Le vers 11580 du Faust de Goethe

J’ai retrouvé, il y a peu – vive le désordre et la sérendipité – un petit document, ici tant bien que mal reproduit, que je m’étais procuré en Allemagne de l’Est (RDA). Il porte le titre énigmatique de FAUST, vers 11580 et contient deux facsimilés de l’écriture de Goethe  témoignant de la présence d’un vers surchargé de ratures, le fameux vers 11580 qui s’est transformé progressivement jusqu’à prendre forme définitive et devenir :

[Solch ein Gewimmel möcht ich sehen] / Auf freiem Grund mit freiem Volke stehen

[Je voudrais voir ce fourmillement-là]
Me tenir sur une terre libre, avec un peuple libre.

Ce vers est extrait du  FAUST II et fait partie des dernières paroles de Faust avant de mourir alors qu’il est devenu aveugle et que des lémures creusent sa tombe.

Pourquoi la RDA pour qui Faust et Goethe étaient sacrés a-t-elle à ce point mis en exergue ce vers ?  On peut répondre : parce qu’il passait pour la prémonition de l’Eden socialiste, presque la devise du pays. Au point que le vers a été inscrit dans le béton d’un bâtiment à l’entrée sud de la Stalinallee (aujourd’hui Karl-Marx-Allee). Le philosophe Oskar Negt qui raconte cette histoire dans son livre consacré à Faust précise que les architectes “proches du peuple” de Walter Ulbricht y ont ajouté un point d’exclamation comme pour en souligner le caractère inéluctable. Il ajoute :

L’ironie sanglante contenue dans l’utilisation de ce vers tient au fait que peu de temps après la mort du dictateur [Staline] qui avait donné son nom à cette allée a eut lieu précisément à cet endroit un fourmillement populaire sous forme d’un soulèvement de protestation contre une telle conception de la terre libre

Il fait référence au soulèvement des ouvriers du bâtiment à Berlin-Est, le 17 juin 1953 qui sera réprimé par les chars soviétiques.

Le compositeur Hans Eisler a appris à ses dépens que Goethe et Faust étaient intouchables, lui qui voulait composer un opéra intitulé Johannes Faustus dans lequel il inscrivait le mythe dans la Guerre des paysans  et faisait de Faust un contemporain de Luther ce qu’étai(en)t le ou les vrais Faust.

Le projet a  fait l’objet d’une entreprise de démolition en règle par les représentants de la culture officielle, de sorte que la musique ne sera jamais composée. Il ne nous en reste que le livret.

Au contraire de la RDA, l’Allemagne fédérale a largement ignoré la seconde partie de Faust lui préférant le FAUST I.  Tout Faust est aujourd’hui relu différemment.

Depuis peu et de manière de plus en plus ostensible, écrit Michael Jaeger, auteur d’un Faust vu comme le premier Globalplayer (un entrepreneur de la globalisation) une autre compréhension de FAUST  tend à emporter la conviction :

On prend au mot le sous-titre de l’œuvre. On lit FAUST comme une tragédie, comme catastrophe de la nature et de la civilisation(…) La figure de Faust a pâli, elle n’est plus un modèle, une figure d’identification. C’est une véritable personnification du malheur, la négation même des idéaux de civilisation que préconisait son auteur, Goethe.

Je tente de raconter ce changement de paradigme dans l’article que publie le Monde diplomatique dans le numéro d’octobre 2011, Faust ou l’alchimie capitaliste.

 

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Non, ce n’est pas du tout l’été des vieilles bonnes femmes

A la météo allemande, le temps splendide que nous avons en ce moment est souvent désigné par l’expression Altweibersommer que l’on pourrait – en en ignorant totalement l’étymologie –  traduire par l’été des vieilles bonnes femmes ou –shakespearien- par l’été des vieilles commères. Ou encore, pourquoi pas, l’été des poules mouillées (altes Weib) ou des vieux chameaux.

Mais ce n’est pas cela du tout, du tout : l’Altweibersommer est ce que nous appelons  l’été indien.

