L’hommage d’Albert Schweitzer à Rosa Luxemburg

Après de véritables appels au meurtre, Rosa Luxemburg fut assassinée avec Karl Liebknecht  et jetée à l’eau, “sous les yeux des socialistes au pouvoir”(Hannah Arendt), le 15 janvier 1919. Elle avait 47 ans.
Rosa Luxemburg était l’une des plus belles figures révolutionnaires européennes. Sa fin tragique avec celle de Karl Liebknecht aura des conséquences importantes sur l’histoire de l’Europe. Son aura dépassera largement le cercle des militants. A preuve l’hommage que lui rendit, par exemple, Albert Schweitzer. Le célèbre docteur de Lambaréné, également philosophe et théologien, a en effet écrit un article sur  Rosa Luxemburg, en 1921, après la lecture des Lettres de prison (Lettres à Sophie Liebknecht) parues en allemand en 1920. Une seconde édition paraîtra dès 1921.
Jean Paul Sorg qui publie ce texte dans les Cahiers Albert Schweitzer (2007) le présente ainsi  :

« Ce n’était sans doute pas une chose évidente que d’écrire en janvier 1921 pour le Kirchenbote (‘Le Messager’ – des Eglises protestantes d’Alsace et de Lorraine) un article sur Rosa Luxemburg, en montrant l’humanisme, la noble âme de cette femme qui dans les milieux conservateurs sentait encore le souffre de la révolution. Schweitzer, pasteur à Saint Nicolas et assistant en dermatologie aux hôpitaux civils de Strasbourg à ce moment là avait été visiblement ému par les Lettres de prison (…) »

Un peu plus loin, JP Sorg souligne ce qui fait le cœur de cette proximité :

« Une femme comme Rosa Luxemburg, avec sa sensibilité, témoigne de l’universalité de l’idée de respect de la vie. A sa manière, sans connaître la formule ou le concept, elle en appliquait spontanément le principe. Ravi, Schweizer a pris la peine de recopier (plume à la main, il faut l’imaginer) un long récit où elle dit sa pitié pour des bœufs qu’un soldat torture à coups de fouet dans la cour de la prison. Ce récit circonstancié a la force d’une parabole. Fait remarquable : Schweitzer en a écrit de semblables (…) »

Voici donc le texte que je commenterai un peu plus loin.

Les pensées de Rosa Luxemburg en prison
par Albert Schweitzer

« Rosa Luxembourg était une socialiste communiste ; avec Karl Liebknecht, elle avait conduit l’insurrection de Berlin, qui fit couler tant de sang. On sait qu’elle et Liebknecht furent ensuite assassinés.
Tous ceux qui l’ont connue de près ont déclaré que dans la révolutionnaire anarchiste qu’elle fut battait le cœur d’une grande idéaliste. Elle en vint à choisir une voie révolutionnaire parce qu’elle avait soif de justice et d’humanité; elle pensait que seule une société nouvelle, fondée par la révolution, pourrait réaliser ses idéaux.
Récemment, on a fait connaître les lettres qu’elle avait écrites en prison pendant les années de la guerre. Elles révèlent une personnalité terriblement agitée, mais aussi une âme noble et sensible. La scène suivante, qu’elle a observée dans la cour de sa prison, témoigne pour elle :

« Ah ! chère amie, j’ai vu ici une grande souffrance. Dans la cour où j’ai droit à des promenades, arrivent fréquemment des chariots de l’armée remplis à ras bord de sacs ou d’uniformes de soldats et de vieilles chemises souvent tachées de sang. On décharge tout cela chez nous, on le répartit dans les cellules, pour que les femmes le réparent, puis c’est réexpédié dans les casernes. Dernièrement, un de ces chariots était tiré non par des chevaux, mais par des buffles. J’ai pour la première fois vu ces animaux de près. Ils sont plus vigoureux et d’une constitution plus large que nos bœufs; leurs têtes un peu aplaties portent des cornes recourbées assez courtes, un peu comme nos moutons, leurs grands yeux doux sont entièrement bruns. Ils sont originaires de Roumanie, des trophées de guerre en quelque sorte. Les soldats qui conduisent ces chariots racontent qu’il est très difficile de capturer ces bêtes sauvages, habituées à la liberté, et encore plus difficile de les faire servir d’animaux de trait. C’est horrible comme on les frappe. D’elles aussi on pourrait dire: Malheur aux vaincus! Il y en aurait une centaine, rien qu’à Breslau. Et à elles qui sont habituées à l’herbe grasse des prairies roumaines, on ne donne qu’un fourrage misérable et sec. On les exploite sans merci, pour tirer toutes sortes de chariot, et beaucoup d’entre elles meurent rapidement.
Il y a quelques jours donc, une de ces voitures est entrée, lourdement chargée, les sacs empilés très haut, de sorte que les buffles n’ont pu franchir le seuil et passer le portail. Le cocher, une brute, commença à frapper sur les bêtes avec le gros bout du manche de son fouet et il s’obstina avec une telle férocité que la surveillante, indignée, lui demanda s’il n’avait aucune pitié pour les animaux. Avec un mauvais sourire il répondit que « pour nous les hommes non plus, personne n’a de pitié », et il redoubla ses coups. Finalement, les bêtes réussirent à franchir la bosse, mais il y en avait une qui saignait.
Chère amie, tu sais que la peau des buffles est épaisse et résistante, elle était déchirée.
Pendant qu’on déchargeait, les bêtes restaient sans mouvement, épuisées; l’une, celle qui saignait, regardait devant elle avec dans son visage et ses yeux noirs l’expression d’un enfant en pleurs. Oui, elle apparaissait comme un enfant qui vient d’être puni durement et ne sait pas pourquoi, ni comment il pourra jamais échapper à la peine et à la violence. Je me tenais devant et la bête me regarda, des larmes coulèrent sur mes joues, c’étaient ses larmes; on ne peut tressaillir, en ressentant la douleur d’un frère, plus que je n’ai tressailli à la vue de cette grande douleur muette. Lointaines, perdues à jamais maintenant, les vertes prairies de la Roumanie aux herbes drues ! Là-bas, tout était différent : le soleil, le vent, le chant des oiseaux ou l’appel mélodieux des bergers ! Ici, cette sinistre ville, cette étable sombre, ce foin dégoûtant, filandreux, mélangé à de la paille pourrie, et tous ces hommes hostiles, aux terribles réactions, qui ne savent que frapper, faire saigner, faire cracher du sang … Ô mon pauvre buffle, mon cher frère, nous sommes là tous les deux si impuissants, sans voix, et nous ne sommes qu’un dans la douleur, la faiblesse et la nostalgie. Pendant tout ce temps, les prisonniers s’occupaient de décharger les lourds sacs et les traînaient dans le bâtiment, mais le soldat, les mains enfoncées dans les poches, se promenait à grands pas dans la cour, souriant et sifflotant une rengaine des rues. Toute la réalité de la guerre se rappelait à moi en cet instant. »

« Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde! » Cette femme avait bien compris cela. Mais elle n’avait pas vu que par la violence aucune renaissance de l’humanité n’est possible. « Qui prend l’épée périra par l’épée. » Ce mot-là aussi s’est vérifié sur elle. On songe à tout ce que cette noble âme aurait pu accomplir dans le monde, si elle avait accepté de  ne combattre que pensée contre pensée, Si elle n’avait voulu n’être qu’une force spirituelle.»
A.S.

