancrède dans le Guépard de Luchino Visconti, il faut que tout change pour que rien ne change, en  il faut que rien ne change – en apparence – pour que tout change.
La vraie réplique est la suivante : « si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ».

Après 1525,

« Les conflits entre communautés et seigneurs sont canalisés par des institutions, les droits, fixés une fois pour tous, dans des procédures familières. La marge de progression qui autorisait des empiétements et des abus s’est réduite comme une peau de chagrin. Encadrée par l’État, et par l’Église, plus disciplinée qu’elle n’était grâce à la contre-réforme, la judiciarisation de la société s’impose ». (Bischoff : o.c. p. 294-295)

En conférence, il avait donné à l’appui de cela des exemples concrets concernant le contrôle des prix, la mise en place de stocks et de greniers d’abondance, la disparition du servage, la limitation des corvées et des humiliations les plus graves, le respect des coutumes, la réforme des églises, le tout par un renforcement des structures étatiques contre les absolutismes locaux des seigneurs.

Au cinéma

Pour finir, je vous invite à voir un film documentaire dont voici l’ouverture :

1525, la révolution oubliée. Porté par des illustrations originales de John Howe, le film retrace l’histoire de la « guerre des Paysans ». Durée : 52 minutes – Réalisation : Alexis et de Yannis Metzinger – Production : Carigo Films avec la participation de France Télévisions.
Le documentaire dans son intégralité est en accès libre ici

Sommaire de la série

Dans mon reportage à l’intérieur des livres d’histoire sur la Guerre des paysans, j’ai opté, tout en restant dans la chronologie, pour la sélection de quelques moments qui me paraissent particulièrement intéressants voire inspirants. J’en rappelle le sommaire :

(1) Il y a 500 ans, la « guerre des paysans » dans l’Empire romain germanique

On l’appelle la guerre des paysans. Il faudra examiner cette expression qui désigne un vaste mouvement de soulèvements populaires qui culminèrent dans les années 1524-1525 dans une grande partie du Saint Empire romain germanique. Il s’étendra de l’Alsace à la Thuringe, au Tyrol et à l’Autriche sans oublier la Suisse.

(2) Les révoltes du Bundschuh

La guerre des paysans n’est pas tombée comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elle a été précédée de nombreux signes avant-coureurs. Je ne ferai pas la liste des soulèvements ayant eu lieu dans ce « Moyen-âge rebelle » (Christian Pantle). Je retiendrai deux aspects. Le premier concerne une phrase venue d’Angleterre qui fit florès dans l’aire germanique, le second les pèlerinages de masse de Niklashausen. Puis, il sera question des révoltes du Bundschuh de 1493 puis 1501-1502, 1512-1513.

(3) Le cauchemar d’un ermite et le soulèvement du pauvre Conrad

Je change un peu d’optique, cette fois pour établir un lien entre un soulèvement, celui du Pauvre Conrad, et un écrit non théologique qui est un appel non seulement à ne pas se laisser faire mais également à ne pas être complice de ce qu’il se passe tout en se basant sur une conception de la bonne économie opposée à celle néfaste des féodaux. Son auteur est Alexander Seitz. On lui doit notemment un essai sur le rêve (Traumtraktat).

(4) Mais que vient donc faire ici cet escargot ?

Nous nous intéresserons à un aspect sur lequel les historiens sont peu diserts. Pourtant, pas moins de trois chroniques de l’époque évoquent une étrange histoire de coquilles d‘escargots qui aurait fait déborder le vase déjà bien plein de l’homme du commun. L’épisode se situe dans le comté de Stühlingen, dans le sud de la Forêt Noire près de la frontière avec la Suisse.

(5). Les trois bandes paysannes (Haufen) de Haute Souabe à l’origine des XII articles de Memmingen

Nous passons de Stühlingen, considéré comme « le berceau de l’insurrection », en 1524 à Memmingen plus à l’est où les représentants des bandes de révoltés, réunies en mars 1525, adoptent les douze articles du manifeste de Memmingen.

(6) Les XII articles de Memmingen

Les trois bandes insurgées réunissant quelque 20 000 personnes sillonnent la région de la Haute Souabe et se rassemblent en une Assemblée chrétienne. Elles envoient début mars 1525, des délégués dans la ville de Memmingen pour y adopter un programme commun : une « première tentative vague d’un projet de constitution » (Bundesordnung), le 7 mars, puis les désormais fameux XII articles qui sont « à la fois articles de doléances, programme de réformes et manifeste politique ».

(7) La guerre des seigneurs contre les paysans

A partir de l’assimilation de la révolte à une atteinte violente à l’ordre public (Landfriedensbruch), une accusation jusqu’ici réservée à la noblesse, c’est celle-ci qui définit le terme de la conflictualité, à savoir que ce sera la guerre.

(8). Allons à Mühlhausen en Thuringe

La Thuringe qui est à la fois le pays de Martin Luther et de Thomas Müntzer. La bataille de Frankenhausen. Omnia sunt communia.

(9). De Mühlhausen (Thuringe) à Mulhouse (Alsace)

Nous voici revenus en Alsace où tout a commencé avec les révoltes du Bundschuh. L’insurrection déborde quelque peu ce territoire puisque les événement se déroulent non seulement de part et d’autre du Rhin mais s’étendent des Vosges et du plateau lorrain au Jura.

(10). En chansons de l’époque

Cet article ne concerne que les chansons que l’on peut attribuer à l’époque, autour de 1525, et n’évoque pas celles plus connues qui ont été écrites ultérieurement. Deux chansons particulières seront mises en avant : celle du Rosemont, en langue comtoise et celle dite des Armagnacs sur le siège de Wattwiller, en langue germanique.

(11) Albrecht Dürer : Traumgesicht / Vision de rêve

Quel rapport une aquarelle de Albrecht Dürer et la description d’un rêve qui l’accompagne a-t-elle avec la « guerre des paysans » ? Sa place dans l’histoire des rêves. « Projet de colonne commémorative d’une victoire sur les paysans» de Dürer.

(12) Un épilogue et un film documentaire.

On revient sur la question restée ouverte de savoir si la « guerre des paysans » était une révolution. Présentation du documentaire : 1525, la révolution oubliée

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