Le sujet revient régulièrement sur le tapis en Allemagne où il faut rappeler chaque fois l’origine de l’expression. Elle provient du tissage (weiben = weben) des fils d’araignées que l’on voit dans cette période scintiller au soleil du matin, même en ville comme sur notre photo.

Le mot Weib, au début, signifiait tout simplement la femme qui fait couple avec l’homme Mann und Weib, und Weib und Mann, / reichen an die Gottheit an (Mari et femme et femme et mari / atteignent à la divinité) chantent Pamina et Papageno dans la Flûte enchantée de Mozart. Le mot s’est au fil du temps chargé d’une connotation plutôt négative.

 

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D’une expo à l’autre : “Car culture” à Karlsruhe

"Car Building" de Hans Hollein. Exposition Car Culture au ZKM (Centre d’art et de technologies média) de Karlsruhe jusqu’au 8 janvier 2012

Dans le Bade-Wurtemberg, en Allemagne, et juste un peu à côté, si l’on y associe Bâle, en Suisse, on se dispute les expositions sur l’automobile. Au point que certaines œuvres qui figurent dans le catalogue de l’une sont en fait exposées dans l’autre. La raison en est que la première automobile allemande naissait dans la région, il y a 125 ans. Un brevet  a été déposé par Carl Benz pour son tricycle à moteur, le 29 janvier 1886. D’où cet été de l’automobile dont le paradoxe est qu’il intervient juste après que les élections aient porté les Verts au pouvoir du Land. Ils ont pu arguer que les choses avaient été décidées avant leur arrivée. Ils semblent cependant moins portés sur la question du CO2 que sur celle du nucléaire un peu à l’inverse des écologistes français.

On peut évidemment se demander si 125 ans est un chiffre qui mérite une commémoration. Peut-être que la crise y a aidé. On oublie en effet trop vite que le début de la crise financière aux Etats-Unis était accompagné de celle de General Motors. Et l’Allemagne qui a énormément investit dans l’automobile après guerre au point d’en faire un élément central de son identité est le pays qui avec les Etats-Unis a le plus mobilisé d’aides de l’Etat pour maintenir la branche à flot.

La première impression que fait l’exposition est d’entrée plus iconoclaste que celle du musée Tinguely  dont nous avons parlé au début de l’été …

"Duell" de l’artiste moscovite Sergei Shekhovtsov

…et critique :

Ci-dessus pour ne pas trop multiplier les photographies – il y a beaucoup d’objets intéressants – une vue de plusieurs œuvres en particulier : Disgrâce d’Elmsgreen & Dragset 2006 où la voiture apparaît enduite de goudron et de plumes comme un vulgaire Dalton. Elle est survolée par l’Hélicoptère n°21, le véhicule de fuite et de libération de Franz Ackerman. Au fond des images de voitures enfouies provenant de Cadillac Ranch par le groupe Arnt Farm.

L’organisation de l’espace, à la différence de l’option religieuse de cathédrale du Musée Tinguely, fait ici plus penser à un garage avec ses voitures d’exposition, d’autres qui pourraient être en réparation, d’autres bonnes pour la casse ou destinés à la transformation  avec en son centre mais pas vraiment le Monument à Félix Guattari de Jean-Jacques Lebel.

"Monument à Félix Guattari" de Jean-Jacques Lebel

Un utérus roulant

Il y a une difficulté à critiquer l’automobile à partir des seules catégories de la raison économique et écologique. Elle mémorise des tendances profondes de l’histoire humaine comme le souligne, dans le texte du catalogue, le philosophe de Karlsruhe, Peter Sloterdijk. L’humanité  au stade ultime de son projet de sédentarisation est confrontée à la vengeance de ses pulsions nomades. L’automobilisme est l’une de ses pulsions nomades. L’automobile est un utérus roulant qui se distingue en ceci de l’image biologique que les adultes peuvent le piloter. Dans la voiture l’homme cherche à reproduire l’état fœtal dans le monde extra-utérin. Cet extérieur fait peur et la voiture permet d’être quelqu’un quand on a peur de sortir de chez soi. Tout panneau indicateur montre au fond toujours le chemin du retour chez soi.