Extrait du Evangelisch-Protestantischer Kirchbote für Elsass-Lothringen n°5, 29 janvier 1921, transmis par les archives de la Ville de Gunsbach et publié dans les Cahiers Albert Schweitzer n°145-146 Avril-Juillet 2007

Alfred Döblin, au début du 3ème tome de son grand roman Novembre 1918, consacré à Karl et Rosa, décrit la même scène que celle qui est rapportée dans la lettre recopiée par Albert Schweitzer. Il la prolonge en métaphore en donnant un nom à ce soldat brimé et  humilié à l’armée et qui fait subir aux animaux le sort qu’on lui fait subir, ce nom est celui du propre assassin  de Rosa Luxemburg.

“Lui, écrit Döblin, c’est le chasseur Runge, qui jusqu’à présent dans la vie, n’a encore jamais réussi à contenter personne. Il sait qu’à la maison non plus on ne veut pas de lui”.

Facilement instrumentalisable, le chasseur Runge est enrôlé dans les Corps francs, milices reconstituées d’éléments de l’armée allemande défaite en 1918 et  précurseurs des nazis.  Il reçoit l’ordre de tuer Rosa Luxemburg. Il lui broya le crâne de deux coups de crosse. Elle fut jetée inanimée dans une voiture et frappée encore. Finalement le lieutenant Vogel l’acheva d’une balle dans la tête. Ils jetèrent son corps dans le Landwehrkanal. “Elle nage, la salope” : tel est le compte-rendu de Runge qu’attendent ses supérieurs. Il est le seul à avoir été condamné (à deux ans de prison),  ses supérieurs furent acquittés. Le plus haut gradé W. Pabst sera putschiste et marchand d’armes et décoré par l’Allemagne fédérale. Mais cela, Albert Schweitzer ne pouvait pas le savoir au moment où il écrivait son article.
Mais ceci montre cependant que celui qui prend l’épée ne périt pas forcément par l’épée, certains de ceux qui prennent l’épée meurent décorés. L’autre aspect contestable de la conclusion d’Albert Schweitzer concerne le fait qu’il laisse entendre qu’elle aurait choisi la violence. Elle n’a pas « conduit » l’insurrection. Elle a accompagné un mouvement qu’elle savait voué à l’échec et qui était issu de la 1ère guerre mondiale.
Le début du texte d’Albert Schweitzer, le « on sait que … » semble indiquer qu’il admet que des lecteurs savent de qui il parle.  A-t-il eu des échos de cette révolution de novembre 1918, qui a atteint Strasbourg et sa cathédrale sur laquelle flotta quelque temps le drapeau rouge ? Schweitzer est revenu en Alsace en juillet 1918 après avoir été pendant 4 ans mis en résidence surveillée par l’armée française.  On sait mais on ne le dit pas trop que des alsaciens soldats du Kaiser ont participé à cette révolution y compris à Berlin même comme en témoigne le roman-souvenir de Jean Egen, les Tilleuls de Lautenbach (pages 103/104) :

« Louis a pris une balle dans la fesse mais il n’en rougit pas, au contraire, il prétend qu’une blessure au derrière, ça prouve qu’on a fait la guerre passivement. Comme il revenait du front russe, il s’est trouvé à Berlin pendant la révolution. Il nous a dit qu’il avait fait partie d’un conseil d’ouvrier et de soldats et qu’il s’était battu dans la rue. Pour tout t’avouer, il s’est laissé gagner par les idées socialistes. Notre pauvre papa qui était si pieux et si patriote n’aurait pas aimé ça… »

 

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Couleurs visuelles et sonores de la contestation outre-rhin

Feuille de route pour 2012 diffusée par aCAMPada Berlin

Appel aux manifestations des 14 et 15 janvier à Leipzig. Ce week-end de mobilisation mondiale correspond en Allemagne à une tradition, le jour anniversaire de l'assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, le 15 janvier 1919

Appel à la rencontre de réseau du 22 janvier à Francfort. Diffusé par "Occupy Hambourg".

Une image du campement de Berlin aux allures d'aire de jeu et de bac à sable

Les raisons de tout cela sont expliquées ainsi du côté d'Occupy Genève

Et pour finir en couleurs sonores, un clip réalisé dans la cadre des calendriers de l’avent par « Occupy Franfort » sous le titre : « le géant endormi se réveille ».

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L’Allemagne désemparée Ou petit voyage du coq à l’âne avec Robert Musil

Peinture sur verre dans le café du campement de Berlin

J’ai participé, les 19 et 20 décembre derniers, aux   Entretiens du Nouveau Monde Industriel 2011 , organisés par l’IRI, l’ENSCI , Cap Digital sur le thème « CONFIANCES, DEFIANCES ET TECHNOLOGIES » au Centre Pompidou à Paris
Comme promis, on trouvera ci-dessous le texte qui a servi de base à mon intervention, agrémenté de quelques images et accompagné de liens.

[J’ai d’abord situé les remerciements d’usage dans le contexte de l’amitié et de la confiance qui m’a été faite. Il y a un lien entre amitié et confiance. Le texte écrit d’une intervention publique porte en général la mention : seule la parole prononcée fait foi. Comme j’avais un peu de temps j’ai pu improviser quelques commentaires]

« CONFIANCES, DEFIANCES ET TECHNOLOGIES »
L’Allemagne désemparée
Ou petit voyage du coq à l’âne avec Robert Musil

J’ai intitulé mon intervention L’Allemagne désemparée Ou petit voyage du coq à l’âne avec Robert Musilpar référence à un texte de Robert Musil intitulé lui l’Europe désemparée ou petit voyage du cop à l’âne écrit par Robert Musil en 1922.

Je ne suis pas un grand connaisseur de cet auteur.  Je dirai plus loin comment ce texte est réapparu dans le débat actuel en Allemagne.

En guise d’avertissement : quelques phrases de Musil

L’auteur est plus modeste et moins secourable que le titre ne le ferait croire. Je suis convaincu de la fausseté non seulement de ce que je dis, mais aussi de ce qu’on y objectera. Il n’en faut pas moins commencer à parler; en pareil sujet, la vérité ne se trouve pas au milieu, mais tout autour, pareille à un sac qui, à chaque opinion qu’on y fourre, change de forme, mais gagne en consistance.

Rassurez-vous, je ne viderai pas mon sac qui n’arrête pas de se remplir. Juste un peu.

J’ai un peu hésité sur l’idée d’Allemagne désemparée tant elle paraît à contre courant de ce qui se disait chez nous sur l’Allemagne, surtout à l’époque où j’ai proposé mon titre – le vent a quelque peu tourné depuis.  Finalement, le côté babélique ou babélien des choses dont parle Musil convient bien à mon intention : une Allemagne désemparée dans une Europe désemparée. Mon propos est d’abord un travail de journaliste que je poursuis surtout en amateur.