Je n’ai personnellement jamais rien senti de divin dans une automobile. On ne met pas ses mains dans le cambouis de quelque chose de divin. Ce n’est d’ailleurs qu’avec l’apparition de l’électronique que la voiture est devenue un objet intouchable. On ne peut  désormais même plus soi-même changer une ampoule ou une bougie.  Même le garagiste ne peut plus faire autre chose que ce que le système informatique décide.

J’ai privilégié jusqu’à maintenant le volet automobile et artistique de l’exposition. Elle en contient un deuxième plus fait d’objets purement techniques.

"Brain Car", la voiture cerveau d’Olaf Modij

Médias de la mobilité

Si la mobilité est, toujours selon Sloterdijk, la religion cinétique occulte de la modernité, sont apparues en même temps d’autres techniques permettant de transmettre jusqu’à la vitesse de la lumière les messages en évitant le déplacement du messager. L’automobile s’est construite dès le début  non seulement un mais des réseaux. Pour pouvoir rouler, elle a réorganisé notre espace en créant des réseaux routiers et autoroutiers ainsi que des réseaux d’approvisionnement en énergie, et une signalétique (on peut même évoquer le réseau bancaire pour son acquisition sans même parler de la fabrication).  Très tôt aussi la voiture s’est connectée au réseau hertzien (autoradio).

Mais l’angle de l’exposition n’est pas tout à fait celui-là. La même année où Carl Benz dépose son brevet de véhicule automobile, Heinrich Herz met en évidence l’existence des ondes électromagnétiques. D’où l’exposition d’une série d’objets depuis le télégraphe jusqu’au téléphone cellulaire figurant un siècle de télétransmission.

La téléphonie cellulaire

Le lien n’est pas vraiment perceptible dans l’exposition elle-même qui n’articule pas mais  juxtapose le media de la mobilité physique et ceux de la mobilité virtuelle.

Pour Peter Weibel, artiste autrichien qui dirige le ZKM et qui a coordonné l’exposition et le catalogue, le complexe Auto / mobil(e)ité / Emetteurs d’ondes préfigurés par la présence de l’autoradio et du GPS forme une nouvelle unité de la Car Culture.

L’automobile comme media, est une idée qui vient du théoricien de la communication canadien Marshall Macluhan (né en 1911, autre anniversaire) pour qui toute extension de l’homme, vêtement, voiture…, etc, est un media. L’une de ses prédictions est qu’il y aura un successeur de l’automobile en temps que media. L’automobile, media de la mobilité physique individuelle, serait devenu LE media de la mobilité par excellence puis LA métaphore de la mobilité. S’il en est ainsi, le tout est en crise.  Ce qui n’est pas dit.

L’autre approche abordée par P. Weibel consiste à prendre la question par le biais de la séparation de plus en plus poussée du message et du messager. Le message (auto) perd du terrain au profit du messager. Passons ! Toute cette salade est assaisonnée des platitudes habituelles sur l’immatériel et le postindustriel. Qu’il y ait une mobilité physique et une mobilité virtuelle n’autorise pas, surtout quand cette dernière est figurée par les instruments et des infrastructures de télétransmission,  à la qualifier d’immatérielle. On ne voit pas en quoi les ondes électromagnétiques seraient immatérielles. Ni même postindustrielles comme s’il n’y avait pas une industrie du numérique qui industrialise même les contenus. L’entreprise Google ne fait-elle pas des mots une industrie ?

Peter Weibel examine tout de même aussi en contrepoint à l’hypothèse de Macluhan de la substitution d’un média par un autre  la thèse de la complémentarité : il y a des indications selon lesquelles un usage croissant de la mobilité virtuelle dans la fabrique [sic] comme au domicile accroit dramatiquement la mobilité physique car l’homme apprend que par la combinaison des deux mobilités il peut déployer encore plus d’activités, prendre en compte encore plus de propositions sociales et vivre sa vie plus pleinement encore.

Sauf que cela peut l’enrichir comme l’empoisonner. La Car Culture nécessiterait alors une Care Culture, une culture du soin.

Les textes du catalogue nous éloignent de l’exposition. Faisons-y pour terminer un petit retour.

"Mobili" de Miquel Barceló

On ne peut penser notre avenir sans penser celui de l’automobile, de l’organisation de l’espace qu’elle a construite et des formes de la mobilité /immobilité que prendront le futur. Il faudra sûrement le construire en nous détachant de l’idée que l’automobile serait LA métaphore de la mobilité.

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Fétichisme automobile au Musée Tinguely de Bâle
Le voyage immobile d’Elfriede Jelinek

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Heureusement qu’ils savent…


Entretien pour maîtriser la crise

Dis moi franchement : au fond, est-ce que tu sais ce que c’est des euro-obligations ?
– Pas vraiment
– Ah, tu vois, moi non plus

par le caricaturiste Klaus Stuttman

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Habemus papam, mais on s’en fiche

Der Fremde = l’étranger. Der Spiegel 19.09.2011

J’ai d’abord été tenté de partager avec une majorité d’Allemands une sainte indifférence envers la visite du Pape en Allemagne mais la vue de cette double page au titre ambigu, L’étranger, m’a incité à tout de même la retenir car il n’y a pas d’expression plus éloquente me semble-t-il du divorce qui s’est installé entre le pape actuel et son pays d’origine. Un autre signe d’une désinvolture tout à fait inédite se trouve par exemple dans cette “une” du quotidien Tageszeitung remplaçant la photo de Benoît XVI par E.T.

L’Allemagne qui lors de l’élection du Cardinal Ratzinger s’était exclamée Nous sommes Pape a rapidement déchanté devant les complaisances du Vatican à l’égard d’évêques révisionnistes, son silence assourdissant devant les scandales de pédophilie qui ont éclaboussé l’église, les propos ambigus du Pape sur l’Islam ainsi que toutes les positions  anachroniques de l’église sur le divorce, l’homosexualité, le préservatif, l’avortement, le mariage des prêtres. L’Eglise catholique n’est pas à l’écoute des préoccupations de la société mais demande à la société d’être à l’écoute des préoccupations de l’Eglise. Résultat : le nombre des catholiques est en recul de 12,7 % depuis 1990 (en Allemagne, cela se calcule facilement puisque est membre d’une église celui qui paye l’impôt pour cette église). Pour la première fois en 2010, le nombre de personnes ayant quitté l’église a dépassé le nombre de ceux qui y ont reçu le baptême. Il y a des grondements même chez ceux qui restent en raison de ce que le théologien critique Hans Küng appelle la “poutinisation de l’Eglise”. La splendeur absolutiste du Pape n’aurait rien à envier à celle de Louis XIV.
Un certain nombre de mesures prises pour assurer la sécurité de ce voyage renforce encore la distanciation [Entfremdung] entre ce pape et la population dont il est issu. A titre d’exemple, citons seulement le fait qu’à Berlin toutes les vitres doivent rester fermées sur son passage, tout salut amical envers le pape risquerait d’être interprété comme potentiellement terroriste. A Fribourg-en-Brisgau, ville cyclable s’il en fut, ce sont les vélos qui sont interdits de stationnement sur son parcours.
En juillet 2010, soit il y a un peu plus d’un an, dans un essai sur la déseuropéisation du christianisme, le sociologue Ulrich Beck notait que le Pape Benoît XVI, en luttant contre la “dictature du relativisme », défend une hiérarchie de la vérité qui suit la logique du jeu de Skat [un jeu de carte] : la foi coupe la raison, la foi chrétienne coupe celle des autres religions (particulièrement l’Islam). Et le Pape est l’atout maître dans la hiérarchie des cartes de l’orthodoxie catholique.
Sa visite en Allemagne suit très exactement cette hiérarchie si l’on en croit la description qu’en a faite le  correspondant du  journal Le Monde : Les différents dossiers que le pape abordera au cours du voyage sont scandés par le choix des villes visitées : la sécularisation à Berlin, le coeur d’une Europe « sans Dieu », régulièrement fustigée par Benoît XVI [la foi coupe la raison”], l’oecuménisme à Erfurt, ville où étudia le moine Martin Luther au XVIe siècle, avant d’initier la Réforme [“la foi chrétienne coupe celle des autres religions”], le message pastoral au noyau dur des croyants [“l’atout maître”] à Fribourg-en-Brisgau, où subsiste une vitalité catholique.
Il reste peu de place pour de la spontanéité. Mais peut-être, grâce à une savante stratégie de communication et quelques concessions à chaque étape, récupérera-t-il en quatre jours un peu terrain perdu. A moins qu’il ne soit déjà trop tard.