Par contrainte de temps il sera un peu moins coq à l’âne qu’annoncé. J’ai préféré approfondir quelques aspects plutôt que de les éparpiller.

1. Etonnements, ruptures, dissensus allemands

En 2008 dans un article du Monde diplomatique intitulé Les inquiétudes de Monseigneur Marx il s’agit de l’Evêque Reinhardt Marx, archevêque de Munich après avoir été celui de Trêves, la ville natale de Karl Marx – ça ne s’invente pas -, je faisais état des inquiétudes de l’Eglise catholique devant l’accroissement de la pauvreté en Allemagne et j’écrivais :

« La défiance des dirigeants envers leurs collaborateurs et leurs salariés se conjugue à la crise de confiance des Allemands dans leurs élites économiques et dans le système lui-même. C’est sans précédent depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
Randolf Rodenstock, responsable du patronat bavarois l’admet. : ”L’économie sociale de marché était déjà entré dans une crise de confiance avant les évènements actuels. (donc avant 2008). La majorité des allemands n’y croient plus et le considèrent comme injuste. Il y a désormais le danger qu’ils le considèrent en plus comme inefficace ”.

Pour situer l’ampleur du désinvestissement, je notais que de 13 millions en 2001, le nombre d’actionnaires est passé à 8,8 millions. Et je concluais :

« Les Allemands qui ont d’abord chanté, nous sommes un peuple, puis se sont écriés nous sommes pape et maintenant nous sommes Opel ou Schaeffler, vivent la conjonction de trois gros désenchantements (…)

Et pourtant, tout a l’air si étrangement calme ! »

Les dissensus allemands n’ont fait que s’accentuer depuis. Et tout y passe. Le social, l’idéologie, les valeurs, la culture. On a ainsi pu observer un renversement complet dans la la compréhension du Faust de Goethe). Sur le plan symbolique, après le discrédit jeté sur le titre de « Docteur » de l’université à la suite d’affaires de plagiat par un ministre, le discrédit sur la fonction présidentielle avec un président de la République empêtré dans des explications confuses sur l’octroi par un homme d’affaires d’un prêt immobilier de 500 000 euros. A ce propos, je citerai simplement les deux premières phrases de l’éditorial de la Frankfurter Allgemeine Zeitung : Nous connaissions la destruction du capital, nous assistons à la  destruction du capital symbolique. Je ne sais pas si Schumpeter avait prévu que celle là aussi pouvait être créatrice.

La religion elle-même fout le camp.

Une récente étude  montre que l’Allemagne est le pays de l’OCDE où la fracture sociale s’est le plus accentuée. « Je vais bien quand l’économie va bien, cette idée  était partagée il y a 25 ans par 80 % de la population. Aujourd’hui ils ne sont plus que 17%. 83 % ont perdu la confiance dans notre système économique et  croient que la démocratie ne sert que des intérêts capitalistes » (Heiner Geissler, ancien dirigeant chrétien démocrate)

La démocratie. Il n’était pas prévu au départ que le capitalisme puisse cesser d’être compatible avec la démocratie. L’assimilation capitalisme et démocratie a pu faire illusion dans le contexte de la guerre froide. En 1969, Willy Brandt s’était rendu célèbre avec son slogan : « osons plus de démocratie ». Il est aujourd’hui comme inversé. Il faudrait dire «  osons moins de démocratie ».

62 % des allemands considèrent qu’aujourd’hui le soin apporté au  travail ne paye plus. C’est dire l’ampleur de la dé-motivation.

Pour Franz Walter, directeur de l’Institut de recherche sur la démocratie de l’Université de Göttingen, des fondements de l’Allemagne se fissurent : l’idée que patrons et salariés sont dans un même bateau, que les profits des uns rejaillissent sur les autres, que le travail bien fait favorise la promotion des ouvriers et des employés. De moins en moins de gens des couches moyennes allemandes y croient encore. »

Il fait appel à une notion empruntée à la psychologie, celle de « dissonance cognitive » pour expliquer la manière dont la prise en compte du réel est différée, masquée par la persistance des espérances antérieures.

Le développement du capitalisme ne ronge pas seulement la démocratie, il en est peut-être même à dévorer l’esprit même qui l’a créé, pourrait-on dire en pensant à Max Weber

2. Les référendums en deux mots

Le refus opposé au referendum grec a constitué pour les Allemands une leçon de choses accéléré. On y a vu l’entrée de l’Europe dans une ère post démocratique. Pour Franck Schirrmacher l’éditorialiste et co-éditeur de la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), quotidien libéral,  référence des milieux d’affaires,  nous serions entré  dans une « phase d’incubation d’une crise autoritariste ».

Mais c’est l’idée même de referendum qui a du plomb dans l’aile. On peut le montrer à l’aide du dilemme dans le quel se trouvent les Verts. La fondation Heinrich Böll qui leur est proche  a consacré un colloque à cette question.

En été 2010, les Verts ont subit  une défaite traumatisante  pour eux, la population a rejeté leur projet de réforme de la scolarité qui avait été à la base de leur succès électoral : la généralisation de l’école primaire à 6 ans (Elle est de 4 ans)

Après leur succès électoral dans le Bade Wurtemberg , les Verts ont lors des négociations avec le SPD ont accepté le referendum sur la poursuite ou non des travaux de la gare de Stuttgart. Le référendum s’est retourné contre eux.

3. Un essaim démocratique ?

Je traiterai à la fois séparément et ensemble les deux phénomènes que sont Occupy qui m’apparaît à première vue – mais je reste prudent – plutôt relever de la tradition d’une opposition extraparlementaire et le  Parti Pirate dont on a pu dire qu’il avait quelque chose de Verts 2.0 tant ils évoquent les commencements des Verts allemands.

« Occupy » Berlin, Francfort / Main, Hambourg etc… Ils étaient par deux fois au moins 10.000 à Francfort, un peu moins à Berlin.

Tentative de définition.

Qu’est-ce que c’est ? Un essaim démocratique ?

La première fois que j’ai croisé ce mouvement sur le net, c’était celui de Berlin, il n’avait pas encore adopté la dénomination Occupy qui est venu se greffer dessus par la suite. Il s’appelait alors Alex 21 (Alex = AlexanderPlatz) – aCAMPADA Berlin/ Démocratie authentique maintenant. Le mot Occupy est venu après alors qu’à Francfort ou Hambourg, ils se sont appelés de suite Occupy Francfort ou Hambourg, idem à Zürich ou Genève.

Sur le terme Occupy, une petite histoire.

En novembre dernier, Angela Davis dont on a rappelé qu’elle a fait 2 années d’études en Allemagne où elle a suivi les cours d’Adorno et Horkheimer tout en étant en correspondance avec Marcuse, était à Berlin. Lors de sa visite au campement elle les a appelés à prendre conscience de la dimension militaire que peut prendre le terme Occupy rappelant qu’à Porto Rico ou en Palestine, le mot d’ordre  serait plutôt Un-occupy.

L’épisode de cette visite était aussi intéressant du point de vue intergénérationnel. Les jeunes gens qui l’accueillaient n’étaient pas comme moi de la génération Libérez Angela Davis. Une grande partie d’entre eux ne la connaissaient pas.

Cet été donc, lors de ce premier contact mouvement Acampada de Berlin qui essaye de se mettre péniblement en place dans la lignée du mouvement des indignés espagnols, j’avais tout de suite  été frappé par le fait que de mettre en avant comme mot d’ordre la célèbre maxime de Kant Sapere Aude, avec la diffusion d’ailleurs sur leur site du texte de Kant. De me suis dit alors que j’allais suivre cela.

Le premier texte de présentation que j’ai traduit « 99% se présentent » m’avait frappé parce qu’il m’était apparu très hétérogène décrivant des situations sociales diverses comme s’il s’était agi d’une juxtaposition de twitter. Et je m’étais posé la question : Peut-on élaborer une pensée par Twitter ?

Mais très rapidement des textes se sont mis à circuler. Des textes d’eux et des textes qui sont des miroirs d’eux (= qui leur renvoient leur image). Les premiers restent strictement individuels, les seconds les appréhendent plus collectivement.

Voici un extrait qui pourrait faire office de dénominateur commun

« Occupy n’est pas une organisation mais une idée. Le principe est le même partout : nous percevons individuellement les problèmes que nous ne pouvons pas résoudre individuellement. La solution est de parler ensemble / agir ensemble. Les motifs sont multiples, les plus importants : des marchés financiers sortis de leur limites ; un ordre social global qui place le profit d’un individu au dessus du bien-être commun, au-dessus de l’humain ».

Il y a de multiples variantes et déclinaisons. Occupy est très décentralisés. Il se décentralise au maximum, descend dans les quartiers et se caractérise par l’idée de rendez-vous permanents. Quelques manifestations spectaculaires comme l’interruption du discours du Président de la Deutsche Bank ou des manifestations de rue secondés par l’intervention efficace sur le plan organisationnel d’ATTAC Allemagne. Des rencontres aussi  – intergénérationnelles avec Angela Davis à Berlin ou Stephane Hessel récemment à Genève – mais aussi dans l’une et l’autre ville des rencontres avec des grévistes.

Parmi les textes qui circulent sur les sites Internet des mouvements occupy allemands – une production devenue intense -, il en est un qui récemment a tout particulièrement retenu mon attention. Diffusé par aCAMPada Berlin, il s’intitule : « Über ich ist wir [au dessus du je il y a  le nous ] ». Il a été écrit par Klaus Raab, ethnologue et journaliste, pour l’hebdomadaire Der Freitag. J’avais déjà vu passer une question qui m’avait intriguée : comment être 1 et 99%, individu et multitude ?

Auteur d’un livre au titre mystérieux (Nous sommes en ligne et vous qui êtes vous ?), Klaus Raab cherche à nous dire, me semble-t-il, que nous assistons à un changement de paradigme dans l’articulation du je et du nous.

« Ich » = je, moi, moi, je = individualisme

L’auteur nous rappelle d’abord la parution l’année 2000 d’un numéro de l’hebdomadaire der Spiegel présentant les « nouveaux allemands » comme promoteur d’un individualisme dérégulé, en « costume BMW [la marque de voiture] » électeurs du parti libéral FDP, etc…On sait aujourd’hui que le parti libéral a eu tout faux, c’est tout juste s’il existe encore. A la place laissée vacante sur le thème du libéralisme sociétal monte le Parti pirate.

Mais une fois ce « moi dérégulé ou négatif » jeté aux oubliettes, qu’en est il du je en 2011 ?

« Le je qui domine en 2011 est caractérisé par l’énorme difficulté à construire un grand nous dans un monde de niches et de tendances court-termistes. (…)

Le je actuel se caractérise par la conscience de cette difficulté. Par l’acceptation, peut-être même l’approbation, de ce présent pulvérisé. Mais ce je d’aujourd’hui se caractérise aussi par le désir de vouloir malgré tout quelque chose qui rappelle une communauté. On pourrait l’appeler le moi social. Le nous est, dans ce modèle, constitué par les nombreux je qui se mettent en réseau.

La mise en réseau est la méthode [il pourrait dire la technique] de la constitution d’une communauté. Ce n’est pas nouveau, on en parle depuis des années mais trop souvent  on en parle comme s’il s’agissait exclusivement de l’Internet. « On se met en réseau » en ligne, bien sûr, c’est comme ça qu’on dit. La séparation entre le monde en ligne et le monde hors ligne s’est révélée ces derniers mois anachronique. Ce n’est pas le fait d’être collé à son écran pour échanger des blagues sur Facebook qui fait l’essentiel de la culture de réseau. L’important est le principe d’organisation qui y est lié ».

Si je traduis bien, cela veut dire que la culture de réseau est présente aussi bien dans le campement qu’en ligne.

Je voudrais évoquer à cet endroit ce qu’écrit Bernard Stiegler sur la question du je et du nous :

« Je ne suis je que dans la mesure où j’appartiens à un nous. Un je et un nous sont des processus d’individuation. Cela étant, le je et le nous en tant que processus d’individuation ont une histoire. Il ne s’agit pas seulement d’une histoire au sens où chaque nous est une histoire différente, mais au sens où les conditions de l’individuation du nous, au fil de l’histoire de l’humanité,  se transforment » (Cf Bernard Stiegler : Aimer s’aimer nous aimer. Galilée 2003, page 16).

Nous assistons à une telle tentative de transformation. Bernard Stiegler ajoute que l’articulation du je et du nous est surdéterminé par la technique.

Pour Klaus Raab, considérer que les mouvements à Madrid, Londres, New-York, Francfort ou Stuttgart s’organisent à partir du réseau n’est pas l’élément essentiel. Ce qui pour lui est important est qu’ils s’organisent comme le réseau.

Ne devrait-on pas plutôt considérer les deux à la fois ?

Ce n’est ni le peuple, ni la masse  mais la « multitude » dont parle Michael Hardt et Antonio Negri.

Klaus Raab voit dans cette forme d’organisation plus intéressée à la coopération qu’à la reprise des traditions politiques une des raisons des difficultés rencontrées récemment aussi bien par Occupy que par les Pirates confrontés à la présence parmi eux de membres du parti néonazi. Les contenus de cette multitude sont contradictoires et flous. Personne ne peut dire s’il résultera de tout cela un nous de droite ou de gauche. Personne ne sait si le Parti pirate ne va pas un jour s’opposer à toute forme de régulation par l’Etat. On n’est pas obligé d’applaudir mais, conclut-il, cela n’empêche pas de constater «  qu’il n’y a pas dans ce présent pulvérisé de meilleure possibilité d’agir collectivement que de mettre tous ces je en réseau. Et historiquement, il n’y a pas de communauté donc pas de nous tombé du ciel. Toute communauté est d’abord une construction ».