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Le voyage immobile d’Elfriede Jelinek

« Etranger je suis venu, étranger je repars. » (Franz Schubert / Wilhelm Müller : Winterreise / Voyage d’hiver / Gute Nacht / Bonne nuit)

Quand j’ai découvert ce texte récent – juin 2011- d’Elfriede Jelinek, auteure autrichienne, prix Nobel de Littérature, j’ai d’abord été ralenti dans le mouvement de lecture rapide par son interprétation étendue de la prolétarisation comme dépossession de soi, au sens où, me semble-t-il l’interprète Bernard Stiegler. Elle envahit aussi la consommation. En reprenant une lecture plus attentive, je me suis aperçu qu’il est tout entier construit sur le mot Fremd / étranger, – ce que la traduction française ne rend pas toujours, notamment en traduisant Entfremdung par aliénation. Fremd / Etranger : à soi et à l’autre, sans attache, dépossédé de soi. Tout comme est Fremd aussi l’effet – permanent – de l’extériorisation machinique. Tout cela s’accompagne d’une réflexion sur le voyage immobile et sa propre situation – Elfriede Jelinek souffre d’agoraphobie- et commente le cycle des lieders de Franz Schubert Le voyage en hiver sur des textes d’un poète déserteur, Wilhelm Müller. Ce “Voyage en hiver ” est aussi le titre de la dernière pièce de théâtre d’Elfriede Jelinek qui lui a valu, pour la quatrième fois, le célèbre Prix des œuvres dramatiques de Mülheim. Le texte intitulé Etrang(è)er(e), je suis [Fremd, bin ich], premier vers du premier poème du cycle, dont on trouvera ci-dessous un extrait en traduction , est la transcription du discours de remerciements téléporté de Vienne à Mülheim par vidéotransmission. Cette dimension d’une présence virtuelle grâce aux technologies relationnelles manque dans la réflexion. Ne sommes nous pas tous devenus des voyageurs immobiles et que se passe-t-il dans ce voyage immobile, quand on est ainsi téléporté, présent quelque part tout en étant ailleurs ? Pour une brève écoute du lied de Schubert, une voix féminine, celle de Christa Ludwig.

« Etrang(è)er(e), je suis [Fremd, bin ich](1)

(…).Qu’apprend-on dans l’immobilité ? [Stillstand = état d’arrêt, d’interruption (chômage), d’absence de mobilité (paralysie). Dans le contexte du présent discours, on peut penser aussi à celui qui refuse la mobilisation militaire, le déserteur]. Tout ce que l’on peut voir autour de soi à partir du point  où l’on est ? Tout ce que l’on sait déjà ? Peut-on en dire quelque chose quand on ne peut plus bouger ? Quand il n’y a plus d’issue à l’immobilité, on peut tout au plus en apprendre l’oubli mais on n’a pas de pouvoir sur l’oubli. De toute façon, nous n’avons pas de pouvoir. L’immobilité est-ce déjà un retour-chez-soi ? Sommes-nous arrivés ou pouvons-nous encore espérer partir ? Je crois que dans cette immobilité d’où j’écris se trouvent des racines qui me retiennent et me fixent. C’est un peu ce dont chacun peut se rendre compte quand il veut quitter ce qu’il appelle son chez-soi. Le Voyage d’hiver qu’autrefois j’accompagnais souvent – je crois qu’aucune œuvre d’art  n’a jamais eu autant d’importance pour moi –  mais que dis-je : j’aurais accompagné un voyage qui par principe n’a pas à être accompagné ? Je ne l’ai bien sûr accompagné qu’au piano, ce Voyage d’hiver de Wilhelm Müller et Franz Schubert qui est une œuvre apatride, de l’absence de chez soi d’où l’on ne peut pas partir et où l’on ne peut pas revenir. Le texte d’un déserteur  (ce que Müller était) poursuivis par les “corbeaux” [l’un des lieder du Voyage d’hiver s’intitule Le corbeau], ces merveilleux oiseaux qui espionnent celui qui s’éloigne sans permission de l’armée, le texte d’un poète, Wilhelm Müller qui est le support, la charpente de la musique, qui la tient tout en étant tenue par elle, la musique qui est progression dans le temps, un mouvement dans l’immobilité, le chanteur se tient debout, l’accompagnateur est assis, ils ne se déplacent pas, le piano est lourd quand on veut le déplacer  alors que c’est la musique qui émeut les gens [= fait bouger quelque chose en eux], c’est plus simple. Le mouvement intérieur est plus simple que le mouvement extérieur, c’est du moins ce dont je dois me convaincre puisqu’il est très rare qu’il y ait un extérieur pour moi, oui, que voulais-je dire encore, j’aurais pu le dire tout de suite : donc ce texte d’un déserteur qui veut rejoindre sa petite amie  réfléchit sa propre absence de chez soi. Il ne s’en va pas pour arriver quelque part, il s’en va pour partir. Ainsi il se perd en lui-même [s’introvertit]. Parce qu’il s’est oublié lui-même ?