« Les nombreux moi sociaux inventent un nous en devenir »

Il faut bien mesurer que l’ambition de ce nous est de représenter 99% de la population. A Francfort s’est posé la question de savoir si  un promoteur immobilier peut s’indigner. Il est l’un des plus actifs du groupe.

4. Les Pirates


Avec 8,9 % des suffrages, les Pirates berlinois ont remporté 15 sièges sur 152 – un score qui a surpris tout le monde, à commencer par les principaux intéressés. Dans quelle mesure, ce succès marque-t-il une rupture pour le parti pirate lui-même créé en 2006 et pour le paysage politique allemand. Il est crédité à l’échelle du pays d’environ 10 % des voix  susceptible donc d’entrer au Parlement fédéral en 2013 et donc de participer –ou pas – aux combinaisons d’alliance.

Bien sûr le succès a eu lieu à Berlin, ville traditionnellement rebelle et on se demandait un peu où était passé cet esprit frondeur depuis la réunification.

Pour Alexander Hensel de l’Institut de recherche sur la démocratie de Göttingen, le succès s’explique par l’attrait qu’exerce ce parti sur les électeurs qui votent pour la première fois, ceux qui avaient cessé de voter, ou les déçus de la gauche. Il affirme que le noyau des électeurs est attiré par « une pensée orientée sur la technique » son rôle de précurseur pour une conception de la politique en réseau et sa communication en ligne. Le cercle s’élargit à ceux qui sont à la recherche de nouvelles pratiques politiques passant par des dispositifs numériques de participation.

Alexander Hensel identifie parmi les électeurs du Parti Pirate à la fois « des jeunes gens libéraux avec un style de vie moderne mais pas ou pas encore financièrement établis » intéressés par le libre accès à la culture, aux loisirs et aux transports( gratuité des transports) et des déçus de la gauche et du SPD plutôt intéressés eux par une idée comme le revenu de base pour tous sans condition. La motion sur ce thème n’a pas fait l’unanimité du récent congrès du Parti Pirate mais a tout de même été majoritaire (60%).

Bref, ce qui attire dans ce parti c’est son style critique, son agilité / sa mobilité et la transparence. Je le souligne pour Emmanuel Todd qui ne connaît que des Allemands lourds et rigides.

Au récent congrès fédéral d’Offenburg, le Parti pirate a élargi le contenu social de ses thèmes, s’est prononcé pour la gratuité des transports, une stricte séparation de l’Eglise et de l’Etat (l’Etat ne doit plus collecter l’impôt pour l’Eglise, la légalisation des drogues. Ils ont adopté une profession de foi dans une Europe démocratique. On est encore bien loin de contenus d’un parti de gouvernement mais il faut un début à tout.

Intéressons-nous maintenant à quelques aspects de leur organisation.

La cellule de base locale est la Crew, l’équipage de 5 à 9 pirates (de façon à tenir autour dune table). Elle est à la base des actions locales. A côté, il y a les squad (groupe, équipe)on est dans un vocabulaire assez militarisé – réservés aux thématiques. On y discute des contenus. Chaque équipage dispose à la fois d’un point d’ancrage dans un lieu public pour des rencontres régulières (stammtisch).  Et un wiki (un site Internet collaboratif). Un capitaine et un navigateur mais ils n’ont pas de pouvoir de décision.

Le principe est celui d’un centralisme démocratique inversé.

Démocratie liquide. Qu’est_ce que c’est ? Il s’agit d’un mix entre démocratie directe et démocratie représentative. Le système assure un passage fluide entre l’une et l’autre. Chaque participant peut décider jusqu’à quel point il veut défendre lui-même ses intérêts  et/ou jusqu’à quel point il souhaite être représenté par quelqu’un d’autre. Logiciel développé par le M I T Liquidfeedback

5. Fin de l’Europe ?
L’Europe, vous l’aurez sans doute constaté a été ces derniers temps considérablement rétrécie.  Tout un continent ne serait plus qu’une monnaie.
L’écrivain, philosophe et orientaliste allemand  de famille iranienne Navid Kermani  qui vient de recevoir le prix Hanna Ahrendt de la pensée politique s’est récemment offusqué d’une phrase d’Angela Merkel, la même qui est reprise par Nicolas Sarkosy.  Cette phrase qu’il trouve scandaleuse est la suivante : si l’euro échoue, l’Europe échoue. Et de s’étonner : l’Europe ne serait donc plus rien d’autre que l’Euro ? N’y a-t-il rien de plus qui vaille la peine ? On pourrait le dire en détournant le titre d’un livre de Bernard Stiegler : Si l’Europe n’est que l’euro, elle ne vaut pas d’être vécue.

6. L’Europe désemparée de Robert Musil

Robert Musil

Sous ce titre paraissait le 11.11.2011, une date de mobilisation à l’échelle mondiale, dans le quotidien Tagespiegel un essai de Thomasz Kurianowicz qui invitait à une relecture de l’essai de Robert Musil déjà cité.

Je suis toujours particulièrement sensible aux appels consistant à ne pas oublier la littérature, cet immense réservoir de mémoire. On ne dit pas assez souvent que la poésie est sœur de la philosophie

Thomacs Kurianowicz – je cite ainsi que je l’ai traduit :

« Relire Musil : nos besoins vitaux sont transférés dans le royaume du chiffre, les conséquences sociales de ce transfert sont ignorées. La littérature peut aider à tirer les leçons des crises du 20ème siècle.

Nous passons d’une communauté de mémoire à une communauté du chiffre. L’homme mathématique [ Der mathematische Mensch , je pense que l’on peut sans trahir parler d’homme calculable ] du monde occidental est le produit d’une société reposant sur le pronostic économique, qui place les statistiques et les courbes des cours au-dessus du sens, de la mesure et de la justice (…)

Est-il si incongru, se demande-t-il de nous interroger sur de précédentes crises historiques. Ne nous ont-elles pas déjà fait perdre la raison ?

On peut établir d’étonnants parallèles entre les marchés financiers et la manière dont s’organisent les contacts sociaux sur Internet. Les usagers des réseaux  organisent  ces contacts à travers des numéros et se font calculer leurs passions par des algorithmes : les centres d’intérêt des uns et des autres sont mis en relation grâce à des équations mathématiques. Il en va de l’avenir de l’Europe comme avec la sphère intime sur Facebook. Ce qui compte c’est la calculabilité de la décision suivante. L’apparition d’un écart inattendu, l’expression d’une nouvelle réalité est interprété dans la logique du système comme un risque parce qu’il place la liberté de décision humaine au-dessus des attentes économiques des marchés. La décision de renoncer au referendum grec est le meilleur exemple de la manière dont une population s’est vue confisquer son pouvoir démocratique, parce que son comportement devait avant tout être conforme aux prévisions.

On pourrait en conclure que la confiance c’est l’incalculable puisque dès lors que nous sommes dans le calculable – ou la notation –  c’est forcément la défiance qui l’emporte.