Quelqu’un se trouve debout là, comme moi aussi, et le monde passe, le destin passe derrière une maladroite. Quand on ne peut pas bouger soi-même, il faut se transformer soi-même en son propre destin  […] transformer en destin le fait qu’on ne peut pas partir, étendre l’instant, pas grave, on a du temps infiniment de temps, car quand les autres s’en vont, on reste, et dans le mouvement passif, dans le rien faire, l’eau travaille, tout fond sous moi. Tout s’en va sauf soi-même. On habite à côté mais on est soi-même ce voisin qui se déplace comme le vent et la fumée sans que l’on puisse bouger.

Le voyage dans l’immobilité

L’aliénation [Entfremdung (2) ] de l’ouvrier, la dépossession de soi et son remplacement par la machine (s’y ajoute l’effroyable misère qui en a frappé beaucoup au cours de la première industrialisation) n’est qu’une des formes de l’aliénation. L’effet “passager” de la machinerie est permanent, écrit Marx (3) en ce qu’elle envahit sans cesse de nouveaux champs de production et aliène celui qui sert la machine. Cette aliénation envahit tout, les conditions de travail et les produits qui s’élèvent au-dessus de celui qui les as fabriqué comme un funeste orage, un obscurcissement qui ne disparaît plus. Le moyen de travail accable le travailleur qui lutte contre cela mais c’est un combat perdu.

Je ne cherche même pas à saisir cette perte, apatridie telle qu’elle s’est manifestée dans l’histoire mondiale de l’humanité. Je décris le voyage dans l’immobilité. Mais tout est immobile même quand en apparence les gens bougent. Derrière eux s’élève l’obscurité comme les coulisses d’une scène à laquelle ils ne peuvent échapper. J’ai renté de mettre en mots de voyage ma propre paralysie en appelant d’autres à l’aide, une jeune femme qui a été enlevée et maintenue prisonnière sous un lourd bouchon de béton  (comme un esprit dans une bouteille). Lorsqu’elle a été libérée, elle a du travailler, travailler, travailler. Je ne trouve pas de forme plus extrême d’aliénation sans même avoir à faire appel à des machines”(…) »


2. L’usage traduit Entfremdung par aliénation . la traduction semble alors signaler un changement de registre dans le texte. Or, il n’en est rien. Il est tout entier construit sur le mot Fremd étranger, à soi et à l’autre, sans attache, dépossédé de soi. Fremd aussi, l’extériorisation machinique.
3. “En lançant les Tisserands dans l’éternité, la machine à tisser ne leur avait causé que des inconvénients temporaires. D’ailleurs les effets passagers des machines sont permanents en ce qu’elles envahissent sans cesse de nouveaux champs de prodution” (Karl Marx : Capital  I – IV – 13 – Machinerie et grand industrie).
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Post-scriptum : Le mur de Berlin dans les pissoirs de Las Vegas

N’est-ce pas une intéressante métaphore ?
Les pissoirs du Casino–Hotel  Main Street Station à Las Vegas  participent au concours “for the best restroom”, les meilleures chiottes des Etats-Unis avec leurs toilettes faites de fragments du Mur de Berlin. Le concours a été initié par une entreprise spécialisée dans la production de matériels pour toilettes publiques.