Thomacs Kurianowicz

Comment sommes-nous devenus ce que nous sommes : une plus grande attention à l’histoire de l’Europe devient nécessaire. La littérature immense réservoir de mémoire peut nous éviter des bêtises. L’essai de Robert Musil l’Europe désemparée ou petit voyage du cop à l’âne, de 1922 fourmille de parallèles historiques.

Il nomme l’Europe « une maison de fou babélienne », ses analyses collent avec l’état actuel du continent dans ce téléscopage de sagesse et d’impuissance

de ses milliers de fenêtres, des milliers de voix, de pensées, de musiques différentes agressent en même temps le passant ; dans ces conditions, il est clair que l’individu devient une arène où s’affrontent des motifs anarchiques et que la morale, à l’instar de l’esprit, se désagrège. Dans les sous-sols de cet asile, cependant, le Vulcain de la volonté créatrice continue à forger ; les plus vieux rêves de l’homme : le vol, les bottes de sept lieues, la vision à travers les corps opaques se réalisent, ainsi qu’un nombre infini de chimères qui relevaient encore aux siècles passés de la pure magie ; notre époque donne réalité à des prodiges, mais elle n’y est plus sensible.

Comme entre temps j’ai repris l’ensemble du texte, j’ajoute pour Bernard Stiegler les deux phrases qui suivent qui ne sont pas reprises par Thomacs Kurianowicz :

Notre époque est une époque de rêves exaucés, et tout exaucement est déception; il lui manque le désir, le quelque chose qui vous ronge le cœur aussi longtemps qu’on ne l’a pas obtenu.

Je saute quelques passages

Thomacs Kurianowicz conclut son souci de dire que l’Europe n’oublie pas l’histoire de son devenir, par une dernière citation de Musil :

La politique plus encore, telle qu’on l’entend de nos jours, est le contraire absolu de l’idéalisme, presque sa perversion. L’homme qui spécule à la baisse sur son semblable et qui s’intitule politique réaliste ne tient pour réelles que les bassesses humaines, seule chose qu’il juge fiable ; il ne table pas sur la persuasion, mais uniquement sur la force ou la ruse.

Aujourd’hui, comme à l’époque de Robert Musil, conclut Kurianowicz, il ne s’agit pas seulement du destin des marchés mais il y va de la constitution spirituelle de l’Europe.

7. Le final de Maria Braun

Maria Braun (Anna Schygulla) devant la machine à calculer dans "Le Mariage de Maria Braun" de Fassbinder

Pour finir je vous emmène faire un petit tout au cinéma. Le hasard a fait qu’on m’a demandé de participer il y a deux semaines à un débat à l’issue de la projection du film, Le mariage de Maria Braun, dans lequel Fassbinder démonte la face cachée du miracle économique. Je n’ai pas le temps de vous rappeler le film. Ceux qui l’ont vu se souviennent de la fin : Maria est en pleine réussite sociale et financière. Elle a cette maison symbole de la réussite sociale mais elle est devenue sa prison. Si vous avez l’occasion de revoir le film, je vous invite à observer le rôle grandissant de la machine à calculer qui fait presque corps avec Maria Braun. Tout dans son univers est devenu calculable, monnayable. Maria qui dans un moment d’inattention avait oublié de fermer le gaz va dans la cuisine pour allumer une cigarette ce qui provoque l’explosion de la maison au moment où le reporter à la radio crie « c’est fini, c’est fini ! », l’Allemagne est championne du Monde de football.

Je me suis longtemps demandé ce que je pourrais dire sur cette explosion finale. Yann Lardeau – grand spécialiste de Fassbinder- parle de la fuite de gaz comme d’une fuite du sens. Mais cela ne me satisfaisait pas. Jusqu’à ce que je tombe dans le même essai de Robert Musil sur cette notion d’ « explosion psychique » qui caractérise la « révolte de l’âme contre l’ordre établi » :

Aujourd’hui, des forces conciliantes issues du monde du common sense travaillent à dévaloriser la guerre, proclamée inutile et déraisonnable, et ce sont certes des arguments de poids dans une époque axée sur le profit et la raison ; je crois néanmoins que ce genre de pacifistes sous-estiment le facteur d’explosion psychique que comportent les guerres de la seconde espèce, le besoin manifestement très humain de périodiquement tout casser, de tout faire sauter pour voir ce qu’il en adviendra. Ce besoin de « krach métaphysique » – si l’on me passe l’expression – s’accumule en temps de paix comme un résidu d’insatisfaction. Je ne puis voir là, dans les cas où il n’y avait à la ronde ni oppression, ni crise économique sans issue, mais rien que prospérité, autre chose qu’une révolte de l’âme contre l’ordre établi ; révolte qui conduit, en mainte époque, à des soulèvements religieux, en d’autres, à la guerre.

JE VOUS REMERCIE

Bernard Umbrecht
20 décembre 2011

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The same procedure as every year, James!

The same procedure as last year, Miss Sophie?
The same procedure as every year, James!

– “La même procédure que l’an dernier, Mlle Sophie” ? demande le majordome à chaque passage.

– “La même procédure que chaque année, James !” lui répond invariablement Miss Sophie qui fête son 90 ème anniversaire avec quelques amis disparus.

Ce sont les deux répliques cultes d’un petit film culte qu’il est traditionnel de regarder en Allemagne, à la télévision, l’après midi ou le soir de la Saint Sylvestre depuis qu’il a été montré pour la première fois en 1963. Faite au départ pour meubler un temps mort, l’émission avait été réalisée en direct – et en anglais – pour la première chaîne de télévision publique ARD

Il s’intitule Dinner for one.

Et chaque année, qu’on le connaisse par cœur ou qu’on le découvre, ce sont quelques minutes hilarantes que l’on partage entre amis. Le film évoque le passage du rituel immuable à sa caricature.

Avec May Warden dans le rôle de Miss Sophie et Freddie Frinton dans celui de James.
Réalisation : Heinz Dunkhas.

Dans le programme de la manifestation de la Saint Sylvestre à Francfort, sera proposée une version “alternative” intitulée : Dinner for 1%

Tous nos vœux pour l’année qui vient !

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Il sera minuit moins cinq à Francfort

Clip d’appel à la manifestation de 17h à 23h55 avec interconnexion de tous les campements puis à la fête de la Saint Sylvestre à Francfort sur le Main, pour, disent-ils, passer de cette année de protestation à l’année de la révolution.

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“Keynésianisme privé”

Wolfgang Streeck, sociologue, directeur de l’Institut des sciences sociales Max-Planck à Cologne s’explique, dans un entretien à l’hebdomadaire die Zeit, sur la notion de keynésianisme privé qui consiste dans un transfert de l’endettement des Etats vers l’endettement privé ainsi que sur la prise en charge par eux-mêmes des risques imposés aux individus :

« La réduction des dépenses publiques a été compensée par des possibilités d’endettement sans précédent accordées aux individus et aux entreprises. En pratique, les dettes publiques ont été remplacées par les dettes privées. Ce n’est pas l’Etat qui a levé des crédits pour la formation ou la création d’espaces habitables mais les citoyens ont été encouragés, de fait, ont été contraints de le faire eux-mêmes à leur propre risque. Cette stratégie de résolution des conflits n’a fait pendant un temps que des gagnants. Les riches ont ainsi évité des impôts plus élevés et ils sont devenus plus riches tandis que les pauvres pouvaient acheter des maisons que dans le fond ils ne pouvaient pas s’offrir mais qui ont servi de compensation pour la réduction du montant des retraites, de garantie pour les prêts à la consommation et pour se consoler de la stagnation des salaires réels. Jusqu’au crash de 2008…. »

Plus loin il ajoute :

« Le contrôle politique des marchés mondiaux du travail, du capital, des services n’a cessé de s’affaiblir ces trente dernières années. Les gens ont à assumer eux-mêmes de plus en plus de risques. Alors que la pression des transformations économiques et technologiques sur les conditions de vie continue de s’accroître, les capacités d’imposition de ceux qui gagnent bien ou mieux reculent et les marchés des capitaux apparaissent à côté des peuples comme un souverain toujours plus puissant ».

Lien vers l’interview : http://www.zeit.de/politik/2011-12/streeck-europa-depression

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Slavoj Žižek sur l’Ecole de Francfort et Ulrich Beck

Il y a deux trois petites choses que j’aimerais retenir de l’interview accordée par le philosophe slovène Slavoj Žižek à la Frankfurter Rundschau, il y a quelques jours. Elles concernent bien entendu la matière que traite notre site, quelques aspects de la culture allemande.

Sur l’Ecole de Francfort et le « marxisme » soviétique

« Il y a eu le livre méritoire Le marxisme soviétique d’Herbert Marcuse, en 1958. Mais depuis ? Adorno ne s’y est pas intéressé. Habermas non plus. On peut lire toute son œuvre sans avoir l’idée qu’il y avait deux Allemagnes. Cela m’a toujours estomaqué. Car au centre de la Théorie critique, il y a l’idée de la Dialectique des Lumières [Titre d’un ouvrage de Theodor W. Adorno et Max Horkheimer]. Où pouvait-on mieux la comprendre dans sa brutalité que dans le destin du marxisme soviétique ? Le stalinisme est une bien meilleure preuve de la justesse de la théorie de la Dialectique des Lumières que le fascisme. Nous devons comprendre que la terreur stalinienne fait partie du projet de la modernité ».

A propos du film de Florian Henckel von Donnersmarck La vie des autres

« C’est un film ridicule. Presque une défense de la Stasi [Police politique et Services secrets de l’ancienne Allemagne de l’Est]. La Stasi espionne un écrivain parce qu’un ministre veut entreprendre sa femme. C’est totalement ridicule. Non que cela n’ait pas pu arriver mais je n’en sais rien. Mais la Stasi aurait de toute façon mis l’écrivain sous surveillance. Cela tenait au système et non à une marotte érotique d’un ministre. Voyez-vous, c’est là le regard libéral sur l’histoire. Là où advient le mal, il doit y avoir un méchant. C’est naïf et passe à côté du problème. Nous avons dû apprendre que des gens biens faisaient des choses terribles avec les meilleures intentions et les plus belles motivations ».

La meilleure librairie de Berlin

Réponse concrète à une question concrète : quelle est la meilleure librairie de Berlin ? Il donne ce tuyau après avoir déploré que les librairies dans lesquelles on trouve encore ce qu’on ne cherche pas se fassent de plus en plus rares. Il donne une adresse à Berlin : la librairie Knesebeck 11 à Charlottenburg. Elle se trouve du côté de Savignyplatz, un endroit de Berlin que j’aime bien depuis longtemps. A l’époque de la ville divisée se trouvait là la bohème de Berlin Ouest.

La société du risque d’Ulrich Beck

« J’admire l’idée d’Ulrich Beck sur la société du risque. L’idée de fond est qu’aujourd’hui de plus en plus de choses qui étaient autrefois préconisées socialement sont désormais choisies par les individus. La religion en est un exemple . Dans des cas extrêmes, des gens changent aujourd’hui de sexe, ce qui dans le passé était impensable. Dans l’ancienne Yougoslavie , des individus ont opté pour telle ou telle nation. Dans cette réflexivité sans fin où tout est sans cesse remis en question naît dans des endroits facilement identifiables de la société l’envie d’imposer brutalement, violemment, une identité qui renonce à toute médiation. L’autre face de la Société du risque est constituée par ces brutes racistes de Skinheads ou les voitures qui brûlent. A Berlin, Paris et Londres. Partout on assiste à des accès de violence »

Slavoj Žižek : entretien avec Arno Widmann. Frankfurter Rundschau 23/12/2011

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Le monde de Gerhard Schröder

Graphique paru dans Manager Magazin du 9 avril 2010

Pour mieux apprécier les bonne leçons sociales de l’ancien chancelier Gerhardt Schröder qui fut un jour de gauche mais c’était il y a bien longtemps, il n’est pas inutile de se rappeler d’où il parle aujourd’hui où ses aspirations sont d’abord de faire de l’argent.
Comme le montre le graphique, la constellation Schröder est orientée tous azimuts.
Et ses centres d’intérêts – financiers – sont multiples. Au choix, Gazprom,  Erdogan, premier ministre turc,   Les Emirats, La Chine,  la Banque Rothschild.
Reprenons :
Une intervention de Gerhardt Schröder, l’inventeur du boulot à 1 euro, où que ce soit dans le monde, est facturée jusqu’à 50.000 euros. Ses prestations sont gérées par l’agence Harry Walker de New Yorck.
Ses discours sont bien entendus totalement désintéressés et n’ont rien à voir avec sa fonction de médiateur chez TNK-BP, poste qu’il va quitter car l’intermédiation  entre Russes et Britanniques est, semble-t-il un échec, ou de président du Conseil de surveillance de Nord Stream AG., gestionnaire du gazoduc reliant la Russie et l’Allemagne. Le consortium est détenu à 51 % par Gazprom  et par les Allemands ainsi que pour 9 % par GDF Suez.
L’ancien chancelier allemand est également conseiller à Paris de la Banque Rotschild et travaille pour le plus grand groupe de presse suisse Ringier. On y ajoute qu’il utilise son entregent à Pékin et Abou Dhabi et qu’il entretient d’excellentes relations avec Recep Tayyip Erdogan, le premier ministre turc qu’il voit souvent à titre privé ou pour affaires. (Tiens, tiens !)
Mais, peut-être, Gerhard Schröder a-t-il discuté avec le locataire de l’Elysée du sujet qu’il connaît vraiment bien : que faire quand on est battu aux élections et qu’on doit quitter le pouvoir ?