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Vacances / Ferien

Les chutes du Rhin à Schaffhausen (Suisse)

Vacances

(du latin, vacare « être sans »)

en allemand

Ferien

du latin fēriae, ārum, f qui désigne  à l’origine des jours pendant lesquels il n’y a pas d’activité commerciale mais des pratiques religieuses. En ce sens, les vacances n’existent plus mais on va en prendre quand même !

Urlaub (congés) vient de erlaubt, Erlaubnis = permission

On se retrouve à la rentrée. Je validerai toutefois les commentaires.

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L’interdit radical de Lohengrin

Le cygne (le mythe ?) est plumé. Photo David Ebener dpa/lby Via Die Zeit

On a pu voir récemment, sur Arte, la retransmission, en direct de Bayreuth, de l’époustouflant Lohengrin, mis en scène par Hans Neuenfels. Dans l’opéra de Richard Wagner, Lohengrin demande à Elsa de ne jamais lui demander son nom. L’impossible question de confiance absolue est une utopie radicale selon le metteur en scène, comme il l’explique dans l’hebdomadaire die Zeit.

Neuenfels : Le libéralisme dans lequel nous vivons nous conduit à passer en permanence de l’information à l’être. Tout ce que nous pouvons savoir, chaque fantôme, tout abîme sombre, toutes les pulsions semblent maîtrisables. Je n’ai encore jamais vécu dans une société qui se surestime à ce point et qui, en ordre et en silence, se trouve au bord de la folie. Les gens ne reprennent pas leur souffle mais se masquent, se déguisent et font la course. On observe cela et l’on se dit que l’on est soi-même atteint de folie.

Die Zeit : Qu’est ce que cela signifie pour le théâtre ?

Neuenfels : Il [le théâtre] doit montrer aux gens que leur liberté est bricolée, prédéterminée, leur montrer tout ce que cette liberté refoule de vérités et de réalité non maîtrisées. Ce type de dévoilement se trouve pour moi dans la musique. Je trouve que l’interdiction de Lohengrin “jamais tu ne devras me poser la question” [de qui je suis] absolument radicale. C’est une utopie radicale que d’aimer quelqu’un dont on ne connaît pas le nom. C’est peut être la plus grande marque de confiance possible qu’on peut offrir à un être humain.

Die Zeit : Elsa ne le peut pas.

Neuenfels : La société ne le peut pas. Je ne sais même pas du tout si une telle utopie serait raisonnable.

Die Zeit n° 34/ 18.08.2011

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Panique à droite, la gauche aurait raison

Quand on lit dans le quotidien de la finance de Frankfort, Frankfurter Allgemeine Zeitung sous la plume d’un des patrons du journal,
en titre,
Je commence à croire que la gauche a raison
en surtitre,
valeurs bourgeoises [= de la droite]
en chapô,
dans le camp de la droite, on s’inquiète de plus en plus de savoir si l’on a eu raison toute sa vie. Alors qu’il se démontre en temps réel que les présuppositions des plus grands adversaires [de la bourgeoisie] paraissent exactes
on se frotte les yeux d’abord, on se dit ensuite que la bourse a encore dû chuter ou que des émeutes ont éclaté.
Que signifie cet Embrassons-nous camarades [qui-aviez-tellement-raison] ? pour reprendre le titre du commentaire de Michael Angele dans l’hebdomadaire Der Freitag.
Cela mérite que l’on aille y voir de plus prêt. D’autant que des sondages bidons nous annoncent que les Français aimeraient bien un gouvernement à la Angela Merkel. Sans doute avec tout ce qui va avec comme la retraite à 65 bientôt 67 ans ?