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L’Allemagne désemparée

Une photo de l’occupation de la plage de la presse à Berlin, les 11 et 12 novembre derniers. https://www.alex11.org/2011/11/fotos-vom-11-12-november-bundespressestrand/

Je participerai lundi et mardi prochains aux

Entretiens du Nouveau Monde Industriel 2011
organisés par l’IRI, l’ENSCI , Cap Digital
« CONFIANCES, DEFIANCES ET TECHNOLOGIES »
Avec la participation exceptionnelle d’Ulrich Beck
19-20 décembre 2011, Grande Salle du Centre Pompidou

J’interviens mardi après midi dans la cession 5,
CONFIANCE ET POLITIQUE

Voici le titre de mon intervention qui portera sur l’Allemagne et quelques mots clés :
L’Allemagne désemparée Ou petit voyage du coq à l’âne avec Robert Musil avec comme mots clés :

Etonnements, ruptures, dissensus allemands –“Occupy”, une multitude de je à la recherche d’un nous – Succès du Parti pirate et déclin du Parti libéral – Référendums d’Athènes à Bruxelles via Stuttgart, la crise de la démocratie représentative – Liquid feedback, une plateforme de démocratie liquide – De la communauté de mémoire à celle des chiffres – Miracle économique et Explosion psychique  (R. Musil et R.W. Fassbinder)

Je mettrai le texte en ligne après les Fêtes de Noël

Voici la présentation des entretiens :

Quelle que soit sa forme, une société est avant tout un dispositif de production de fidélité. Croire en l’autre – et non seulement lui faire confiance – veut dire que l’on compte sur lui au-delà même de tout calcul, comme garant d’une inconditionnalité ; c’est à dire comme garantissant des principes, une droiture, une probité, etc. Ce sont les rôles tenus par les parents, les curés, les instituteurs, les agriculteurs, les officiers, etc. Ces personnages sont en cela chargés d’une sorte de mission surmoïque : ceux qui croient en eux investissent en eux – et aussi bien, dans la Nation, dans le Christ, dans la Révolution, mais aussi dans le projet social qu’ils incarnent et que doit aussi incarner tout entrepreneur selon Max Weber.

Nous savons depuis Weber que le capitalisme a transformé la nature de l’engagement qui structurait la société occidentale – fondée sur la foi propre à la croyance religieuse monothéiste – en confiance entendue comme calculabilité fiduciaire. Cependant, la crise du capitalisme qui s’est déclenchée en 2007-2008 nous a appris que la transformation de la fidélité en calculabilité opérée par les appareils fiduciaires, a rencontré une limite où le crédit s’est massivement renversé en discrédit. Ce processus, qui relève de ce que Weber et  Theodor W. Adorno désignèrent comme une rationalisation et qui conduit à un désenchantement, est essentiellement lié à un processus de grammatisation. Ce processus a pris une nouvelle dimension lors de la Renaissance grâce à l’imprimerie et a été l’objet de luttes politico-religieuses sans précédent pendant la Réforme. Au cours de ces luttes, la «pharmacologie de l’esprit» formée par le Livre et les livres, et la thérapeutique nécessaire que requièrent de tels « pharmaka» (des poisons qui sont aussi des remèdes) deviendront les thèmes d’un conflit spirituel au service d’une nouvelle thérapeutique religieuse et laïque.

Nul ne peut ignorer qu’avec le développement du numérique (qui est le stade le plus récent du processus de grammatisation) réapparaissent les grandes questions que posa alors l’imprimerie et qui déclenchèrent en grande partie la Réforme puis la Contre-réforme. En effet, la confiance, dans le monde du metadataware, des réseaux sociaux et de la traçabilité (sans parler des questions de paiement sécurisé qui prennent ce sujet par son enjeu le plus superficiel) est devenue une question primordiale. Après avoir abordé la question de la défiance face aux nanotechnologies dans les Entretiens de 2010, l’objectif de cette année est de tenter d’évaluer combien les modèles économiques, organisationnels, industriels, technologiques et sociaux seront capables de rétablir la confiance.

Pour le programme des deux journées : Voir ici, cliquez sur Edition 2011

 

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Démocratie ou gouvernement des agences de notation ?

Démocratie ou gouvernement des agences de notation ? La question est posée par un ancien juge de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe.

Siegfried Bross, professeur honoraire de droit administratif de l’Université de Fribourg, est un ancien juge constitutionnel d’Allemagne. Il a fait partie de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe de 1998 à 2010. Il est président de la section allemande de la Commission internationale des juristes. Aujourd’hui il parcourt le monde là où s’élaborent de nouvelles constitutions au Népal en Tunisie, au Maroc ou en Indonésie. Je retiendrai d’une très longue interview avec Peter Mühlbauer pour le magazine en ligne Télépolis quelques passages dans lesquels il examine la manière dont les communes allemandes sont livrées aux pressions et chantage des agences de notation et aborde les conséquences de l’euphorie de privatisation.

« Il n’y a pas longtemps une agence de notation a présenté au gouvernement fédéral un catalogue de mesures à prendre  en disant que si l’Allemagne ne met pas tel ou tel aspect à disposition d’une privatisation dans des infrastructures et des services publics, la note baissera. Ces gens-là  peuvent se permettre de dire que la note baissera si nous ne privatisons pas par exemple le secteur psychiatrique. Ensuite, ils décideront de l’offre de soins à domicile, de la grandeur des chambres d’hôpital, de la qualité des soins apportés à la population. Les hôpitaux publics doivent être privatisés, devenir des Sarls sinon ils risquent de ne plus obtenir de crédits. Nous devons alors nous demander si nous sommes en démocratie  ou dans un gouvernement d’agences de notation. ».

Siegfried Bross évoque aussi le chantage des géants de l’énergie  pour conclure que les gouvernements ont été dessaisis de la définition des facteurs de localisation. Les acteurs privés se sont substitués aux acteurs publics  dans le domaine des transports, de l’énergie de l’eau  avec des effets destructeurs sur les normes de travail, la législation des conditions de travail patiemment construites au fils des décennies précédentes. La privatisation a aussi des effets sur la conscience généralement répandue en Allemagne : «  la corruption s’est considérablement développée ».

On l’aura compris S.Bross est un adversaire déclaré de la privatisation à tout crin des activités de service à la population qui par ailleurs appellerait pour les contrôler un appareillage judiciaire tellement imposant qu’il en deviendrait menaçant.   Il avait déjà résisté à l’ « euphorie de privatisations des années 90 » :

« J’avais à l’époque protesté avec véhémence contre la destruction par la Commission européenne du secteur bancaire public. Si l’on n’avait pas retiré aux banques régionales [et aux Caisses d’épargne] la garantie de l’Etat, elles n’auraient pas été chercher d’autres affaires. Beaucoup d’argent aurait été épargné aux contribuables. »

La candidature de Siegfried Bross à la Cour constitutionnelle de Karlsruhe avait été présentée par le parti chrétien démocrate, la CDU.

De plus en plus nombreuses me semble-t-il sont les personnes qui ayant cru à l’ordre démocratique mis en place après la seconde guerre mondiale en Allemagne s’aperçoivent des limites et insuffisances de ce système.

Il n’était en effet pas prévu au départ que le capitalisme puisse cesser d’être compatible avec la démocratie.

En 1969, Willy Brandt s’était rendu célèbre avec son slogan : « osons plus de démocratie ». Il est aujourd’hui inversé. Il faudrait dire «  osons moins de démocratie ».

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