Frank Schirrmacher – co-éditeur de la Frankfurter Allgemeine Zeitung – est connu pour ses talents à flairer l’air du temps. Dans l’édition du week-end dernier, il construit toute une dramaturgie de la crise des valeurs chrétiennes-démocrates

Un siècle d’économie financière de marché sans frein se révèle être le plus grand succès du plus grand programme de resocialisation de la gauche. Aussi usée qu’elle soit, la critique sociale de gauche est non seulement de retour mais est devenue nécessaire. La crise de la politique de droite qui a kidnappé le terme bourgeois comme l’avait fait le communisme avec celui de prolétaire devient une crise de conscience du conservatisme politique.
La politique réaliste et pragmatique masque le vide béant et l’excuse que les autres aussi ont fait des erreurs n’est que le refus de regarder les choses en face.
La question n’est plus de savoir si l’action politique est bonne ou mauvaise. La question est que les conséquences pratiques de cette politique sont comme une expérimentation en temps réel qui ne démontre pas seulement que l’actuelle politique de la droite est fausse mais que les hypothèses de leur plus grand adversaire sont vraies.

Le trait est grossi, dramatisé mais il n’est pas isolé comme on peut le constater ailleurs :

Nouriel Roubini à la une du Wall Street Journal : Marx avait raison.
Via Paul Jorion. Voir aussi ici.

L’une des sources d’inspiration de notre éditorialiste est son très conservateur collègue britannique du Daily Telegraph, Charles Moore, biographe de Margaret Thatcher qui est amplement cité et dont une phrase sert de titre à l’article :

La force de la gauche [il précise à un autre moment qu’il ne parle par du Parti travailliste mais des idées de gauche], tient en ce qu’elle a compris comment les puissants se sont servis du discours libéral conservateur comme d’un paravent pour s’assurer des avantages. Globalisation, par exemple, devait à l’origine ne désigner que le commerce libre à l’échelle du monde. Cela signifie maintenant que les banques tirent à elles les profits de leurs succès internationaux et distribuent leurs pertes aux contribuables de chaque nation. Les banques ne rentrent “à la maison” que quand elles n’ont plus d’argent. Et nos gouvernements les renflouent.

Le système politique ne sert que les riches, cette affirmation qui devait être fausse est devenue vraie, reprend F. Schirrmacher. Sa seconde source d’inspiration  se trouve dans la prise de parole retentissante du “catholique libéral” Erwin Teufel, qui écrivit « le premier acte » du “drame de la désillusion” qui secoue la démocratie chrétienne européenne. Erwin Teufel, président démissionnaire du Land de Bade Württemberg [c’était en 2005, avant l’élection d’un Vert] a dans un discours intitulé je ne me tairais pas plus longtemps, s’est inquiété du déclin de la démocratie chrétienne allemande qui perd sa substance tant chrétienne que sociale.
Dans les faits, la pauvreté et plus particulièrement chez les retraités augmente en Allemagne.
Comment défendre le libéralisme contre le désastre de ses pratiques ?
On peut se gausser du constat qu’une partie de la bourgeoisie allemande cherche refuge dans les valeurs écologiques. Plus intéressant est d’observer que le système de valeur de la démocratie chrétienne aussi idéologique qu’il puisse nous paraître est ébranlé et ne tient pas le choc de la crise. Nous l’avions annoncé en 2009 dans Les inquiétudes de Monseigneur Marx
Depuis, la crise morale s’amplifie. Sur cette question comme sur bien d’autres, la chancelière fait l’autruche. C’est ce que l’on commence de plus en plus fortement à lui reprocher dans son propre camp.
L’article de Frank Schirrmacher tire la sonnette d’alarme sur la nécessité d’un changement de paradigme. On sait d’ores et déjà qu’elle (la sonnette) a été entendue. Il en faudra sûrement encore d’autres et surtout de plus approfondie car on cherche en vain du concret dans la description des mécanismes de la crise dont l’analyse est très en deçà des nécessités du moment. Ce qui ne fait de ce texte qu’un symptôme. Il est temps de passer au diagnostic.

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